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Le grand bâtisseur au volant
N° 281 - juillet 2009

La victoire des maîtres-chanteurs
Pierre Dubuc
Jacques Parizeau aime raconter que la Révolution tranquille a été faite par une demi-douzaine d’hommes politiques, une douzaine de fonctionnaires et une cinquantaine de chansonniers et de poètes.

Aujourd’hui, avec le débat entourant la présence de l’anglais sur la scène de la Fête nationale, on peut se demander si l’arme de la chanson n’est pas en train de se retourner contre nous.

Parmi tous les produits culturels, la chanson est sans conteste le plus puissant instrument politique, car elle pénètre dans toutes les couches de la population. Elle a été l’arme de prédilection de l’Occident pour conquérir la jeunesse de l’ex-empire soviétique et elle demeure le véhicule par excellence de l’impérialisme culturel anglo-saxon.

Au Québec, les groupes musicaux qui remportent le plus de succès – Simple Plan, Lost Fingers, Pascale Picard Band, pour ne nommer que ceux-là – chantent en anglais, bien qu’ils soient composés majoritairement de francophones. Ils sont devenus la coqueluche des animateurs de la radio et de la télévision francophones et, dans ces circonstances, on ne devrait pas s’étonner que le milieu médiatique les voie sur la scène de la Fête nationale chantant en anglais.

Tout comme on ne devrait pas se surprendre que les milieux anglophones de Montréal aient saisi au bond la mini-crise provoquée par la décision d’interdire la présence de groupes chantant en anglais, à une célébration de la Fête nationale dans le quartier Rosemont, pour avancer la pièce du bilinguisme sur l’échiquier de la bataille linguistique.

Avec la vitesse de l’éclair, The Gazette et des porte-parole comme Jack Jedwab, vite relayés par le justicier Boisvert et le mercenaire Lagacé de La Presse, se sont mis à traiter de xénophobes, racistes et fascistes les responsables de cette décision et ceux qui les appuyaient.

Pendant que les souverainistes discouraient sur le « bon usage des crises », dans la foulée des déclarations de M. Parizeau, les fédéralistes montraient leur savoir-faire et leur maîtrise de « la stratégie du choc », telle que si bien décrite par Naomi Klein.

Penauds, naïfs ou niais – on vous laisse les départager – les leaders souverainistes ont salué cette nouvelle victoire contre « l’exclusion », au grand plaisir des éditorialistes de The Gazette et de La Presse qui ont applaudi leur « ouverture » et leur « modernité ».

Comment se fait-il que les leaders souverainistes scorent ainsi continuellement dans leurs propres buts, alors que les allophones tirent toujours au filet adverse ? Par exemple, quand il s’est agi de trouver un nouvel instructeur pour le Canadien, la presse anglophone déclarait que sa connaissance du français n’était pas un critère, seule la compétence comptait.

Cependant, lorsque Louise Harel a annoncé sa candidature à la mairie de Montréal, le critère de la compétence ne tenait plus. Elle devait être bilingue ! Son unilinguisme était un manque de respect et de politesse pour 40 % de la population montréalaise, affirmait Peter Trent, l’ancien maire de Westmount.

Pendant que les anglophones et leurs alliés fédéralistes font flèche de tout bois, les leaders souverainistes célèbrent la « paix linguistique », se rassurent en inventant des indices bidons, comme celui de « langue d’usage publique » pondu par l’Office de la langue, qui gonflent artificiellement la proportion de la population québécoise qui comprend et parle le français !

La base théorique de ce « bon ententisme » est bien exprimée dans le Rapport final de la Commission Larose qui invitait la « société québécoise à ne plus percevoir la langue anglaise comme objet de concurrence, mais comme une corde de plus à son arc et comme un mode d’accès à une composante majeure de son identité ».

Que la culture anglaise, tout comme la culture américaine, aient marqué notre propre culture, cela est indéniable. Que l’anglais puisse être une langue de communication, personne ne s’en disconvient. Mais faire de l’anglais une « langue d’identification », proclamer qu’elle est une « composante majeure de notre identité », cela doit être dénoncé sur tous les toits. À ce chapitre, la seule contribution de l’anglais au français, c’est le joual !

Comment combattre l’influence grandissante de l’anglais lorsqu’on nous invite « à ne plus la percevoir comme objet de concurrence » ?

Quoique puissent en dire les partisans de cette approche, c’est ouvrir toute grande la porte au bilinguisme identitaire qui, au Canada, est l’antichambre de l’assimilation.

Il y a déjà, au Canada, de nombreuses populations de langue maternelle française qui en sont venues à considérer l’anglais et le français comme composantes à parts égales de leur identité. Leur comportement linguistique dans l’intimité du foyer illustre bien à quel point ce type de bilinguisme n’est qu’une étape vers l’anglicisation.

Statistique Canada a mené une enquête sur la « vitalité des minorités de langue officielle ». Les résultats révèlent, par exemple, que 52 % des Franco-Ontariens se considéraient d’identité bilingue en 2006, c’est-à-dire qu’ils s’identifiaient autant au groupe francophone qu’au groupe anglophone. En même temps, le taux d’assimilation des Franco-Ontariens à l’usage de l’anglais comme langue principale au foyer était de 44 %. La situation est semblable au Manitoba et en Saskatchewan.

On comprend pourquoi l’objectif de la minorité anglophone n’est pas officiellement l’anglicisation, mais le bilinguisme et que le cœur de ce combat est Montréal. Le jour où Montréal sera officiellement bilingue – ce que prônent les Alain Dubuc, Gilbert Rozon et compagnie – le combat sera perdu.

Il n’existe pas de nation bilingue. La nation québécoise ne fait pas exception. Sa langue nationale est le français. Extrêmement minoritaire en Amérique du nord, elle doit être protégée par une politique de discrimination positive, ce que voulait être la Loi 101.

À l’origine, par exemple, la Loi 101 permettait l’affichage dans toutes les langues, sauf l’anglais parce que c’est cette langue qui constitue une menace. Aujourd’hui, encore dans le quartier chinois, on affiche en français et en chinois, dans le quartier portugais, en portugais et en français, parce que ni le chinois, ni le portugais, ni les autres langues parlées au Québec, sauf l’anglais, ne menacent le français.

C’est la Cour suprême du Canada qui a invalidé cette disposition de la loi et a permis l’affichage en anglais. Ceux qui admettent qu’on puisse chanter en anglais lors de la Fête nationale légitiment ce jugement. Il faudrait plutôt respecter l’esprit initial de la Loi 101, c’est-à-dire permettre à des chanteurs, chanteuses et des groupes des communautés culturelles de chanter dans leur langue d’origine et inviter les groupes anglophones à chanter… en français !

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