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Ignatieff et le québec
N° 282 - septembre 2009
S’approcher d’Obama, en s’éloignant d’Harper, sans quitter la Reine
La pensée à deux temps, trois mesures d’Ibbitson
Claude G. Charron
Ouvert. Fermé. À lire le dernier ouvrage de John Ibbitson, Open and Shut – Why America has Barack Obama and Canada has Stephen Harper, on peut en déduire que ce journaliste torontois est bien de son temps. Il est à l’ère du numérique. À bas l’analogique avec son système décimal ! Système à dix chiffres alors que le numérique n’en a que deux, le zéro et le un. Quelle simplicité! Zéro : ouvert - Un : fermé. Ouvert : blanc - Fermé : noir. On repassera pour les nuances.

Ouvert, c’est l’Amérique d’Obama. Fermé, c’est le Canada de Harper. Le livre veut démontrer qu’avec l’élection d’Obama, les États-Unis sont projetés vers le haut. Tandis que le Canada va vers le bas. Et c’est à la suite d’élections à l’automne 2008 dans les deux pays que l’auteur en est venu à ces constats. Quel contraste entre les deux campagnes, se désole l’actuel correspondant du Globe and Mail à Washington. Belle démocratie que celle qui permet à quelques fermiers dans un État insignifiant du Middle-West d’exercer de l’influence sur qui deviendra président. Tandis que dans un pays comme le Canada où personne n’est en mesure de défier les hommes blancs bien installés au sommet de nos partis, on ne peut vraiment pas penser qu’un Obama puisse devenir premier ministre.

Selon Ibbitson, ajoutée au charisme de l’homme, la Toile devait tout chambouler. Ayant fait grand usage de cette capacité nouvelle de rejoindre les gens, l’équipe du dynamique candidat a réussi son coup en forgeant une alliance entre jeunes électeurs désintéressés et libéraux urbains. Ceux-ci ont ensuite été rejoints par les Afro et Latino-Étasuniens. Et il est arrivé que la nouvelle administration soit restée en contact avec tout ce beau monde et c’est grâce à leur appui qu’elle entend mener à bien la difficile réforme du système de santé et la nécessité d’une plus grande régulation de l’économie.

Mais quelle mouche a donc piqué Ibbitson pour qu’il en vienne ainsi à prendre les États-Unis comme modèle afin de changer des choses qui iraient cahin-caha au Canada ? Vieux routier du journalisme, comment se fait-il qu’il ait oublié qu’en politique tout est affaire de conjoncture ? S’il avait attendu, ne serait-ce que quelques mois avant d’écrire Open & Shut, il aurait appris que la présente révolution informatique peut tout aussi bien être l’apanage de l’autre Amérique, celle du Bible Belt, celle des petits hommes blancs qui n’en reviennent pas qu’une famille noire se soit installée à la Maison blanche. Et voilà que Fox News ne se gêne plus de montrer « l’homme providentiel » affublé de la célèbre moustache carrée d’Hitler ! Au Québec, on a déjà connu ça.

C’est donc à partir de ce « pays de lait et de miel » que serait devenu les États-Unis d’Amérique qu’Ibbitson propose des « idées révolutionnaires » pour le Canada. Et quelles « idées révolutionnaires » ! Imaginez. Qu’Ottawa s’immisce davantage dans les domaines de compétence provinciale, entre autres celui des villes et de l’éducation. Et qu’est ce que notre bonhomme suggère en ce dernier domaine? Que le pays adopte le modèle des « écoles à charte » qui permet à chacune de ces institutions de renvoyer tout enseignant qui semble peu performant. Pouvant le faire facilement, parce qu’il est interdit de se syndiquer dans ces écoles dites « à charte ».

Si Ibbitson admet qu’il a été un ancien autonomiste – il s’était déjà permis de comparer le tandem Mike Harris/Lucien Bouchard, alliés contre Jean Chrétien, au tandem Oliver Mowat/Honoré Mercier qui, en 1887, s’étaient unis contre la volonté de centralisation de Macdonald – il s’est maintenant converti et voit maintenant le Canada comme la fédération du monde la plus décentralisée. C’est oublier que les Macdonald et Brown s’étaient arrangés pour que les provinces ne soient que des vassales du gouvernement central. Et qu’ils s’étaient assurés que, dans leur BNA Act, il soit bien inscrit qu’Ottawa devait assurer « la paix, l’ordre et le bon gouvernement ». On a su bien vite apprécier cette petite phrase.

Ibbitson semble vouloir coupler les institutions politiques canadiennes à l’ossature constitutionnelle du pays des check and balance où sénateurs et représentants ont toute liberté de voter comme ils leur semblent la meilleure façon d’assurer leur réélection. Il veut convaincre que la démocratie se porterait mieux au Canada par une augmentation du pouvoir d’un premier ministre qui en a déjà trop, et qui ne l’est souvent devenu que par la volonté de moins de la moitié des électeurs. Procédé tout aussi bâtard et pernicieux que de vouloir importer ici le système de dépouilles. Ce serait revenir au temps où, à la suite d’une défaite du gouvernement, le nouveau premier ministre se dépêchait de remplacer la plupart des commis de l’État par des personnes de sa couleur politique.

Mais ce qui semble la plus forte obsession de notre bonhomme reste le fait que la continuelle élection de députés du Bloc à Ottawa empêche le pays d’avoir un gouvernement majoritaire. Open & Shut est plutôt shut quand il s’agit de parler du Québec. En fait, hors Céline Dion, c’est comme si la nation québécoise n’existait pas. Et quelle irritation que cet autre Dion, incapable de parler correctement l’anglais et s’étant permis de suggérer une coalition ! What a shame que cette idée en anglo-saxonnie ! L’obsession de l’irréductible société québécoise dérange tellement Ibbitson qu’il en vient à déplorer qu’il n’y ait pas eu de guerre civile au Canada. Page 46 : « We didn’t. Maybe we should have, because the Civil War was the best thing that ever happened to the United States. »

Une suggestion comme une autre en attendant de crever définitivement l’abcès, notre homme ne propose rien de moins que, pour qu’un élu puisse siéger à la Chambre des communes, il doive porter serment d’allégeance à la Constitution plutôt qu’à la reine. Chantal Hébert (Le Devoir, 8 juin 2009) a déjà démontré que cette idée n’atteindra pas le but fixé par Ibbitson. Tout simplement parce que la Constitution ne spécifie aucunement qu’une province ne puisse de son plein gré sortir de la fédération.

John Ibbitson est un intellectuel qui n’a pas fini de tourner en rond. Il a déjà été un fervent défenseur du renforcement de la souveraineté canadienne, mais voilà qu’avec l’arrivée d’Obama, il voudrait que nos institutions politiques s’apparentent davantage aux états-uniennes. Tout en conservant la monarchie. La quadrature du cercle, quoi! Et le Québec dans cet Anglosphère avec capitale à Washington ? Pourquoi ne pas pratiquer le tough love sur une province qui ne veux pas marcher au pas, semble nous dire Open & Shut.

Open & Shut - Why America has Barack Obama and Canada has Stephen Harper, John Ibbitson, McClelland & Stewart, 2009

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