L'aut'journal
Le jeudi 17 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
La victoire du français passe par le triomphe de l'anglais
N° 197 - mars 2001

Falardeau et les autres
Michel Lapierre
Après avoir vu le film 15 février 1839, de Pierre Falardeau, comment est-il encore possible de parler des autres ? Je veux dire des historiens, des écrivains, des artistes qui, comme Falardeau, s’emploient à faire revivre notre histoire. Quelques-uns ont sans doute plus de génie que lui. Mais, sur un point bien précis, Falardeau les précède tous, ne serait-ce que d’un pas. Il va là où ils craignent d’aller. Du côté de l’actualisation totale.

Dans les dialogues comme dans les images, Falardeau est incapable d’écrire l’histoire au passé. C’est dans cette incapacité viscérale – dans ce manque de culture et de politesse, diront ses détracteurs – que se trouve son génie. La poignante intensité de son film, pourtant très documenté et dépourvu d’anachronismes flagrants, tient à ce simple fait 0 le 15 février 1839, c’est, au fond, le 15 février 2001. Chevalier de Lorimier est un Québécois d’aujourd’hui. Son angoisse de mourir et sa folie de survivre sont les nôtres.

« La pensée pacifiste des Tizamis de Passe-Partout »

Dans sa postface au recueil des lettres de Chevalier de Lorimier, réédité sous le titre 15 février 1839 (avec, cette fois, de nombreuses notes savantes de Marie-Frédérique Desbiens), Falardeau nous rappelle qu’en lisant, à l’âge de quinze ans, Les Patriotes de 1837-1838, de Laurent-Olivier David, il découvrit que les noms des Patriotes de son « village » de Châteauguay, exécutés à Montréal ou déportés en Australie, lui étaient très familiers. « C’étaient ceux de mes voisins, de mes parents, de mes amis. »

L’histoire, ainsi retrouvée, pousse Falardeau à dénoncer l’acceptation aveugle de la violence des institutions. Même si nous nous sommes accoutumés aux dominateurs, au point de ne plus les voir, et qu’eux, après avoir fait de nous une simple minorité, se sont presque habitués à notre présence, au point de nous perdre également de vue, la domination reste toujours d’actualité. Qu’elle soit semi-coloniale, néocoloniale, néolibérale ou postmoderne, cela importe peu. Elle est au-dedans de nous. Plus psychique que politique, la libération tant espérée tiendra de la catharsis. Voilà pourquoi Falardeau ne cesse de nous exhorter à combattre « la pensée pacifiste des Tizamis de Passe-Partout et de Passe-Montagne ».

La tâche est ardue, car nous sommes un peuple de Tizamis depuis fort longtemps. Trois jours avant sa mort, Chevalier de Lorimier écrivait une lettre à l’un de ses amis et compagnons d’armes. « Puisse le ciel t’accorder une longue et heureuse carrière. Puisses-tu prospérer comme tu le mérites et te rappeler que je suis mort sur l’échafaud pour mon pays. »

Une cargaison de champagne d’une valeur de 13 000 dollars

Cet ami s’appelait George-Étienne Cartier (George sans s, comme savent l’écrire les Anglais). Patriote vire-capot, Cartier deviendra conservateur, premier ministre du Canada-Uni (conjointement avec John A. Macdonald) et père de la Confédération. Mais, comme le rappellent Don Gillmor et Pierre Turgeon, dans Le Canada 0 une histoire populaire, livre inspiré par la série télévisée du même titre, Cartier deviendra, avant tout, l’avocat d’une importante compagnie de chemin de fer 0 le Grand Tronc.

Jamais les hommes d’affaires et les hommes politiques ne se seront si bien entendus que lors de la genèse de la Confédération. Le Grand Tronc exulte. Aussi y a-t-il, en 1864, à bord du Queen Victoria, le vapeur qui mène Cartier et Macdonald à Charlottetown, une cargaison de champagne d’une valeur de 13 000 dollars. Le bon peuple de l’Île-du-Prince-Édouard n’est pas au rendez-vous. Il assiste au spectacle donné par le cirque de Slaymaker et de Nichol. Mais le vrai cirque est ailleurs, loin du peuple. Le vrai cirque est fait « de discours, de protestations, de déjeuners au homard, de résolutions, de pique-niques, d’alliances, de flirts et de soirées arrosées au champagne », n’hésitent pas à écrire Gillmor et Turgeon. Il faut bien rédiger la Constitution...

John A. Macdonald, presque toujours soûl

Que le Canada, tel qu’on le connaît aujourd’hui, soit né, le 1er juillet 1867, des combines des promoteurs ferroviaires et des politiciens, cela ne fait qu’amuser Gillmor et Turgeon. Les interprétations, ils les laissent à Falardeau. Pourquoi, en effet, se creuser la tête pour comprendre l’histoire, au risque de devenir grossier ? L’histoire qui appelle une interprétation, même intuitive, viole les règles de la bienséance.

Les faits pourtant ne trompent pas dans le récit enlevant de Gillmor et de Turgeon. Voilà Macdonald, l’Écossais tory, presque toujours soûl, qui déteste les Anglais, mais qui, par-delà la valse des pots-de-vin, sert la couronne d’Angleterre. En chemise de nuit, drapé dans une couverture de train, il peut bien oublier les poèmes de Robert Burns et réciter le monologue de Hamlet devant son miroir ! Une nuit, il découvre tout à coup que son lit est en feu. Quelle chance que Cartier, qui préférera toujours sa maîtresse à la bouteille, soit là pour l’aider !

La Confédération, un jeu dangereux qui coûte cher

Il faut dire que la Confédération est un jeu dangereux. Le 1er juillet 1867, sur la colline du Parlement, à Ottawa (bourg de bûcherons hissé au rang de capitale), on tire une salve d’honneur et les baïonnettes, que les soldats avaient oublié d’enlever de leurs fusils, volent dans les airs. Et puis la Confédération, ça coûte cher, très cher !

En 1872, pour payer le déplacement en voiture de leurs électeurs et le p’tit blanc afin de les ragaillardir, Macdonald et Cartier ont besoin d’argent. Cartier sollicite donc l’aide de son bon ami Hugh Allan, promoteur du chemin de fer du Pacifique, qui se montre fort généreux. Les conservateurs sont réélus. Entre-temps, Cartier proclame 0 « Jamais une maudite compagnie américaine n’aura le contrôle du Pacifique. » Or, l’argent que lui et Macdonald ont reçu d’Allan vient, en sous-main, des Américains, eux qu’on entendait défier en créant la Confédération et le Canadien Pacifique, avec Allan à sa tête.

On comprend que les dernières pensées de Cartier seront très différentes de celles de Chevalier de Lorimier. Les dernières paroles de Sir George-Étienne Cartier seront 0 « Je meurs. » Le père de la Confédération aura été, selon les pudiques Gillmor et Turgeon, « un homme logique et un capitaliste talentueux ». Le genre pathétique et héroïque, les deux narrateurs le laissent à Falardeau.

Mais Gillmor et Turgeon ont, sans le savoir, le don de corroborer la vision de Falardeau. Dans leur récit, les Anglais font piètre figure et notre persévérance impressionne. Si, malgré notre petit nombre, notre drôle armée permet de retarder, d’un siècle et demi, l’invasion britannique de 1759, c’est qu’elle a une dimension continentale et une conception non conventionnelle de la guerre 0 notre armée est en partie amérindienne. L’expression French and Indian War, qui tombe de la bouche des Américains, est loin d’être innocente. Les Anglo-Saxons connaissent leurs ennemis.

L’obstination de l’Amérindien

Dans l’opiniâtreté de Chevalier de Lorimier, il y a une part de l’obstination de Pontiac, chef de guerre des Outaouais et, après la Défaite, premier ennemi irréductible des Anglais.

Gillmor et Turgeon nous montrent que, contrairement à la nôtre, l’insurrection du Haut-Canada, qui n’avait rien d’autochtone, ne fut qu’une révolte de touristes pusillanimes et maladroits, bien qu’il y eût quelques pendus de plus qu’au Bas-Canada. En citant Durham à propos de notre insurrection, ils donnent raison à Falardeau 0 « Je m’attendais à trouver un conflit entre le gouvernement et le peuple ; je trouvai deux nations en guerre au sein d’un même État ; je trouvai une lutte, non de principes, mais de races. Et je m’aperçus qu’il serait vain d’essayer d’améliorer les lois ou les institutions avant que d’avoir réussi à exterminer la haine mortelle qui, maintenant, séparent les habitants du Bas-Canada en deux groupes hostiles 0 Français et Anglais. »

La profondeur anthropologique de la guerre entre l’indigène et le conquérant crevait les yeux. Le film 15 février 1839 la retrouve, telle qu’elle est apparue à Durham, et en fait l’exploration. Jusque dans la mort. Que Pierre Falardeau soit un sauvage, nous le savions tous.

Chevalier de Lorimier, 15 février 1839 0 lettres d’un patriote condamné à mort, Comeau et Nadeau, 2001.

Don Gillmor et Pierre Turgeon, Le Canada0 une histoire populaire, Fides, 2000.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.