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Le sundae des Amériques
N° 198 - avril 2001

« La ZLEA 0 Il faut que la population du Québec sache à quoi s’en tenir »
Pierre Dubuc
Il y a quelques mois, j’ai réalisé une longue entrevue avec Michel Chossudovsky pour le portrait qui sera publié dans L’apostrophe, la nouvelle revue de l’aut’journal (voir page 5). Nous avons alors abordé différents aspects de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) et Michel y est allé d’une critique incisive à l’endroit des différents mouvements d’opposition. Pour ce numéro-ci de l’aut’journal, Michel nous avait promis un texte, mais les nombreuses invitations à prononcer des conférences dans les cégeps et universités ont grugé son temps. Nous avons donc convenu de nous rencontrer et de procéder à une entrevue.

Michel Chossudovsky, attrapé au vol en pleine tempête de neige avant une conférence devant les étudiants de l’Université de Montréal, se refuse à alimenter un faux débat

« Que les documents de la ZLEA soient publics ou pas importe peu. Nous en connaissons l’essence. La ZLEA est un clone des accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). »

Des enjeux fondamentaux

« Il faut que la population du Québec sache à quoi s’en tenir. Les termes de l’accord seront enchâssés dans le droit international et auront préséance sur le droit national. Le peuple québécois sait par expérience ce que veut dire le mot «enchâssé ». Il en connaît l’importance », nous déclare-t-il d’entrée de jeu.

« Ces accords vont transformer toutes les activités de la société civile. De la santé à l’éducation, des affaires municipales à toutes les activités sociales, culturelles et sportives. Bien sûr, tout ne changera pas du jour au lendemain, mais se mettra en marche une logique implacable qui bouleversera l’ensemble des rapports sociaux. Si nous ne nous y opposons pas dès maintenant, il sera quasiment impossible de revenir en arrière par la suite », affirme-t-il.

« Je sais que j’ai l’air d’en mettre et serai perçu par certains comme un prophète de malheur, mais cet accord remet en cause tous les acquis sociaux », renchérit-il.

Tout va pour le pire

Dans le Cahier Plus de La Presse du samedi 24 mars consacré à la ZLEA, on énumérait les clauses qui auront le plus d’impact sur nos vies 0

- l’élimination des barrières tarifaires et non tarifaires au commerce des biens et services de même qu’à l’investissement;

- l’élimination des subventions aux exportations agricoles;

- l’établissement d’un cadre juridique juste et transparent qui crée un environnement favorable aux investissements;

- l’élargissement de l’accès aux marchés publics des pays membres;

- la libéralisation du commerce et des services;

- l’élimination des pratiques commerciales nuisant à la concurrence.

« Ces clauses, nous dit Chossudovsky, vont permettre aux corporations américaines de venir faire concurrence aux services publics dans les domaines, entre autres, de la santé et de l’éducation. Les compressions budgétaires du gouvernement et le refus de réinvestir endossé par la Commission Clair préparent inéluctablement un effondrement du système de santé et la privatisation des services. Notre médecine sera bientôt pire que celle pratiquée aux États-Unis, parce que moins bien équipée », prédit-il.

Legault s’inquiète parce qu’il a lu les documents secrets

Dans le domaine de l’éducation, le ministre Legault a exprimé dans les journaux son inquiétude devant les visées américaines au plan universitaire. Il a souligné qu’avec l’entrée en vigueur de la ZLEA, le gouvernement du Québec ne pourrait plus, par exemple, s’opposer à l’arrivée de sociétés de gestion américaines ou, comme il l’a fait l’an dernier, à l’établissement d’une université de Phœnix au Québec. Soulignons que le ministre Legault a accès aux documents officiels secrets de la ZLEA.

Chossudovsky partage les inquiétudes de Legault. Il prévoit même la privatisation de la gestion de plusieurs institutions scolaires et la possible transformation de commissions scolaires en sociétés de gestion.

La privatisation de l’eau et des nids de poule est programmée

Le processus de fusion des municipalités en cours ne peut s’expliquer, selon Chossudovsky, sans le replacer dans le cadre de la ZLEA. « Les maires et les conseillers municipaux des villes fusionnées devraient réaliser, lance-t-il, que les clauses de la ZLEA appliquées aux nouvelles municipalités vont mener aux privatisations des infrastructures comme les services d’aqueduc, des routes, mais également des centres sportifs et des différentes organisations de la vie associative. »

Il nous cite l’exemple de Toronto, invoquée par le Parti québécois pour justifier le projet « Une île, une ville », où une partie de l’autoroute 407 a été privatisée et est devenue à péage. À Montréal, le ministre Chevrette revient à intervalles réguliers avec son projet d’un nouveau pont privé reliant Montréal à la Rive-Sud, malgré les avis d’experts qui ont démontré que la congestion routière ne le justifiait pas et que la solution résidait plutôt dans l’amélioration des transports publics.

Dans l’ensemble du Québec, le réseau routier est dans un état lamentable par suite du sous-financement de son entretien. Des experts ont évalué à 15 milliards $ les sommes nécessaires pour le retaper. En 1994, les ingénieurs du gouvernement évaluaient à 24 % le taux de déficience des routes sous la responsabilité du ministère des Transports. Ils prétendent que, d’ici quatre ans, 40 % du réseau sera déficient et soutiennent qu’environ 10 % des accidents de voiture sont causés par l’état pitoyable des routes.

Chossudovsky, qui venait d’expérimenter les nids-de-poule et les dallots de bowling de l’autoroute 40, explique 0 « On crée les conditions de la décomposition du réseau pour justifier la privatisation. »

« La logique de la ZLEA en est une de privatisation, précise-t-il. Elle va affecter non seulement les services publics, mais également les garderies, les clubs sportifs, les associations culturelles, les sociétés savantes. Par exemple, un groupe américain pourrait réclamer de recevoir le même traitement qu’un organisme de boy-scouts québécois qui serait subventionné par le gouvernement. Advenant un refus, il pourrait poursuivre le gouvernement devant les tribunaux. »

La disparition des PME

« Les producteurs de lait, si importants dans l’économie rurale du Québec, seront aussi dans le collimateur des Américains. Il ne sera plus possible de les subventionner sans offrir le même traitement à la concurrence étrangère. En fait, la ZLEA va balayer les PME locales et régionales et les remplacer par des franchises ou des sous-traitants de grandes corporations comme cela a commencé à se faire. Les Club Price, Wallmart, McDo occuperont bientôt tout l’espace », prédit Chossudovsky.

Go Mexico !

La pression sera également énorme sur les travailleurs et travailleuses. « Déjà, l’ALENA a entraîné une délocalisation d’entreprises sises au Canada et aux États-Unis vers le Mexique, rappelle-t-il. Depuis 1993, General Motors a déplacé plus de 7000 emplois des États-Unis et du Canada vers le Mexique. Avec la ZLEA, on élargit le marché de la main-d’œuvre à 800 millions de personnes à très faible revenu. La pression sera énorme sur les travailleurs du Canada et des États-Unis. On fermera des usines, le chômage augmentera, on jouera un groupe de travailleurs contre un autre. En fait, on assistera à une tiers-mondialisation de la situation des travailleurs et travailleuses. »

Le président Vincente Fox du Mexique a confirmé ce scénario en annonçant, après sa rencontre avec le président Bush, le plan Puebla-Panama. Le projet prévoit la construction de routes, autoroutes, lignes de transport électrique à haut voltage et gazoducs à travers le Chiapas et les pays d’Amérique centrale jusqu’au canal de Panama. Est également annoncée la construction d’un chemin de fer pour relier l’Atlantique au Pacifique à travers l’isthme de Tehuantepec, afin d’offrir un substitut moderne à l’étroit canal de Panama.

Le projet, nous dit le communiqué officiel, « intègre le Sud mexicain à l’Amérique centrale pour en faire une zone de maquiladoras capable d’attirer les multinationales et les compagnies américaines anxieuses de réduire leurs coûts en partant vers le Sud ».

La ZLEA, c’est la même goulash que l’AMI ou l’OMC

Chossudovsky n’est pas tendre avec le gouvernement du Parti québécois qui laisse la ville de Québec être transformée en camp retranché. « Tout ce qui semble préoccuper le gouvernement, c’est la note de 46 millions de dollars pour la police. Ils n’expriment pas d’opposition sur le fond. Ils réclament la publication des textes, mais ils en connaissent le contenu. En fait, nous en connaissons tous l’essence. C’est la même chose que les accords de l’OMC ou de l’AMI, l’accord multilatéral sur les investissements. C’est comme la goulash. Malgré les variantes, c’est toujours la même recette. Lorsque nous en avons mangé une fois, nous sommes en mesure de le reconnaître. »

L'empire et ses protectariats

Pour Michel Chossudovsky, la ZLEA n'est pas seulement un accord économique, mais aussi une entente politique, géostratégique et militaire. « C'est le projet de constitution d'un empire américain, avec la transformation des autres pays en protectorats ».

Pour illustrer la degré de dépendance militaire et politique du Canada, il cite en exemple l'intention du gouvernement canadien d'investir jusqu'à 500 millions en 10 ans dans un projet américain de développement d'un nouveau chasseur furtif susceptible de remplacer les F-18 !

Chossudovsky ne prévoit pas d'opposition réelle des pays latino-américains à leur inclusion dans le projet d'empire américain. « La plupart de ces pays vivent déjà la ZLEA de facto. Ils ont les mains liés par suite des accords signés avec le Fonds monétaire internationale (FMI) et la Banque mondiale au cours des dix dernières années ».

La prochaine étape 0 la « dollarisation »

Au moment de notre rencontre, le Dow Jones, le Nasdaq et le dollar canadien étaient en chute libre. Michel Chossudovsky en a profité pour réitérer sa prédiction d'un dollar canadien à 0,50 $ afin de faciliter sa conversion à la monnaie américaine à raison de deux pour un.

« L'adoption du dollar américain aura des répercussions très importantes sur l'indépendance du Canada et par le fait même du Québec. Cela signifie l'élimination de la Banque centrale, un instrument important d'intervention économique, et l'obligation de s'en remettre à la Federal Reserve américaine, qui est une institution privée.»

La « dollarisation » , c'est-à-dire l'adoption de la monnaie américaine, est peut-être la prochaine étape de l'intégration du Canada et du Québec dans l'empire américain.

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