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Le français pour tout le monde
N° 285 - décembre 2009

Cachez ces espions chinois qu’on ne saurait voir !
Pierre Dubuc
Ces jours-ci, le premier ministre Stephen Harper effectue un voyage longtemps décalé en Chine. De toute évidence, il y va à reculons. Depuis son arrivée au pouvoir, le premier ministre a tout fait pour indisposer les autorités chinoises.

Il a boycotté les Jeux Olympiques et reçu en grande pompe le dalaï-lama. Une attitude qui pouvait plaire à son électorat conservateur, mais qui mécontente de plus en plus le milieu des affaires, dont celui de l’Ouest du pays qui envisage des relations plus étroites avec la Chine comme solution de rechange au ralentissement de l’économie américaine.

Même les géants gaziers et pétroliers, jusqu’ici branchés uniquement sur le marché américain, supputent la possibilité de construire des installations portuaires en Colombie britannique pour approvisionner la Chine.

Curieusement, Michael Ignatieff ne démontre pas un plus grand intérêt pour la Chine. Le voyage qu’il avait programmé cet automne au pays de l’empire du Milieu a été annulé in extremis lorsqu’il a décidé de chercher à renverser le gouvernement. Peut-être au grand soulagement du chef libéral.

En effet, Michael Ignatieff ne serait pas le bienvenu en Chine pour des raisons historiques liées au rôle que ses ancêtres russes ont joué dans les relations entre la Russie et la Chine. Dans ses Mémoires, The Making of a Peacemonger (Penguin Books), son père, George Ignatieff, raconte comment, lorsque la rumeur a couru qu’il pourrait être nommé comme premier ambassadeur du Canada en République populaire de Chine, « l’ambassadeur de Taïwan s’est empressé de m’informer, en présence d’un membre du Cabinet et de plusieurs hauts fonctionnaires, qu’un émissaire du nom d’Ignatieff ne serait jamais acceptable par un gouvernement chinois, peu importe son orientation politique ».

Que s’est-il donc passé pour que le nom des Ignatieff soit honni en Chine ? George Ignatieff dans ses Mémoires, et Michael dans l’Album russe (Boréal), rappellent les exploits légendaires de leur ancêtre Nicolas Ignatieff, le grand-père de George, l’arrière-grand-père de Michael.

En 1859, sur les ordres du tsar, il est à Pékin où il agit en médiateur entre les Chinois et les envahisseurs étrangers. « Grâce à ses tractations, la dynastie mandchoue fut épargnée et la Cité interdite échappa à la mise à sac, tandis que les Européens obtenaient les concessions commerciales qu’ils étaient venus chercher », raconte Michael dans l’Album russe. En retour, Nicolas Ignatieff obtient la cession définitive à la Russie d’un immense territoire situé au nord du fleuve Amour et à l’est de l’Ossouri.

Au cours des années suivantes, les Chinois considérèrent avec beaucoup d’amertume ce « traité inégal » qui, en plus de céder à la Russie la riche région de l’Ossouri, lui donnait un accès à la Mer du Japon et leur permettait d’établir une base navale à Vladivostok.

Cent ans plus tard, le nom d’Ignatieff était toujours méprisé en Chine et le petit-fils de Nicolas était « persona non grata ». Les Chinois étant reconnus pour avoir la mémoire longue, il est permis de s’interroger sur l’accueil qu’ils pourraient réserver à Michael, l’arrière-petit-fils de celui qui, pour cet exploit, fut promu général par le tsar, décoré de l’ordre de Saint-Vladimir, et qui épousa en 1861, la princesse Ekaterina Galitzine, arrière petite-fille du feld-maréchal Koutozov, généralissime des armées russes pendant la guerre contre la Grande Armée de Napoléon.

Ces relations potentiellement antagoniques entre le chef libéral et la Chine expliquent peut-être l’hostilité de la famille Desmarais à l’égard de Michael Ignatieff. On se rappellera que, lors du congrès qui confirma Stéphane Dion à la tête du parti, contre toute attente Bob Rae refusa d’appuyer au dernier tour Michael Ignatieff, pourtant son ami, avec qui il avait partagé la même chambre au collège. Le clan Rae se rallia plutôt à Stéphane Dion.

Il est bien connu que Bob Rae est un poulain de l’écurie Desmarais. Son frère, John Rae, est vice-président de Power Corporation ; il a organisé les campagnes électorales de Jean Chrétien et il était un des piliers du Comité organisateur du Non lors du référendum de 1995.

Or, la famille Desmarais courtise depuis plusieurs décennies la Chine où elle a des intérêts considérables. Dans Ces espions venus d’ailleurs. Enquête sur les activités d’espionnage au Canada (Stanké), les auteurs Fabrice de Pierrebourg et Michel Juneau-Katsuya rappellent que « le gouvernement libéral de Jean Chrétien faisait du commerce avec la Chine sa priorité numéro un ».

Ce qui n’était pas sans liens, soulignent-ils, avec le fait que, depuis 1997, « André Desmarais, de Power Corporation, a eu le rare privilège pour un Occidental de devenir membre du conseil d’administration du CITIC Pacific (China International Trust Investment Company) ».

Basé à Hong Kong, CITIC est un puissant et tentaculaire conglomérat chinois fondé en octobre 1979 sous la houlette et avec la bénédiction du Parti communiste chinois. Selon de Pierrebourg et Juneau-Katsuya, le CITIC « brasse des affaires directement ou indirectement dans plusieurs domaines, de l’immobilier aux transports, en passant par les télécommunications et même l’armement via China Poly Group, elle-même compagnie satellite de l’Armée populaire de libération. Le CITIC, affirment plusieurs spécialistes, serait aussi un repaire extraordinaire d’officiers de renseignement. »

Dans Dispersing the Fog, Inside the Secret World of Ottawa and the RCMP (Key Porter), le journaliste d’enquête Paul Palango affirme que ces activités de la famille Desmarais en Chine faisaient l’objet d’une enquête conjointe de la GRC et du SCRS sous le nom d’Opération Sidewinder.

Selon cet ancien « national editor » au Globe and Mail, les services de renseignement enquêtaient sur « les liens entre le gouvernement chinois, les triades criminelles chinoises et d’importants dirigeants canadiens du milieu des affaires, et des politiciens ».

Dans Ces espions venus d’ailleurs, de Pierrebourg et Juneau-Katsuya corroborent les propos de Paul Palango, mais sans faire de liens directs avec la famille Desmarais. Selon eux, l’opération Sidewinder « a pour la première fois exposé les efforts considérables déployés par la Chine pour infiltrer, et éventuellement piller, l’économie canadienne ».

« Plus préoccupant encore, ajoutent-ils, les enquêteurs du SCRS et de la GRC mobilisés par ce projet depuis mai 1996 ont démontré l’existence d’une alliance formée pour l’occasion par un trio infernal : services secrets chinois, triades mafieuses et hommes d’affaires chinois ».

De Pierrebourg et Juneau-Katsuya affirment en citant une étude du SCRS que le Canada perd « annuellement entre 10 et 12 milliards de dollars en raison de l’espionnage économique et industriel. »

Dans leur livre, qui est un petit manuel à l’intention des hommes d’affaires pour contrer l’espionnage industriel, ils révèlent que la Chine a plus de cent vingt diplomates en poste au Canada, soit deux fois plus qu’aux États-Unis et que, contrairement aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à l’Australie où « on compte en moyenne un cas par mois d’espionnage économique ou industriel chinois déposé devant les tribunaux, jamais au Canada une seule personne n’a été accusée pour cette activité illicite. »

Cela s’expliquerait par les pressions exercées par les députés et ministres chargés de courtiser l’électorat sino-canadien ou par les chefs de grandes entreprises ou d’associations commerciales qui font affaire avec la Chine. Cela expliquerait également que le premier rapport Sidewinder, dont le titre était Chinese Intelligence Services and Triads Financial Links in Canada, a été purement et simplement jeté à la poubelle en 1997.

« Aujourd’hui encore, soutiennent les auteurs de Ces espions venus d’ailleurs, plusieurs personnes interrogées dans le cadre de notre enquête et très au fait du dossier Sidewinder demeurent convaincues qu’il y a eu ingérence politique au plus haut niveau pour torpiller le rapport et en discréditer les auteurs. Lorsqu’on leur demande de préciser leur pensée, de citer des noms, elles s’enferment dans leur mutisme. Par peur des poursuites. Il faut dire que certains ont payé cher leur franc-parler, en voyant leur carrière ruinée. »

Tout cela nous aide à comprendre le changement d’attitude de Stephen Harper à l’égard de la Chine et les manœuvres au sein du Parti libéral pour se débarrasser de Michaël Ignatieff.

L’Album russe, Michael Ignatieff, Boréal, 2006

Ces espions venus d’ailleurs, Fabrice de Pierrebourg et Michel Juneau-Katsuya, Stanké, 2009

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