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Ignatieff et le québec
N° 282 - septembre 2009
L’industrie nucléaire s’est légitimée avec les isotopes médicaux
L’uranium enrichi n’est pas une panacée
Nicole Béland*
La question des isotopes médicaux pour le traitement du cancer contribue à rendre socialement acceptable et indispensable le nucléaire alors que des alternatives efficaces, moins coûteuses existent déjà… au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke, par exemple.

Tous ceux qui s’opposent au développement du nucléaire depuis des lustres sont parfois déstabilisés ou fragilisés dans leurs convictions quand il est question de traitement du cancer par les isotopes médicaux. Tout le monde veut être traité dans les plus brefs délais avec les méthodes de pointe les plus efficaces, évidemment.

Pour comprendre ce dossier complexe, faisons d’abord une petite leçon d’histoire. Les isotopes médicaux ont été utilisés dans les diagnostics médicaux longtemps avant la découverte de la fission nucléaire.

Ils ont d’abord été produits dans des cyclotrons ou accélérateurs de particules n’utilisant pas du tout d’uranium et ne produisant que très peu de déchets radioactifs, et ce, très faiblement radioactifs.

Ces cyclotrons étaient la fierté de plusieurs centres de recherche universitaire dont l’Université McGill qui produisait jadis tous ses isotopes médicaux dans un cyclotron situé sur le campus même de l’Université de Montréal. C’était au temps où le gouvernement investissait encore en recherche fondamentale.

Par la suite, est arrivé EACL (Énergie atomique du Canada limitée) qui a travaillé très fort au cours des années à développer sa filiale très lucrative d’isotopes médicaux produits en réacteurs nucléaires.

Assez futés, ces exploitants nucléaires ! Comment rendre le nucléaire socialement acceptable si ce n’est en sauvant des vies ? Et on n’a aucune difficulté à oublier ici le foudroyant paradoxe de soigner le mal par le mal qui l’a causé en premier lieu.

Les radio-isotopes utilisés en médecine sont généralement utilisés pour la recherche médicale, le dépistage du cancer, la stérilisation des équipements médicaux et, beaucoup plus rarement, pour le traitement de certains cancers.

Les isotopes médicaux les plus courants produits en réacteurs nucléaires sont le cobalt 60 et le molybdène 99. Le cobalt 60 est utilisé surtout pour l’irradiation de tumeurs et pour stériliser l’équipement médical.

Le molybdenum 99 (Mo-99) se dégrade en un isotope métastable appelé technetium 99m qui a une demi-vie de seulement 6 heures.

Le technetium 99m est le radio isotope par excellence utilisé pour plusieurs tests diagnostiques. Les rayons gamma de ce produit sont moins « agressifs » que ceux du cobalt 60 et est donc préféré car il donne de bonnes images diagnostiques en envoyant une moins forte dose de radiation au patient.

Le problème avec le Mo-99, c’est qu’il ne peut être produit qu’en réacteur nucléaire et ce, en utilisant de l’uranium extrêmement enrichi. Enrichi à 95 %

c.-à-d. au point d’être convoité par la non moins humaniste industrie de l’armement nucléaire.

À Chalk River, ils en produisaient justement du Mo-99 avant que les problèmes commencent… Ce réacteur en arrêt indéfini, bien que EACL parle maintenant d’un arrêt jusqu’en avril 2010, aurait théoriquement dû prendre sa retraite en 2000.

Mais tout comme les Québécois détroussés de leurs économies dans le scandale de la Caisse de dépôt, il doit reprendre du service pour encore dix ans malgré son usure et sa fatigue. La corrosion de ses parois a mené à un incident qualifié de « très légère fuite d’eau lourde » par un porte-parole officiel de EACL. La fuite dans l’environnement s’est produite à la suite d’une panne d’électricité.

Mais ce n’est pas la faute de ce réacteur quinquagénaire poussé à bout malgré les avertissements répétés de signes de « burn-out » donnés par la très maternelle madame Linda Keen, présidente de la CCSN (Commission canadienne de sûreté nucléaire) jusqu’à ce qu’elle soit remerciée de ses services indéfiniment pour avoir accordé un congé de maladie à son protégé. Les deux réacteurs nouvellement construits, Maple 1 et Maple 2, qui devaient le relever de ses fonctions ne sont pas fonctionnels et ne le seront probablement jamais malgré les sommes énormes investies.

Un autre grave problème d’utiliser de l’uranium enrichi à 95 % dans la production d’isotopes médicaux est le problème d’approvisionnement du réacteur. Aux États-Unis, l’Institut de contrôle nucléaire (NCI) est allé en Cour pour empêcher la livraison d’uranium enrichi (HEU highly enriched uranium) à Chalk River à cause d’une loi (Schumer amendment) qui a pour but d’arrêter toutes les exportations de HEU vers d’autres pays.

EACL a reçu un avertissement des autorités américaines de trouver d’autres façons de produire du Mo-99 qu’avec de l’uranium enrichi mais n’a pas pris la menace au sérieux.

Deux alternatives au Technetium 99m sont le thallium 206, qui peut être produit dans un cyclotron sans utilisation de l’uranium, et les TEP-scans, qui se combinent avec un radio isotope de courte durée appelé fluorine-18, radio-isotope également produit dans un cyclotron sans uranium.

Vous vous dites certainement que ce n’est pas possible : « Pourquoi est-ce que tout le monde panique si les alternatives existent déjà ? »

On vous dira que les TEP scans sont dispendieux bien qu’ils donnent souvent des résultats supérieurs au technetium 99m. C’est vrai qu’ils sont dispendieux, soit 2 ou 3 millions de dollars pour un appareil.

Si on examine bien les états financiers de EACL, on apprend que 1,7 milliards de dollars ont été injectés dans le rafistolage de Chalk River depuis 2006 pour mener à… la crise actuelle. Pour le même montant, on aurait pu acheter 500 ou 600 TEP scans qui eux seraient opérationnels aujourd’hui. Et l’argent gaspillée pour les réacteurs MAPLE (530 millions$) aurait permis l’achat de 170 TEP scans additionnels.

Alors que les hôpitaux du Québec manquent cruellement d’isotopes, le Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke a développé une technique qui pourrait permettre à plusieurs hôpitaux de limiter le nombre d’examens qu’ils doivent annuler.

Au lieu des isotopes de type technétium 99, on utilise du fluorure de sodium pour faire des examens osseux. En plus de servir pour détecter des fractures cachées, il peut être utilisé pour des cas de cancer du sein et de la prostate.

Le CHUS a mis en branle sa production de fluorure après la première crise du manque d’isotopes en 2007. « On est le seul centre hospitalier à avoir mis ce projet en branle et on est bien content aujourd’hui », dit le Dr Éric Turcotte, chef clinique du Centre d’imagerie médicale de Sherbrooke.

L’établissement a décidé de hausser sa production pour aider d’autres hôpitaux qui le souhaitent. Le Centre hospitalier de Trois- Rivières fait déjà des examens à partir du fluorure produit à Sherbrooke.

L’Hôtel-Dieu de Québec, l’Hôpital de Rimouski et même le CHUM ont également obtenu la permission de Santé Canada d’utiliser ce produit. « On a les capacités pour approvisionner les 12 centres au Québec qui possèdent un TEP-Scanb », soutient le Dr Turcotte. « On peut en produire trois fois par jour. »

Je remercie le Docteur Gordon Edwards, cofondateur et président depuis 1978 du Regroupement pour la surveillance du nucléaire pour ses écrits utilisés dans la rédaction de cet article.

*Nicole Béland détient un B.Sc. Géologie

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