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Le grand bâtisseur au volant
N° 281 - juillet 2009
Charité bien ordonnée commence par sa privatisation
One drop de pub, one drop de blanchiment social
André Bouthillier
Émission télévisée « Tout le monde en parle » : le journaliste-écrivain Hervé Kempf présente son récent livre. À quel moment souleva-t-il la vive réaction de la comédienne et cinéaste Micheline Lanctôt ? Je ne m’en souviens plus, mais elle secoua le plateau par une sortie bien sentie contre la façon opportuniste de certains riches mécènes ou philanthropes de dissimuler sous la façade de fondations, des revenus soustraits à l’emprise des méchants gouvernements lesquels, selon ces riches, oseront répartir le bienfait des taxes dans des services utiles à des citoyens qui ne le méritent pas.

La pensée bien articulée de Mme Lanctôt trouva écho dans l’exemple cité par le spécialiste Kempf, auteur de « Comment les riches détruisent la planète », à propos de l’exigence de la Fondation de Bill Gates, le richissime propriétaire de Microsoft, de financer l’agriculture en Afrique à condition qu’elle soit de type OGM (organismes génétiquement modifiés). Les Occidentaux, eux, les remettent en cause, question de santé ! Appuyés sur leurs milliard $, des fondations imposent des directives contrevenant aux politiques publiques.

À ces propos, Guy A. Lepage ne peut dissimuler un rictus aigre-doux. Il ripostera, lors d’une émission ultérieure, en donnant la parole à Patrick Huard qui répliquera, sur un ton badin et méprisant, à Madame Lanctôt, absente du plateau. Voilà que les riches se défendent de mal faire le bien.

En résumé, Huard expliquait que de donner des taxes aux gouvernements désavantageait ses bonnes œuvres, faut-il comprendre qu’il préfère financer directement et ainsi garder le contrôle sur la gestion de son argent? Un geste purement antidémocratique. À moins que ce geste individuel réponde à un certain désintéressement d’un gouvernement face à sa propre collectivité ?

Cet épisode télévisé me revient en mémoire lorsque le bulletin de nouvelles m’apprend le voyage spatial du président du Cirque du Soleil. Je tique à sa prétention de le réaliser au nom de sa fondation « One Drop », avec la conviction que les 40 millions $ engagés pour son voyage engendreront des retombées médiatiques pour son organisme.

Le cas échéant, il faudra voir à ce que l’argent ne sorte pas des livres comptables de la Fondation. Cette pratique me trouble. Comme le révéla l’un des directeurs du Cirque, les millions $ dépensés lors des grands partys annuels donnés par Laliberté dans sa résidence du Québec étaient comptabilisés dans les frais de relations publiques du Cirque du Soleil.

À mon avis, l’échiquier de l’accès à l’eau pour tous oppose deux concurrents : les tenants des interventions privées et ceux des interventions de l’État démocratique. Lors de mon mandat comme président d’Eau Secours!, nous demandions à l’État de prendre ses responsabilités. Pas question de placarder uniquement « Donnons de l’eau ! », il était urgent de faire modifier les règles de gouvernance, celles-là même qui assoiffent les populations.

Bien avant le lancement de sa fondation, nous avons proposé à Guy Laliberté de devenir Porteur d’eau et de prêter « eau forte » à nos démarches citoyennes, ce qu’il refusa. En rencontre avec le directeur du Développement des affaires corporatives du cirque, je constatais que nos voies différaient. Pour ici, il souhaitait sensibiliser la population à l’importance de l’eau pour collecter de l’argent pour ses oeuvres hors Québec.

Un peu plus tard, nous comprenions qu’il choisissait délibérément la privatisation de la répartition de la richesse, du fait que Mme France Chrétien-Desmarais fut invitée à siéger au Conseil d’administration, confortant ainsi la famille Desmarais et ses nombreux alliés quant à son choix de contribuer à la privatisation de l’aide humanitaire. Cependant je ne doute pas qu’en certains endroits du globe des gens bénéficieront de la charité que fera l’œuvre caritative.

Pour lancer sa fondation, le président du Cirque du Soleil y versait un don de 100 millions $ sur 25 ans. Cela fait bien 4 millions$ par année ?

Généreux, Laliberté ? Allons-y voir. Selon les magazines spécialisés, sa fortune personnelle est évaluée à environ 2,5 milliards $. Un petit calcul pour comparer sa générosité à la vôtre : il donne annuellement à la fondation 4 millions $, donc 0,16 % de sa fortune. Pas possible de calculer votre propre fortune ? Alors, supposons que votre salaire est de 60 000 $ par année, cela représenterait un faramineux don de 96 $ déductible d’impôt. Expertise d’homme d’affaires versus générosité populaire.

La création d’une fondation épargne au fondateur de payer de l’impôt approprié à ses revenus. Le cas le plus navrant est celui de l’ancien propriétaire de Vidéotron, André Chagnon, qui réchappa de l’impôt 1,4 milliard $ tiré du profit de la vente de Vidéotron de 1,8 milliard $. Outre les déductions fiscales habituelles, ce dernier a bénéficié d’une modification sur mesure apportée à la loi fédérale sur l’impôt en 2002, et a économisé 180 millions $ supplémentaires. Un politicien a été généreux pour lui ?

Comment qualifier une fondation qui s’associe à des compagnies dont certains administrateurs sont responsables de la présente crise financière, prônent la privatisation des services de l’État, valorisent les partenariats publics-privés et bien d’autres positions politiques contributrices de l’appauvrissement de la classe moyenne et de l’enfermement des pauvres dans le désespoir de ne pouvoir s’en sortir. C’est du blanchiment social « Toute une drop ».

Scrutez la liste des partenaires de « One Drop », à vous d’en pressentir la sincérité : BMO Groupe Financier, Bombardier, CGI, Club de Hockey Canadien / EFFIX, Corporation d’investissements en technologies Power, Corporation financière Power, Divco Claridge, Groupe Financier Banque Nationale, Mouvement des caisses Desjardins, National / Molson Coors, Ogilvy Renault, Power Corporation du Canada, Prestige Telecom, Royal Bank of Canada, Samson Bélair / Deloitte & Touche, Saputo, Starlink, Transcontinental, et bien d’autres.

Voici un exemple de gros sabots portés par de bons sentiments. C’était en 2008, « One Drop », Oxfam-Québec et la ville de Sherbrooke se liguent pour trouver le financement pour la construction de points d’eau au Honduras. L’astuce était de faire une campagne publique pour que les Sherbrookois économisent de l’eau le 27 mars. La Ville pour sa part s’engage à remettre le montant économisé de la production d’eau afin de soutenir le projet.

La campagne « À l’eau, Sherbrooke ! » est lancée. Sauf que le résultat s’avère négatif. Deux millions de litres d’eau de plus que la veille ont été consommés au cours des 24 heures. La Ville toute penaude donne quand même 25 000 $ aux organismes.

Pourtant Eau Secours! avait prévenu le représentant du Cirque, les grosses économies d’eau au Québec sont davantage logées dans les industries et non chez les individus dont la consommation y est systémique, et baisse constamment depuis 1990. À quoi rêvaient-ils ? Pourquoi les grands consommateurs corporatifs auraient-ils réduit leur production pour le Honduras ? Ce n’est pas leur mission et cela nuirait aux dividendes des actionnaires lors du prochain trimestre. Seuls des lois et règlements peuvent agir sur le monde des affaires, et encore !

« One Drop » est coincé, le Cirque du Soleil ne peut pas culpabiliser les entreprises : Ces acheteurs de billets corporatifs du parterre de la grande tente, qui les offrent pour acquérir des contrats.

Riccardo Petrella, éminent vulgarisateur, nous avait prévenus de la tendance en 2002 : « Dans cette conquête de l’eau, le monde de l’entreprise n’a pas eu de grosses difficultés à faire accepter le credo de la marchandisation de l’eau par les organisations non gouvernementales. Dans de très nombreux cas, une partie de leur activité a pu être réalisée grâce au mécénat et, de plus en plus, au parrainage des entreprises multinationales privées. Ces ONG privés, même s’ils entendent lutter contre la pauvretée, marginalisent les autres ONG qui défendent l’eau en tant que bien public commun, ainsi que la gestion publique des services d’eau ».

Déjà la collusion des riches s’observe publiquement. Le 5 mai 2009, les mécènes les plus riches des États-Unis se sont réunis discrètement à New York, notamment Oprah Winfrey, Bill Gates, Warren Buffet, Ted Turner, George Soros, David Rockefeller, pour parler d’éducation et de santé, dit-on… Quelle sera l’ouverture de leur fondation face au plan d’Obama visant à introduire un système de santé public pour tous ?

Attention, la dictature de la charité est à nos portes et Laliberté n’en est qu’un rouage.

Une fondation, c’est avant tout de l’argent privé mis à disposition d’une cause publique. Elle est dirigée par un conseil d’administration, dont les membres peuvent être les fondateurs, mais aussi d’autres personnes invitées ou élues.

La Fondation ONE DROP est un organisme sans but lucratif fondé par Guy Laliberté, président du Cirque du Soleil, afin de lutter contre la pauvreté en donnant accès à l’eau à chacun.

Quelques données de 2007 : 9 297 fondations sont enregistrées au Canada. Onze des vingt principales sont des familiales ou privées dont l’actif global s’élève à plus de 3,5 milliards $. Comparons : Pour la même année, le budget de la ville de Montréal est de 3,92 milliards $.

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