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Ensemble avec Haïti
N° 286 - février 2010
À la mémoire de Bruno Roy (1943-2010)
L’adieu à « mon » président, un géant au coeur vaste
Stanley Péan*
Une fois le choc de la nouvelle passé, une fois la faculté de la parole en partie revenue – par la force des choses, parce qu’il fallait bien que je parle, et que je parle bien –, je n’ai su tromper la douleur et le chagrin qu’en cherchant un brin de réconfort dans les mots de Bruno Roy, homme de passion et de droiture, qu’on me demande de saluer aujourd’hui.

Bruno Roy, que j’ai appris à connaître et à aimer au fil des quinze dernières années, que j’ai sur d’autres tribunes qualifié d’ami, de collègue et de mentor. Bruno Roy que j’avais baptisé affectueusement mon Président Senior.

Je ne m’étendrai pas indûment et de manière anecdotique sur le plaisir que j’ai eu à fréquenter Bruno en dehors d’activités strictement professionnelles. À Joliette, Chicoutimi ou Liège, j’ai eu après tout la chance de dialoguer, d’échanger, de chanter, de danser, de manger et de trinquer avec le bon vivant dont la bonhomie n’avait d’égale que la candeur, l’amateur de poésie et de chanson, qui savait en toutes circonstances prodiguer des conseils judicieux dénués de paternalisme, le vieux pote qui avait su par une inexplicable alchimie du destin transmuter ses carences et ses traumatismes d’antan en une magnanimité exemplaire.

Il serait sans doute inutile d’esquisser devant un parterre de gens qui l’ont côtoyé dans de multiples sphères d’activité le portrait de l’homme qu’il a été ; il serait vain d’égrener ici le chapelet incomplet de ses accomplissements, de ses réussites, des distinctions qu’il a méritées.

Si vous êtes ici aujourd’hui, c’est que ce géant au cœur vaste a su vous toucher comme poète ou romancier, comme militant ou professeur, comme ami ou parent, ou simplement comme l’être de lumière qu’il était.

Si vous êtes ici aujourd’hui, je ne vous apprendrai rien sur sa générosité exceptionnelle, son sens de l’écoute attentionnée et sa compassion, qualité de plus en plus rare de nos jours. À l’instar de toutes celles et de tous ceux qui ont suivi sa carrière et ses luttes, vous savez qu’il n’était pas homme à compter ses heures, à ménager ses efforts ou sa loyauté.

Depuis l’annonce fatidique de la semaine dernière, on m’a demandé à répétition, ad nauseam, ce qui resterait de lui et de son legs – une question piège s’il en est une, qui appelait une réponse aux allures d’évidence : son œuvre, il va sans dire, éclectique, protéiforme et pourtant si cohérente dans sa diversité, si profondément marquée par un idéal humaniste.

Son œuvre littéraire riche de près de trente titres – recueils de poèmes, romans, essais critiques, anthologies, récits et journaux intimes –, voilà ce que l’homme nous laisse, avec une fierté dénuée de toute arrogance, une fierté modulée par le doute qui a continué de le hanter toute sa vie, comme une séquelle des blessures et des brûlures d’enfance. Ce n’est pas rien.

Tout personnage public, tout champion de causes collectives qu’il fut, Bruno Roy restera d’abord et avant tout un homme de lettres et un écrivain véritable, jusqu’au bout des ongles, jusqu’à la moelle, jusqu’au tréfonds de son âme. Ses confrères et ses consœurs, dont il a été le lecteur diligent, pourraient vous le dire, au même titre que ses anciens étudiants et étudiantes.

De son propre aveu, Bruno Roy estimait avoir été sauvé d’une certaine petite noirceur par les lettres et par le savoir; et fidèle à ce sens du partage et de la fraternité qui le caractérisait, il voyait dans l’acte éminemment personnel de l’écriture une manière d’offrir aux autres, à la communauté en laquelle il croyait, une voie de salut, de rédemption – sans la connotation religieuse de ces termes.

En guise de conclusion à Consigner ma naissance, cette réflexion intime sur sa pratique de l’écriture, Bruno écrivait avec une lucidité teintée de vulnérabilité :

« Je doute que l’écrivain que je suis se soit véritablement imposé comme une figure publique. Le défenseur des orphelins de Duplessis et le président de l’UNEQ sont nettement plus visibles même si l’écrivain, tout compte fait, ne se tient pas loin. J’existe en dehors de mes livres alors que je voudrais exister à cause de mes livres. […] Il se peut que tout cela veuille tout simplement dire que je ne suis pas un écrivain marquant et que le rêve de le devenir est peut-être encore loin, inatteignable. Ce que je voudrais laisser, ce n’est pas mon histoire, c’est une œuvre, celle d’une vie que les mots ont habitée. J’aurais en horreur de devenir un écrivain mineur qui a réussi sa vie. Je ne voudrais pas que l’on considère que l’écrivain soit une manière d’accomplissement personnel. Je voudrais que mon écriture soit au-dessus de tout. »

À Catherine et Isabelle, ses filles, que le sort aura décidément malmenées dans la dernière année, j’aimerais dire à quel point ayant aimé Bruno Roy je partage votre deuil; vous avez perdu votre père et moi un père spirituel.

À l’ensemble des proches et amis de Bruno, de ses ex-élèves ou ex-collègues du milieu de l’enseignement, de ses compagnes et compagnons de luttes diverses, consœurs et confrères écrivains, lectrices et lecteurs assemblés en ces murs, j’aimerais rappeler, en compensation de la perte que nous avons subie, que Bruno nous lègue en héritage ses livres, ses mots, sa voix, capitale dans l’histoire de notre vie collective, parce que porteuse de lumière.

Enfin, à Bruno, mon ami, mon collègue, mon critique, mon Président, j’aimerais simplement dire : merci. Merci, Senior, d’avoir été tout ce que tu as été pour moi, pour nous. Merci de nous laisser le souvenir de ton courage, l’exemplarité de ta démarche et, au-dessus de tout, ton écriture.

* Président de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois

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