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Ensemble avec Haïti
N° 286 - février 2010

Pendant ce temps, la croisière du Royal Carribean s’amusait
Michel Rioux
Il m’arrive quasiment chaque jour d’imaginer Michel Chartrand lançant son fameux : Sky is the limit ! quand il prend connaissance des gabegies et autres rapines de haut vol qui sont le fait des mœurs financières impudentes ayant cours dans les milieux des banques, des Bourses et des bonus.

Cette valse des milliards a de quoi donner le torticolis. Mais c’est le constat du fossé, de la distance, du cratère qui sépare ceux qui ont tout de ceux qui n’ont rien qui rend insupportable cette réalité de milliards tellement faciles d’un côté et d’une pauvreté absolument indicible de l’autre.

Ces jours-ci, le surréalisme atteint son comble quand on voit défiler en boucle les horreurs haïtiennes, où hommes, femmes et enfants, ramenés à une frontière qui se situe en-deçà de toute humanité, se retrouvent mille fois moins bien nantis que nos animaux domestiques.

Ces souffrances innommables ne se traduisent pas seulement en termes économiques, même s’il est difficile d’oublier que seulement la moitié de cette population pouvait, jusqu’à cette catastrophe, compter sur un dollar par jour pour survivre.

Survivre ? Le terme est un peu fort quand même ! Et il atteint des dimensions hallucinantes quand on pense à ces traders de Wall Street, dont l’un des plus inventifs s’est fabriqué l’année dernière des revenus de 100 millions de dollars.

100 millions ? C’est la somme annoncée le lendemain du tremblement de terre par le président Obama pour venir en aide à Haïti…

Le gouvernement Harper a dégagé rapidement 4,9 millions de dollars. Après cinq jours, la communauté internationale s’était engagée pour une somme d’environ 350 millions de dollars.

L’ONU lançait un appel pour récolter 562 millions de dollars. Le Brésil avançait 15 millions de dollars, l’Australie 9 millions. La France envoyait une aide alimentaire d’une valeur de 3 millions de dollars. La Suisse, paradis des banques, y allait d’une somme de 1,9 million de dollars.

On peut se dire, à première vue, que c’est là un effort louable et qu’il devrait être apprécié à sa juste valeur, surtout que la solidarité des populations semble à la hauteur des exigences de l’heure.

Mais quand on jette un œil sur d’autres chiffres, ce qui se dégage du tableau constitue une hypocrisie sans bornes de la part des États.

* Il y a deux ans, le Nobel Joseph Stiglitz évaluait que la guerre en Irak aura coûté plus de 6 000 milliards de dollars aux pays qui s’y sont engagés, dont 3 000 milliards pour les États-Unis seulement.

* En Afghanistan, les États-Unis dépenseront cette année 65 milliards de dollars pendant qu’ils en dépenseront 61 milliards en Irak.

* Le budget étasunien de la défense – ne devrait-on pas plutôt parler du budget de l’attaque ! – atteindra cette année 663,7 milliards de dollars.

* En 2008, le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, évaluait que le Canada aura englouti en Afghanistan 18,1 milliards de dollars quand il s’en retirera en 2011.

* Pour la seule banque Goldman Sachs, pas moins de 17 milliards de dollars seront distribués sous forme de bonus, une moyenne de 750 000 dollars par employé. C’est la somme la plus élevée depuis 140 ans.

En avril dernier, cette banque devait encore quelque 10 milliards de dollars au gouvernement étasunien dans le cadre des investissements massifs de quelque 800 milliards de dollars publics pour sauver les banques privées. Son président, Lloyd Blanfkein, a beau expliquer que sa banque fait le « travail de Dieu », on ne nous empêchera pas de penser que c’est plutôt la main du diable qui la guide. Pris au piège, il a dû avouer « avoir participé à des choses qui sont mal ».

* En juillet dernier, le procureur général de New York, Andrew Cuomo, publiait un état accablant des pratiques de Wall Street. En pleine crise financière, neuf banques ont distribué en 2008 des bonus de plus de 32 milliards de dollars à leurs salariés. Alors que l’État volait à leur secours en leur refilant plus de 125 milliards de dollars d’aide. Cuomo dénonçait le système des bonus dont il disait « qu’il n’a plus de lien avec les performances financières des banques ».

* L’agence Bloomberg prévoit que les bonus qui seront versés pour l’année 2009 seront en hausse de 40 pour cent par rapport à l’année précédente.

* Et quel cadeau de Noël pour Fannie Mae, Freddie Mac et leurs dirigeants ! Tout juste avant la messe de minuit, l’administration Obama annonçait que ces deux entreprises spécialisées dans le financement des taux hypothécaires jouiraient jusqu’en 2013 d’un plafond illimité en ce qui a trait aux pertes encourues, pertes qui seront épongées par l’État. Les deux entreprises ont déjà bénéficié de 111 milliards de dollars depuis leur mise sous tutelle, il y a 15 mois. Les deux PDG devraient empocher jusqu’à 6 millions de dollars, même si leurs contre-performances ont coûté des milliards de dollars aux contribuables.

* En France, les PDG du CAC 40, les plus importantes entreprises cotées en Bourse, ont en moyenne touché en une journée le salaire annuel d’un salarié payé au salaire minimum. En 2007, ils ont perçu une rémunération moyenne de 7,5 millions de dollars, soit 308 années de salaire minimum. En tête de palmarès, les écarts peuvent atteindre jusqu’à 1200 fois le salaire minimum. Si on ajoute les bonus, les trois plus riches ont touché jusqu’à 20 000 fois le salaire minimum. Et dire qu’Henri Ford préconisait un écart « admissible » de salaires de 1 à 40 dans les entreprises !

* On nous rappelle chaque année que le 2 janvier au matin, les 100 patrons les mieux rémunérés au Canada auront déjà empoché ce qu’un travailleur au salaire moyen mettra un an à gagner.

Et pendant que c’est sous un ciel de plomb que des millions d’Haïtiens, zombies devenus, errent entre les amoncellements de cadavres, c’est sous un ciel radieux qu’une infime minorité se prélassait, trois jours après la catastrophe, en flottant sur une mer de milliards, dans une croisière de Royal Carribean, à quelque 60 milles de Port-au-Prince, où on descend sur une plage privée louée auprès du gouvernement.

Sky is the limit !

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