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Le cégep obèse
N° 284 - novembre 2009
L’avenir du Québec passe par les études supérieures en français
Imposer la Loi 101 au cégep n’est pas un choix mais un droit collectif
Charles Castonguay
L’avenir du français se joue chez les jeunes. À l’occasion de la Commission Larose, j’avais donc tenté d’attirer l’attention sur la vitalité ambivalente du français parmi la relève d’âge scolaire et celle de l’âge des études collégiales.

À l’aide des deux recensements les plus récents, ceux de 1991 et 1996, j’avais estimé combien de changements de langue d’usage au foyer – ou substitutions linguistiques – en faveur de l’anglais ou du français s’étaient accomplis entre 1991 et 1996 dans la région métropolitaine de Montréal, parmi deux cohortes d’enfants ou d’adolescents soit, d’une part, ceux qui avaient de 0 à 9 ans au premier recensement et, d’autre part, ceux qui avaient de 10 à 14 ans.

Au second recensement, celui de 1996, la plus jeune cohorte était parvenue à l’âge de 5 à 14 ans et, grosso modo, fréquentait l’école primaire ou secondaire. La plus âgée avait, elle, de 15 à 19 ans et, en majeure partie, terminait le secondaire ou fréquentait le cégep.

J’avais écarté les jeunes immigrés arrivés durant la période 1991-1996, la quasi-totalité des substitutions observées parmi ces derniers s’étant accomplies à l’étranger, avant d’arriver au Québec, et non au cours de leur bref séjour dans le milieu de vie montréalais. Hormis l’effet de la mortalité, de l’émigration ou de la migration interprovinciale, facteurs peu actifs en bas âge, mes observations témoignaient ainsi du mouvement de l’assimilation parmi des jeunes présents dans la région de Montréal en 1991 et qui y résidaient encore en 1996.

Dans le débat entre le maintien du libre choix de la langue des études collégiales et l’application de la loi 101 au cégep, le résultat de mes recherches tranchait en faveur de cette dernière option. Au sein de la première cohorte, le solde des substitutions réalisées entre 1991 et 1996 se répartissait assez également entre l’anglais et le français alors que parmi la seconde, il profitait exclusivement à l’anglais.

Plus exactement, j’avais signalé à la Commission que « le passage au primaire ou au secondaire se solde, pour l’anglais, par un gain net de 3 495 nouveaux locuteurs, en regard d’un gain net de 2 904 pour le français [tandis que] lors du passage à l’âge des études collégiales, la même analyse révèle un gain net de 1 526 pour l’anglais, contre une perte nette de huit pour le français. »

À propos de ce dernier chiffre, j’avais précisé ceci : « Comment est-ce possible ? N’y a-t-il pas des allophones qui se francisent au cours de leur passage au cégep ? Certes. Mais leur apport au français se trouve annulé par un nombre équivalent de jeunes francophones qui s’anglicisent. Il semble donc que non seulement le libre choix de la langue d’enseignement au cégep brise l’élan donné au primaire et au secondaire à la part du français parmi les [substitutions] des jeunes allophones […] mais que ce libre choix imprime en même temps une impulsion certaine à l’anglicisation des jeunes francophones dans la région métropolitaine. »

Fidèle à l’impératif d’« ouverture » instauré durant le règne de Lucien Bouchard, la Commission Larose n’a rien retenu de cela dans son rapport final. Cela fera bientôt dix années de perdues. Le Devoir a cependant diffusé mes observations (lire « L’impact du libre choix au cégep » dans l’édition du 2 mars 2001).

Je viens de refaire cette analyse en prenant comme cadre le Québec tout entier plutôt que la région de Montréal, afin de maximiser le pouvoir d’attraction du français face à l’anglais. J’ai suivi cette fois le comportement linguistique de deux cohortes d’égale envergure, âgées au départ de 0 à 9 ans et de 10 à 19 ans.

Étant âgée de 15 à 24 ans au deuxième recensement, la seconde cohorte permet de capter plus complètement l’effet du libre choix de la langue au cégep, qui se répercute sur la langue des études universitaires ou du premier emploi.

J’ai pu suivre l’évolution des substitutions par cohorte durant la période 1991-1996 et aussi, à l’aide des recensements plus récents, durant 1996-2001 et 2001-2006.

Comme dans mon étude précédente, pour chaque période quinquennale, j’ai écarté les immigrants arrivés entre la paire de recensements en cause afin de ne retenir pour l’essentiel que les substitutions de langue d’usage au foyer réalisées parmi des jeunes ayant séjourné continûment au Québec au cours de la période.

Cette fois, j’ai aussi écarté les résidents non permanents, entre autres pour ne retenir que les élèves auxquels la loi 101 serait susceptible de s’appliquer et pour éliminer de mes observations les étudiants universitaires étrangers.

Le résultat (voir notre tableau) ne diffère pas fondamentalement de ce que j’avais présenté à la Commission Larose. Durant la période 1991-1996, le français se défend assez bien vis-à-vis de l’anglais au primaire et au secondaire mais, à la fin du secondaire, à l’âge des études collégiales et tout de suite après, l’anglais domine nettement.

Durant 1996-2001 et 2001-2006, le français l’emporte sur l’anglais parmi la première cohorte et ce, à peu près au même degré durant chaque période. La loi 101 semble ainsi avoir eu, depuis 1977, le temps de produire tout son effet au primaire et au secondaire.

En revanche, durant chacune des deux périodes les plus récentes, l’anglais domine effrontément parmi la cohorte la plus âgée.

Si bien qu’au total des deux cohortes et malgré la loi 101, durant chacune des trois périodes, l’anglicisation se déploie chez les jeunes davantage que la francisation.

Cela ne démontre pas seulement à quel point le libre choix au cégep renverse l’effet de la loi 101 au primaire et au secondaire : cela démontre aussi à quel point on se leurre quand on confond la francisation des immigrants complétée à l’étranger avec ce qui se passe sur le terrain au Québec.

Soulignons que la performance du français serait encore plus alarmante, n’en déplaise à MM. Bouchard et Taylor, si l’on s’en tenait à la seule région de Montréal ; que pour profiter au même degré au français qu’à l’anglais, l’assimilation devrait se solder, à l’échelle du Québec, par des gains neuf fois plus importants pour le français que pour l’anglais et, enfin, que notre tableau sous-estime la domination de l’anglais dans la mesure où un certain nombre de jeunes allophones et francophones, anglicisés au Québec durant chacune des périodes à l’étude, ne sont pas compris dans le solde de l’assimilation en fin de période parce qu’ils ont entre-temps quitté le Québec pour le reste du Canada.

Notons aussi que les modifications apportées par Statistique Canada aux questions de recensement en 2001 ont eu pour effet de hausser la francisation des allophones aux dépens de leur anglicisation.

Autrement dit, la performance du français face à l’anglais se trouve artificiellement gonflée en 2001 et 2006 en regard de 1991 et 1996. Par surcroît, au fil des recensements, la hausse continue du poids des francotropes (de langue espagnole, arabe, créole, roumaine, etc.) au sein de la population allophone, qui découle non pas d’un quelconque effet de la loi 101 sur le terrain, au Québec, mais de la politique de sélection des immigrants, a également pour effet de hausser pour ainsi dire automatiquement la part du français dans l’assimilation des allophones.

Pourquoi, alors, l’évolution du solde de l’assimilation demeure-t-elle si faible pour le français parmi la cohorte la plus âgée, même au cours de 2001-2006 ? C’est que, comme je l’avais signalé à la Commission Larose pour la période 1991-1996, l’anglicisation de jeunes francophones vient annuler en majeure partie l’apport de la francisation de jeunes allophones.

Ce bilan des comportements linguistiques au foyer parmi les sujets les plus âgés est le reflet direct de la neutralisation quasi complète du nombre d’étudiants allophones au cégep français par le nombre d’étudiants francophones au cégep anglais, dont j’ai fait état dans mon livre Avantage à l’anglais ! Dynamique actuelle des langues au Québec.

Avant la loi 101, une situation semblable prévalait au primaire et au secondaire. Le libre choix faisait en sorte que le nombre d’élèves francophones à l’école anglaise neutralisait le nombre d’élèves allophones à l’école française.

Il est évident qu’on ne saurait attribuer exclusivement à la loi 101 et au libre choix la vitalité à deux vitesses du français parmi les jeunes. Mais la divergence troublante dans l’évolution linguistique de nos deux cohortes indique tout aussi clairement, par son ampleur, qu’étendre la loi 101 au cégep renforcerait de façon appréciable son effet francisant parmi la cohorte la plus âgée. Voilà plus de trente ans que, par crainte du qu’en-dira-t-on, le Québec facilite sa propre anglicisation.

Quand Bernard Landry a remplacé Lucien Bouchard, il m’a invité à son bureau. « Vous savez, m’a-t-il dit, je lis tout ce que vous écrivez. Si vous me démontrez que le français est en danger, j’agirai. »

Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

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