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Ensemble avec Haïti
N° 286 - février 2010
Souverains Anonymes fêtent 20 ans de libération par la parole
500 artistes ont rencontré les hommes de Bordeaux
Marie-Paule Grimaldi
Amoureux de la liberté, Mohamed Lotfi a pourtant passé les vingt dernières années... en prison. Pas pour y purger une peine mais par choix: l’homme de radio se rend chaque semaine à la prison de Bordeaux afin de recueillir la parole des hommes qui y sont détenus. Il travaille avec eux pour créer l’émission Souverains Anonymes.

Plus qu’une oreille à l’intérieur des murs, c’est une véritable ouverture au dialogue avec l’extérieur, nous, à travers les témoignages et les opinions entendues, et les rencontres avec les artistes qu’elle a suscitées. Un lien délicat pour garder le contact avec ceux qu’on a exclus mais qui finiront bien par revenir parmi nous. Une initiative toujours aussi nécessaire, authentique, sensible et fidèle au rendez-vous, qui vient de fêter ses noces de porcelaine en décembre 2009.

Si la portée bénéfique du projet est reconnue, ce n’est pas la cause humanitaire qui a incité Lotfi à créer Souverains Anonymes : « Je me méfie de la compassion qui mène facilement à la pitié », dit-il. C’est d’abord un intérêt journalistique qui l’a poussé à faire de la radio en dehors de la radio, un désir d’entendre, de découvrir les autres sous les diverses facettes de leur identité, leurs histoires, celles qu’on tait le plus, de comprendre au-delà du portrait situationnel. À Bordeaux, « je ne veux pas savoir la raison de leur incarcération, je veux savoir tout le reste », dit l’animateur-réalisateur-producteur indépendant.

Et « le reste », il est peuplé d’anecdotes personnelles, de poèmes, de lettres, de réflexions sur ce que ces hommes vivent entre les murs, sur ce qui les attend après, leur douleur, leur espoir, leur rage ; des cris de vie qui ébranlent. Des mots qu’il faut parfois aider à articuler, à approfondir, à confronter. Une grande partie du travail et du plaisir de Lotfi sont les rencontres de préparation pour les émissions avec les détenus. « Il y en a qui croient qu’ils vont pouvoir venir à Souverains sans lire leur texte ! », mais non, Souverains Anonymes est une activité engageante pour tous les participants.

Certains sortent de prison avant l’enregistrement, mais la préparation aura quand même ouvert une porte sur une autre réalité. Et ceux qui prennent le micro s’y présentent « ferrés », chacun à sa mesure, chacun à sa force. Cela demande à Lotfi tout autant de rigueur que de souplesse, mais l’homme de radio est aussi pédagogue.

En 20 ans, plus de 500 artistes ont été invités à rencontrer les hommes de Bordeaux et chacun a eu droit à une longue présentation avant son arrivée. Lotfi raconte aux participants l’histoire de la personne, présente l’humain avant l’artiste, crée l’engouement et la complicité.

Dans une émission datant de 1997 (toutes les émissions sont conservées depuis le début, le studio de Lotfi est une véritable Mecque d’archives audio), la jeune et encore timide Lhasa rencontre un groupe de détenus qui l’accueille en véritable star, ce qu’elle n’était pas encore à l’époque. L’un d’eux lui demande : « Je me sens toujours innocent devant une belle femme... Et toi, comment te sens-tu (devant moi), coupable ou innocente ? » « Plutôt innocente », répond-t-elle avec un brin de coquinerie, une touche de miel sur sa mélancolie dans laquelle ils se sont reconnus.

Souverains Anonymes c’est aussi ça, le souvenir de sa participation à elle et de tous les autres, artistes et détenus, une trace inestimable de ce qu’il y a de plus humain dans les passages de vie les plus difficiles, dans les lieux contre nature que sont les prisons, des témoignages en eux-mêmes souverains.

C’est aussi un règne qui s’est fait sous le signe de la qualité professionnelle, une priorité pour Lotfi. Par amour du métier en premier mais aussi par respect pour la parole de ces hommes, afin de leur offrir la meilleure tribune possible. Que ce soit l’émission ou d’autres projets qui en découlent tel l’album « Libre à vous », la consistance des réalisations est foudroyante.

L’émission a été et est toujours diffusée sur différentes radios communautaires, sans port d’attache outre les murs de Bordeaux, un cadre qui permet d’éviter les restrictions et la censure, et que seul le milieu communautaire pouvait offrir. Et avec son dynamisme, ses montages serrés et la qualité des interventions, la « Radio Souverains » n’a pas à rougir devant les productions qui s’offrent plus de moyens.

Mais les moyens des Souverains, d’où viennent-ils au juste? Des Fonds de soutien à la réinsertion sociale qui proviennent des profits des ateliers de travail et de la cantine, et de la retenue sur le salaire des détenus. Toutes les activités d’insertion sociale sont financées par ces fonds, un fait trop souvent ignoré. Cette ouverture sur la communauté fait partie de la culture québécoise, ce qui est tout à notre honneur, selon Lotfi.

La situation n’est pas la même partout, bien qu’on observe des changements ailleurs, comme au Maroc, pays d’origine de Lotfi, où il est retourné il y a deux ans, cette fois pour rencontrer les femmes en prison, des participantes qu’il dit plus consciencieuses que les hommes ! Il a d’ailleurs mené l’expérience au Québec également, mais les femmes incarcérées étant moins nombreuses, les fonds dont elles disposent sont plus minces et les actions plus difficiles.

C’est que, bien qu’on parle d’ouverture, un tel projet tient à des efforts répétés et sur une éducation de la population, une des visées du projet. Vingt ans, 3000 heures d’archives, de nouveaux témoignages de reconnaissance à tous les jours, et Lotfi dit toujours aux participants « Profitez-en, je ne serai peut-être pas là la semaine prochaine ».

L’anniversaire du vingtième en décembre 2009 a donné lieu à une très belle célébration qui se tenait dans le nouveau Studio-théâtre des Souverains, un local qui avait grandement manqué au projet depuis 2005, l’ancien leur ayant été retiré et remplacé par un autre, inadéquat. Petite victoire de grande endurance. Pourtant, l’émission est toujours vivante et ce genre d’initiative bien possible. Lotfi ne comprend d’ailleurs pas pourquoi d’autres ne le font pas.

Peut-être que la passion et l’enthousiasme de Lotfi, palpables dans le documentaire « Hommes de passages » de Bruno Boulianne (2002, disponible sur le site web de l’ONF) et encore évidents dès qu’on rencontre l’homme, prennent racine dans quelque chose de beaucoup plus profond. Mais le passeur de parole ne cherche pas à tout comprendre de son métier : « Je ne veux pas tout t’expliquer, il faut garder une part de mystère, un peu comme dans une histoire d’amour ! »

Une aventure qui se poursuit encore avec autant d’intensité qu’à ses débuts et s’étend de plus en plus loin : le projet « Rap des hommes rapaillés » s’adresse aussi aux jeunes de la rue dans un esprit prévention, et des messages de Souverains sont destinés à l’international. À Bordeaux, ils sont plusieurs d’origine haïtienne : « Dès le lendemain du tremblement de terre en Haïti, le numéro de téléphone de la Croix rouge circulait partout dans les secteurs de l’établissement carcéral. » Des messages d’espoir ont été lancés :

« Depuis toujours, il fallait aider Haïti, ne pas attendre une telle catastrophe... Il y’a toujours ces remords de ces pays qui ont exploité Haïti... Ce que je souhaite du fond de mon âme, une telle tragédie cette fois-ci, va réveiller les esprits... Reconstruire Haïti, c’est une responsabilité des Haïtiens et des ressortissants haïtiens à l’étranger pour contribuer que ce pays retrouve sa dignité... » Ben

« Haïti, je te remercie/D’avoir fait vibrer mon âme/Au rythme de tes mélodies./Haïti, je te remercie /d’exister dans mon quartier/Haïti, je te remercie/Pour tes femmes/Haïti, je te remercie/Pour tes enfants./Haïti ne désespère pas... » Zakarie

Souverains Anonymes, 20 ans d’union contre l’exclusion.

À Québec et Montréal sur les ondes de CKRL 89,1 FM vendredi 9h, CKUT 90,3 FM vendredi 11h et CINQ 102,3 FM mercredi 15h.

www.souverains.qc.ca

http://www.myspace.com/souverains

http://www.onf.ca/film/des_hommes_de_passage/

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