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Ignatieff et le québec
N° 282 - septembre 2009
Le portulan de la bohème
Ah ! pouvoir écrire comme Charlie Parker improvise
Jean-Claude Germain
La bohème flânait sans but précis en apparence dans l’attente d’un moment magique, d’une rencontre insolite ou d’une histoire ubuesque. Comme Diaghilev un jour à Cocteau en lui commandant un argument pour ses Ballets russes, elle répétait à la vie : Étonne-moi ! Elle nous gardait perpétuellement à l’affût dans cette grande révélatrice qu’est la rue.

Jack Kerouac incarnait parfaitement cette errance éveillée dans son roman, On the road, où le canayen de Lowell, parti à la recherche de ses comparses littéraires, Ginsberg, Burroughs et Neal Cassidy, une sorte d’Arthur Cravan chromé, traversait l’hallucinante platitude du rêve américain, en collectionnant au passage une galerie d’originaux et de détraqués, de fous furieux et d’innocents christiques, au hasard de bleds perdus, de villes sans nom et de boulots pourris, arrivant toujours à destination pour ressentir immédiatement le besoin rimbaldien d’aller voir s’il n’était pas déjà ailleurs.

Les nuits agitées, dans le quadrilatère du Red light, nous réservaient parfois des chocs culturels. Le Club de Réforme du parti libéral du Québec, aujourd’hui la maison Ludger-Duvernay, tenait ses assises, à quelques pas de la rue Clarke et de l’El Cortijo. Tard en soirée, il arrivait souvent qu’une bande d’artistes croisent quelques honorables membres de la législature passablement éméchés, entourés de membres influents du parti tout aussi réchauffés, qui faisaient tous péniblement leur chemin vers leurs voitures respectives, en se soutenant l’un l’autre, comme il seyait à des membres à vie de l’Opposition.

Invariablement à la vue des barbes et des cheveux longs, les quolibets habituels sur les artistes pleuvaient, et les filles se faisaient demander pourquoi elles perdaient leur temps avec des beatniks, alors qu’eux, sauraient comment s’occuper d’elles, avec rires gras à l’appui.

On racontait qu’un soir, probablement à la même heure, la voiture du premier ministre Duplessis s’était arrêtée. Le Chef en était descendu. Il était entré au club et s’était dirigé sans dire un mot vers la salle principale, où il s’était planté devant le feu de foyer pour pisser dessus. Et il était ressorti, en marchant le plus droit possible, sous l’oeil ahuri des témoins. L’anecdote était véridique, mais la scène s’était passée au Club de Réforme de Québec, sous le premier mandat de Duplessis.

Je me souviens qu’une fois, avant d’enfiler sur la rue Clarke, je me suis retourné. Il ne restait plus qu’un fêtard solitaire. Habitué à siéger, il était assis sur une borne de ciment, complètement égarouillé, le chapeau à hue, la cravate à dia, et il cherchait vainement à joindre la cigarette qu’il tenait entre ses doigts à ses lèvres. Le voyant n’était pas né qui aurait pu deviner le moindre ferment d’une révolution en marche dans cette image du Parti libéral.

L’entrée des maisons bourgeoises de la rue Sherbrooke n’était pas de plein-pied avec le trottoir. On y accédait par un escalier monumental, ou plus modestement des marches ordinaires. Un matin d’automne, vers dix heures, au El Cortijo, Germain Perron, qui avait passé la nuit sous l’un de ces escaliers, avait fait une entrée théâtrale, tout vêtu de noir et pailleté de feuilles mortes jaunes et rouges, du chapeau à large bord à la veste de velours côtelé. L’ajout d’une gueule de bois carabinée complétait l’image romantique du peintre maudit. C’était un moment magique.

Salvador Dali s’était rendu célèbre en faisant fondre des montres dans ses toiles. Jean-Paul Bernier a connu un moment de notoriété pour avoir appliqué le même traitement aux bouteilles de bière. Selon les versions, l’événement s’était produit aux dires des uns, à la taverne baptisée La Chapelle, coin Sherbrooke et Saint-Laurent, ou pour les autres, à son pendant cultuel, La Cathédrale, coin Sherbrooke et Bleury. La ville aux cent clochers était également la ville aux mille et une tavernes.

Un lendemain de veille, fripé pour Jean-Paul Bernier, et au ralenti, pour les habitués, le photographe, qui était dans sa période bûcheron, avait créé une commotion dans l’atmosphère recueillie du temple, en détachant, d’une voix forte, chaque syllabe de sa commande inusitée. Une grosse Cin-cin-nati… tablette ! La demande fit l’effet d’une bombe.

Du coup, le monde paisible des grosses molles s’était senti menacé par l’inconnu. Un choc traumatique ! L’humour noir de Jean-Paul aurait plu à Alfred Jarry. Il soutenait que l’effet de distanciation Cincinnati avait servi à révéler que la mollesse des bouteilles n’était pas invoquée impunément par toute une population de buveurs. Faut pas en avoir honte ! Nous sommes les seuls mous au monde à boire de la bière à leur image !

Dans sa période dandy, chapeau melon, parapluie et imperméable londonien, Bernier fréquentait la Boîte à Clairette, rue de la Montagne, où se produisait sa compagne du moment, une chanteuse prénommée Moustique. La clientèle étudiante était particulièrement bruyante. Accoudé au bar, Jean-Paul, excédé par un voisin envahissant, le rappelle à l’ordre : Dégage, le Français ! L’intimé est outré. Chus pas français, chus canadien-français ! Ce n’était pas un argument valable. La réplique est cinglante. Fais de l’air, osstie de mouton !

On s’évade de son pays d’origine par les yeux en lisant et par les oreilles en écoutant les musiques du monde et des autres temps, mais la première rupture est de bouche. Je me souviens de la première tasse d’expresso qui m’a libéré à tout jamais des impostures de Maxwell House et de Chase and Sandborn.

D’abord, la couleur noire dont l’opacité permettait d’y enfouir ses réflexions plutôt que de les édulcorer avec du lait. Ensuite, une âpreté qui tache, un peu amère, qui investit tout le palais, en laissant un goût râpeux qui s’installe à demeure. Ça permet de mâcher ses idées. J’ai connu un poète bouddhiste qui soutenait que boire un café des yeux aidait à faire le point.

J’ai été initié à ce plaisir à L’Échouerie, rue des Pins, la plus imposante des stations caféiques de la bohème, avec une mezzanine et à l’arrière, attenante à la grande salle principale, une sorte de verrière, où l’on pouvait manger dans une atmosphère plus intime. Fous safez ! Georges, le patron yougoslave, mettait des f partout et deux à caffé.

L’après-midi, avec ses joueurs d’échecs, ses liseurs, ses scribouilleurs et ses dessinateurs, L’Échouerie était un havre de paix. Le soir venu, trois musiciens mexicains occupaient une petite scène, à intervalles réguliers. Leur musique ne gênait pas les conversations, mais elle reprenait constamment le même répertoire. Au point qu’aujourd’hui, je n’ai qu’à fermer les yeux pour entendre le soliste lancer son Tria-n-na ! triomphal, repris en choeur Tria-n-na !, puis en solo Tria-n-na !, puis en choeur et en solo Tria-n-na ! Tria-n-na ! Tria-n-na !

Le patron s’en était lassé également et avait opéré un virage de 180 degrés en engageant un orchestre de dixieland, exclusivement féminin, qui faisait preuve d’une vigueur redoutable pour recréer l’atmosphère d’un Mardi gras. Les filles étaient des amazones noires superbes, d’un exotisme fou et bonnes musiciennes. Si l’expérience n’avait pas été tentée auparavant, sa conclusion n’a pas tardé : les plaisirs de la discussion intellectuelle et la bonne humeur éclatante des cuivres sont incompatibles. Ça peut réveiller un mort, mais ça tue une conversation !

En plus des relations étroites qu’il entretenait avec les drogues qui se boivent, se fument, se respirent, s’injectent ou s’avalent, le jazz avait des accointances avec la cuisine. Le jambaleya était le plat qui traduisait le mieux la musique de la Nouvelle-Orléans. Le be-bop de Dizzy Gillespie ne dédaignait pas les plats épicés et le chili con carne.

Pour ma part, j’associe ma découverte du cool jazz à celle du wiener schnitzel. Disons que la madeleine de Proust convenait mieux à une mélodie évanescente de Reynaldo Hahn qu’à Pepper Adams soufflant Bloos, blooze, blues dans son saxo baryton.

À la fin des années cinquante, du Carmen au Pam Pam, la rue Stanley était un peu le boulevard de l’Europe centrale et le Little Vienna, un haut lieu du jazz. La boîte était minuscule, une trentaine de places autour des tables. Le patron du café aurait pu faire partie de la distribution du Third Man de Carol Reed. D’une politesse onctueuse, il avait la bouille sympathique d’un maître d’hôtel viennois, dans un film d’espionnage, tout en sourires et en effets de mains. Sauf que l’endroit n’était pas un nid d’espions, mais un repaire d’amateurs de jazz.

Les prix du menu étaient abordables et je me suis laissé tenter par une escalope de veau pannée, la wiener schnitzel. Je ne l’ai pas regretté. Ensuite par la Holsteiner wiener schnitzel, recouverte d’un oeuf au miroir. Depuis, j’ai dû remettre en question l’origine de cette dernière. Lorsque j’ai commandé une escalope du duché de Holstein au restaurant La Mazurka, rue Prince-Arthur, on m’a fermement rappelé à l’ordre : la susdite escalope était définitivement une invention polonaise. En fait, tous les pays d’Europe centrale ont tout bêtement eu la même idée : coiffer l’escalope pannée d’un oeuf sunny side up.

Le jazz qu’on entendait au Little Vienna était de chambre, comme on dit de la musique classique qu’elle est de chambre. Et pour les mêmes raisons. Au XIXe siècle, les compositeurs ont produit des milliers d’oeuvres pour des petits ensembles de trois ou quatre instrumentistes, principalement un piano et des cordes, le type d’instruments que la clientèle bourgeoise qui achetait la musique en feuilles, possédaient déjà à la maison.

Avec la disparition du swing, le jazz avait cessé d’être exclusivement une musique de danse, de concerts et de clubs de nuit. L’approche plus intellectuelle du bebop demandait une écoute attentive. L’apparition des coffee houses – l’équivalent des boîtes à chansons – a permis à des combos composés de trois ou quatre musiciens de se produire dans des lieux où leur musique était la seule vedette, pour un public qui n’avait qu’une raison d’être là : les écouter improviser à tête perdue.

La présentation était rudimentaire et l’improvisation était reine. Le quatuor abordait le thème et le développait pendant un moment, puis les solistes se détachaient à tour de rôle. D’abord, le saxophoniste montait et descendait des escaliers qui semblaient mener nulle part pour toujours déboucher sur autre palier. Ensuite, le pianiste architecturait des masses sonores comme s’il alignait des formules mathématiques sur un tableau invisible.

Le batteur enchaînait en orchestrant des explosions qui s’additionnaient sur les caisses et les cymbales jusqu’à provoquer l’avalanche sonore appréhendée. Le bassiste poursuivait avec un monologue intérieur de chuchotements, de glissements, de frottements et de chuintements jusqu’à retrouver le rythme cardiaque, qui annonçait le retour du thème, repris à l’unisson par tous les musiciens pour conclure la pièce.

En tempérant la frénésie du be-bop, le cool jazz était devenu plus introspectif, sans renier son apport majeur : ne pas entraver le souffle de la libre association. Il semblait à l’époque que pour être un écrivain moderne, il fallait écrire comme les grands solistes du bebop, qui étaient parvenus à décoller du cadre sans sortir du flux.

Jack Kerouac y était arrivé magistralement dans On the road. Encore plus lorsqu’on lit la version du tapuscrit original, dactylographié sur un rouleau sans paragraphes, ni chapitres, comme un solo de Charlie Parker, de Miles Davis ou de Thelonius Monk, qui, tous, auraient pu endosser les propos de Kerouac en 1951 : Beaucoup de gens croient que je ne sais pas ce que je fais, mais ils se trompent.

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