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La victoire du français passe par le triomphe de l'anglais
N° 197 - mars 2001

Le premier Forum social mondial se tient en quatre langues
Gabrielle Pelletier

20 000 personnes défilent dans Porto Alegre



Du 25 au 30 janvier 2001 se tenait à Porto Alegre dans le sud du Brésil, le premier Forum social mondial. Des milliers de militants, de jeunes, d’autochtones, de journalistes, d’experts provenant du monde entier se rassemblaient en parallèle du Sommet économique de Davos, pour réclamer haut et fort qu’un autre monde est possible.

Ces personnes provenant de différents horizons, réunies unanimement sous ce thème, ont discuté, échangé et planifié des actions à travers plus de 400 ateliers et conférences divisés selon quatre principaux axes de discussion, soit la production de richesses et la reproduction sociale, l’accès aux richesses et le développement viable, l’affirmation de la société civile et des espaces publics, et le pouvoir politique et éthique dans la société nouvelle.

Cinq jours pour changer le monde

J’étais présente à cet événement, qui, à mon avis, marque un tournant important dans l’histoire de la mobilisation mondiale face au néolibéralisme, à la concentration des richesses et aux inégalités croissantes. Au cours des dernières années, à chaque grand rendez-vous des grandes puissances ou des organisations commerciales mondiales, des manifestations parallèles sont présentes, et de plus en plus une nouvelle voix se fait entendre. Le Forum social mondial, même s’il se déroulait au même moment que la rencontre de Davos, avait lieu à des milliers de kilomètres, et jetait les bases d’un nouveau rassemblement qui, sans constituer une nouvelle organisation ou structure, jetait les bases d’un nouveau lieu d’échanges et de convergences pour les groupes et les individus.

Comment décrire cinq jours intensifs, sous une chaleur écrasante, où des milliers de personnes se côtoient en quatre langues. Tout d’abord, ce forum initié à partir du Brésil, était organisé par les Brésiliens et les Français, très présents à Porto Alegre, avec l’appui du maire de Porto Alegre et du gouverneur de l’État de Rio Grande do Sul, tous deux membres du Parti des travaillistes (PT) au pouvoir depuis 12 ans.

La première journée

Le 25 janvier, le temps de me changer et d’enlever les pelures de l’hiver, me voilà à la cérémonie d’ouverture au Centre des événements de l’Université catholique (PUC), où plus de 4000 délégués s’entassent pour les discours officiels, les tambours et les applaudissements à l’énumération des pays présents. De là, via des navettes prévues par l’organisation, rassemblement au centre-ville pour le départ de la Marche pour la vie.

Je marche avec plus de 20 000 personnes à travers la ville, où tous les slogans et bannières se mélangent. Aucune force de police ici, aucune tension et pression sur les manifestants et manifestantes, seulement les citoyens et citoyennes de Porto Alegre massés le long du parcours, et parfois un drapeau brésilien accroché à une fenêtre.

Petit clin d’œil pour le gouvernement canadien qui, souffrant de paranoïa ces temps-ci, aurait constaté que des militants du monde entier peuvent marcher pacifiquement sans tout démolir sur leur passage ! En soirée, un grand spectacle avait lieu dans un parc, où une grande scène ainsi qu’un chapiteau avaient été dressés.

Les échanges

Pendant quatre jours, conférences et ateliers se sont succédés. Des milliers de personnes ont écouté, discuté et échangé sur les impacts de la mondialisation des marchés, la privatisation tous azimuts, l’accès à la terre, la sécurité alimentaire, la violence, l’éducation, les alternatives économiques et plusieurs autres sujets, la liste serait trop longue à énumérer. Des philosophes, des sociologues, des scientifiques, des militants, gens connus ou moins connus, tous se sont retrouvés ensemble, avec la même volonté de dénoncer et d’agir, de faire les choses autrement. Le Forum social mondial a réussi à réunir des personnes issues de cultures et de façons de faire différentes.

Les rencontres

L’atmosphère du Forum était chargée d’énergie, de solidarité, d’envie de rencontrer les autres. Les rencontres se faisaient à l’extérieur, dans les corridors, les restaurants, un espèce de contre sommet officieux. Une ruche pleine d’activités, où les abeilles arborent des vêtements traditionnels, affichent leur appartenance (foulard et casquette vertes pour le Mouvement sans terre), ou un fichu blanc sur la tête avec le nom brodé à la main de la personne aimée. Les mères de la Place de Mai, puisqu’il s’agit d’elles, très présentes au Forum, affichaient ainsi leur détermination, leur courage, mais aussi leur souffrance.

Ce n’est qu’un au revoir !

La cérémonie de clôture, vibrante d’émotions, a commencé aussi au son des tambours. Moment magique où des délégués de différents pays ont apporté leur pierre, symbolisant la paix, l’espoir et l’avenir. Ma gorge s’est nouée en entendant un Africain expliquer que la minuscule pierre qu’il tient à la main provient du Rwanda, du lieu où des milliers de gens se sont faits massacrer.

Ou ces trois jeunes d’Israël, de Palestine et de Jordanie qui ont apporté trois stèles formant un triptyque symbolisant la paix, afin que cesse le conflit israélo-palestinien. Puis, des délégués provenant de différents continents sont venus dire qu’un autre monde est possible.

Durant toute cette cérémonie, des chants, slogans et applaudissements se sont faits entendre, et je ne pouvais qu’être empreinte de tant de démonstrations, si peu présentes dans nos événements. À la fin, toute la salle s’est mise à scander en portugais 0 le peuple uni, jamais ne peut être vaincu. Près de 5000 délégués de 120 pays différents ont uni leurs voix pour bâtir un monde différent et sentir qu’ensemble, il est possible de changer ce qui les entoure.

400 ateliers, 16 conférences

Le Forum social mondial n’était pas une rencontre délibérante, et aucune déclaration commune n’est ressortie de la rencontre. Un simple document ne peut résumer la diversité des idées et des propositions exprimées dans plus de 400 ateliers et 16 conférences.

Par contre, plusieurs demandes ont été exprimées, dont l’annulation de la dette des pays du Sud avec compensation ou réparation pour les dommages historiques, sociaux et écologiques engendrés par les pays du Nord (ou dits développés); le plein emploi; la sécurité alimentaire et les échanges équitables.

La mondialisation des solidarités

J’ai participé à la naissance d’un mouvement en marche, qui s’éveille dans toutes les communautés de la Terre et qui, inébranlable, changera le cours de l’histoire et donnera la place au peuple pour qu’un monde meilleur existe. Cette mondialisation des solidarités est nécessaire, et elle se poursuit au fur et à mesure des grands rendez-vous qui suivront Porto Alegre. Rendez-vous à Québec en avril 2001. Je pense que José Bové, célèbre paysan français, a su bien résumer cet état d’esprit en déclarant lors de sa conférence à Porto Alegre 0 « Il faut globaliser les luttes pour globaliser l’espoir».

Mille paysans au site de Monsanto

Lors de la dernière soirée du forum, Joao Pedro Stedile, directeur du Mouvement Sans Terre du Brésil, et José Bové, paysan français et porte-parole de la Confédération paysanne, deux des plus importants représentants internationaux de la lutte pour les droits des paysans, ont livré un témoignage vibrant pour les droits des paysans.

Quelques jours auparavant, les deux avaient joint près de mille paysans au site expérimental de Monsanto, à une centaine de kilomètres de Porto Alegre. Là, ils ont symboliquement détruit des plants de riz transgéniques, dénonçant le fait que l’état de Rio Grande do Sul avait interdit les organismes génétiquement modifiés, et que l’État brésilien avait autorisé cette ferme expérimentale.

Ce geste a valu à José Bové une arrestation et un avis d’expulsion pour incitation à commettre des gestes illégaux. Ce qui ne l’a pas empêché, à la conférence, d’appeler à la résistance et à l’action, et de déclarer qu’il faut « agir, et parfois dans l’illégalité, pour faire valoir nos droits ». À la dernière minute, et sous la pression de l’immense soutien et de la publicité faite autour de Bové, le gouvernement brésilien a annulé la demande de renvoi.

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