accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Le sundae des Amériques
N° 198 - avril 2001

Gérald Larose détonne
Jacques Larue-Langlois

Une recommandation sur le regroupement des cégeps qui étonne



« Le français n’est plus la langue de la majorité, il est devenu la langue commune, la langue publique, la langue de la nation », estiment, confiants, les États généraux sur la langue. Conséquemment, l’organisme para-gouvernemental envisage de recommander le regroupement de tous les cégeps, quelle que soit leur langue d’enseignement, afin, soutient son président Gérald Larose, de favoriser l’immersion comme « méthode privilégiée d’apprentissage d’une deuxième – voire d’une troisième – langue ».

La recommandation – dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle détonne dans la bouche d’un ancien leader syndical dont la clarté de propos et d’intention ne faisait jusqu’ici aucun doute – part d’un élan fort louable visant la fusion par l’intégration, en quelque sorte. Elle sous-tend que le français, ayant consolidé ses assises depuis quelques années, constitue vraiment la langue de fonctionnement sur le territoire québécois.

Un pas dans la porte pour les Anglos

Les francophones, désormais majoritairement assurés de le rester, peuvent – toujours selon M. Larose – se permettre d’ouvrir des brèches par où laisser pénétrer ici et là des éléments anglophones désireux de s’assimiler au contexte local et de vivre ici, en français. Il s’agit bien de brèches et de pénétration 0 se méfier; le loup entre dans la bergerie au niveau collégial, y impose progressivement sa mentalité puis quelques traits culturels et attend la possibilité de se comporter de la même façon face aux institutions d’enseignement supérieur.

La langue de travail à l’UQAM, c’est le français !

Ce qui ne devrait d’ailleurs pas être trop difficile considérant que les dites institutions, même francophones, ont été mises en position de devoir compter sur de l’argent provenant de l’enseignement dispensé en langue anglaise pour renflouer leurs caisses, asséchées par le gouvernement du Québec. (Tout cela, dans le but fort louable d’assurer le déficit zéro – sur le dos de tout le monde, bien entendu.) Ainsi, l’UQAM déplorait récemment de ne pouvoir « entrer en compétition » (horrible expression pour une entreprise à but non lucratif !) avec d’autres maisons d’enseignement, également publiques. L’objet de cette offre de service 0 mettre au point et offrir des cours de formation destinés à 400 gestionnaires de chez Bombardier Aéronautique, dont une centaine d’anglophones à qui il faudra s’adresser en anglais. Le syndicat des professeurs de l’UQAM a refusé de contrevenir à une clause de sa convention collective selon laquelle « la langue de travail des professeurs de l’UQAM est le français ».

Pour les profs, la culture n’est pas à vendre

Le recteur intérimaire, Gilbert Dionne, est en quelque sorte forcé de constater que, si les citoyens du Québec ne peuvent plus – par le biais du support financier de leur gouvernement – défrayer les activités universitaires, il vaut peut-être mieux tenter de trouver ailleurs (c’est-à-dire dans l’entreprise privée) les fonds nécessaires à la propagation de la connaissance. Moyennant quoi, le bailleur de fonds privé ne pourra manquer de mettre éventuellement son nez dans le genre et le contenu des cours offerts, et insister sur l’aspect pratique et immédiatement rentable que doit, à son avis, viser l’enseignement universitaire. Heureusement, le syndicat des profs n’a pas hésité à choisir entre le rôle principal de l’UQAM, université populaire par vocation, et les besoins de formation en anglais d’une multinationale de chez nous prête à renier sa culture pour quelques millions de dollars de plus.

L’industrie calcule ses projets, l’université le nombre de ses diplômés

Cet épisode supplémentaire de la saga universitaire, provoqué par un gouvernement de petits capitalistes foireux, n’est en réalité qu’une nouvelle étape dans la recherche de profits. Selon les Landry, Marois, Legault et autres obsédés du dollar qui suivent et copient servilement le modèle néolibéral, toute entreprise doit permettre de réaliser des profits. Pour eux, il est impensable qu’une université ne puisse exister dans le seul but de maintenir une langue, une culture par lesquelles accéder à des connaissances avancées dans les domaines les plus variés; non, elle doit rapporter – et le plus rapidement possible – des profits clairs et substantiels. Voilà l’esprit qui a présidé à l’imposition, à toutes les institutions universitaires du Québec, de contrats de performance exigeant un taux de 80 % de diplômés. Facile d’imaginer, dans les circonstances, que les institutions en question se sentent incitées à envisager d’alléger les critères de diplômation. Si le ministère de l’Éducation envisage de ne payer que pour ceux qui termineront leurs études avec succès, on comprendra que le nombre de diplômés compte avant la qualité de l’enseignement qu’ils auront reçu.

La réussite à tout prix

Déjà que les écoles secondaires, apprenait-on récemment, font preuve d’un laxisme stupide en facilitant, à tout prix, la réussite des élèves aux examens de français du ministère, voici que les universités elles-mêmes sont en quelque sorte mises en position de dévaluer leur enseignement au besoin, afin de s’assurer que le plus grand nombre d’inscrits possible terminent leurs études avec succès. Et tant pis, si les diplômes distribués sont dévalués et n’attestent plus de la qualité des gradués, mais du désir des universités de plaire à papa-qui-est-à-Québec et qui veut que son investissement rapporte. Et la démocratie dans tout ça ? Eh ben, elle en prend un coup. Et un sérieux. Normal, puisqu’on ne nous permet de nous prononcer sur des questions qui nous touchent directement et dont dépend la survie d’un peuple, que par une petite croix sur un bulletin de vote, aux cinq ans.

Retour à la page précédente