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Ignatieff et le québec
N° 282 - septembre 2009
Une compétition nuisible à l’apprentissage de la majorité
Un bulletin chiffré pour séparer le bon grain de l’ivraie
Robert Cadotte
Printemps 2007. Sous la pression de quelque Mario Dumont, la ministre Michelle Courchesne décide de revenir au « gros bon sens » pour les bulletins du primaire. Finie cette aberration de la Réforme qui a accouché de nouveaux bulletins sans chiffres ni moyenne! Faisant une femme d’elle, la ministre renvoie aux oubliettes cette innovation qui ne dit rien aux parents.

Devant ce retour au « bon sens », les commentateurs ont applaudi. Pourquoi faudrait-il réinventer la roue quand les anciens bulletins étaient si efficaces?

Sur le coup, plusieurs écoles se sont opposées à ce retour en arrière. Après quelques années d’expérimentation, elles avaient commencé à trouver des bienfaits à cette nouvelle façon d’évaluer les élèves.

Depuis, rien. Tout est rentré dans l’ordre devant le courroux de la ministre.

À mes risques et périls, les résultats d’une recherche récente m’incitent à remettre ce sujet tabou sur le tapis.

Récemment, j’ai travaillé à l’écriture de l’histoire de l’école Maisonneuve, une ancienne école primaire anglo-protestante. L’école existe toujours, mais depuis la Loi 101, elle est devenue française. C’est en effectuant cette recherche que j’ai constaté à quel point je connaissais mal nos anglos et qu’ils étaient décidément en dessous de tout en ce qui concerne le « gros bon sens ».

Voyez par vous-mêmes. En 1975, 25 ans avant la Réforme, le bulletin des protestants ne comportait ni notes, ni moyenne, tout comme le bulletin de la Réforme. Pire encore, il utilisait seulement trois niveaux de performance : Commendable (louable), Satisfactory et Has difficulty. On est loin du « scientifique » bulletin chiffré. Cerise sur le sunday, ces protestants émettaient seulement trois bulletins par année.

C’est à se demander comment il se fait que les parents anglo-protestants n’ont pas organisé une levée de boucliers contre un bulletin aussi laconique.

Un collègue anglo m’a fait remarquer que le bulletin chiffré a surtout pour but de mettre en rang et de séparer le bon grain de l’ivraie, pas de faire progresser l’ensemble des élèves. Nos bulletins chiffrés, selon lui, allaient complètement à l’encontre des découvertes révolutionnaires du psychologue B.F. Skinner qui a démontré au milieu du XXe siècle que tous les enfants pouvaient apprendre et que les renforcements positifs étaient beaucoup plus efficaces pour faire apprendre que les négatifs. « Tous les éleveurs de chiens savent ça aujourd’hui, a-t-il ajouté. Il serait temps que vous traitiez vos enfants aussi bien que vos chiens. »

Mon collègue anglo a continué à en rajouter en me faisant remarquer que les protestants avaient simplement compris que la compétition au primaire est nuisible à l’apprentissage de la majorité. Selon lui, les parents étaient satisfaits de ce genre de bulletin. S’ils avaient un problème, ils communiquaient avec la prof qui leur expliquait plus en détail ce qu’il fallait faire avec leur enfant.

De plus, si l’on se fie au nombre d’étudiants universitaires anglophones de l’époque, les plus forts ne semblent pas avoir été nivelés vers le bas. Plus surprenant encore, les protestants envoyaient pratiquement tous leurs enfants (même les petits génies) à l’école publique.

Je ne l’ai évidemment pas cru et la preuve définitive du manque de « gros bon sens » des anglos m’est venue de M. Brown, un ancien élève sexagénaire, quand il m’a fourni lui aussi son bulletin de 3e année. Tenez-vous bien, 50 ans avant la Réforme, les anglo-protestants avaient déjà instauré le bulletin sans chiffres ni moyenne.

Les bulletins protestants de 1953-1954 comptaient cinq niveaux de performance : Excellent, Very good, Good, Fair, Unsatisfactory. Les élèves recevaient quatre bulletins par année, alors que les petits catholiques en recevaient 10, avec chiffres, moyenne et rangs. Les maîtresses catholiques devaient évaluer si souvent qu’on se demande s’il leur restait du temps pour enseigner.

J’ose croire que ces bulletins de 1975 et 1953 vous ont convaincus du manque total de bon sens des anglos. Sinon, voici l’argument imparable. Imaginez l’inimaginable, dès 1953, les protestants évaluaient déjà des « compétences transversales » telles la capacité de coopérer, de relaxer, d’écouter les autres, etc. Le plus bizarre, c’est que les enseignantes ne semblaient pas trouver ça compliqué.

La découverte des bulletins utilisés par les anglo-protestants depuis 1950 m’a d’abord conforté dans la perception de leur nullité. Notre ministre des Sports avait sûrement raison de suivre le vent médiatique. Puis, le doute a commencé à s’insinuer dans mon esprit. En 1953 comme en 1975, les protestants réussissaient très bien avec les bulletins sans chiffres et les compétences transversales. Beaucoup mieux que les catholiques ensevelis sous les chiffres et dont la seule compétence transversale évaluée (par un X ou un M) était la capacité de se taire.

Certains jours, j’en viens à me demander pourquoi la ministre a imposé un bulletin chiffré ? Pour faire plaisir aux médias (aux tenants du « gros bon sens ») ? Parce que, comme disaient plusieurs d’entre eux, « La coopération et la solidarité, c’est bon pour les rêveurs. La compétition mène le monde et nous ne pouvons changer ça. » ? Comme si, dans l’Histoire, l’humanité n’avait jamais harnaché ses instincts primitifs.

Bref, pourquoi changer quand nous, les privilégiés, sommes si bien servis par le système ?

Depuis, dans mes périodes dépressives, j’en arrive à la conclusion que cette décision est bien la pire que nous pouvions prendre pour nous assurer de continuer à faire stagner l’ensemble des petits Québécois. Peut-être nos anglos manquent-ils de « gros bon sens », mais, de leur côté, ils doivent bien rigoler en parlant de nos théories pédagogiques dépassées qui continuent de produire autant de décrocheurs.

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