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On veut des vraies réponses !
N° 280 - juin 2009
Le portulan de la bohème
La femme nue sert à mettre la tapisserie en valeur
Jean-Claude Germain
La bohème vit de petits boulots sans lendemain, d’expédients et de mécénat. La précarité des deux premiers et la quasi-inexistence du troisième poussaient les jeunes artistes comme les apprentis comédiens à mettre leurs maigres ressources en commun et à partager le même appartement.

Le peintre Germain Perron, le futur réalisateur Richard Martin et le comédien Jean Perraud habitaient rue Sainte-Famille avec un quatrième larron aux multiples talents, le magicien Toulouse. Son tour de passe-passe le plus apprécié était celui où il se rendait à une épicerie du coin, pas toujours la même de préférence, et en rapportait le nécessaire pour le déjeuner ou le souper de toute la compagnie.

Au retour, il réservait toujours une surprise à ses amis comme faire apparaître une douzaine d’œufs, ou la poule elle-même, sur la table de cuisine. Jean Perraud ne ménageait pas son admiration. C’est ça l’art ! Subtiliser ce dont on a besoin pour en faire quelque chose d’autre. Comme une omelette ! lui avait répondu l’illusionniste qui était d’un naturel désarmant.

Toutes ces communes de quelques mois ne disposaient pas d’un prestidigitateur pour assurer leur ordinaire. Au moindre revers de fortune, la cohabitation se terminait généralement par un déménagement précipité sans laisser d’adresse. Après un moment, ce chassé-croisé d’une piaule à l’autre finissait par être lassant, surtout pour ceux qui avaient besoin d’un atelier. La solution la plus pragmatique était alors de se mettre en ménage avec une compagne secrétaire, libraire ou infirmière ; bref, qui avait une djobbe steady pour assurer le loyer et un beau body pour poser.

L’avènement de l’abstraction avait un peu libéré les femmes d’artistes de la constante obligation de servir de modèle, dans toutes les positions et en tout temps, à moitié vêtues, habillées ou nues, au saut du lit, à contre-jour, debout devant un miroir, avec les mains derrière la tête et la poitrine conquérante, assises avec un livre ou offertes sur une courtepointe. La tradition remontait à mesdames Rembrandt, Rubens et Boucher, puis Renoir, Sisley, Pissaro, Manet, Cézanne et Bonnard, laquelle, d’ailleurs, semblait limiter ses occupations à prendre son bain et à faire sa toilette.

C’est à croire que les peintres ont besoin d’une femme nue pour mieux différencier les couleurs de la tapisserie ! m’avait confié l’une de leurs lointaines héritières. Personnellement, quand je la regardais, je ne voyais plus rien aux alentours. La preuve sans doute que je n’étais pas peintre. Mais pour avoir été modèle quelquefois aux Beaux-Arts, je m’étais rendu compte que les élèves avaient passé plus de temps à s’escrimer avec la teinte de mon veston de tweed vert qu’à dessiner une tête qu’ils avaient oubliée rapidement. Mais pas le veston.

La fonction de femme d’artiste tenait du sacerdoce et de la vocation. Ses trois vertus cardinales se devaient d’être l’admiration, l’abnégation et un sens pratique des affaires pour s’occuper de la carrière de son compagnon. Qu’aurait été Chagall sans Bella Chagall ?

On aurait pu croire que les femmes d’artistes étaient sorties de l’ombre lorsque la génération des peintres surréalistes les avait élevées au statut de Muse. Une fausse joie ! Leur nouveau statut honorifique ne faisait qu’occulter le fait que la majorité d’entre elles étaient également des peintres. Et non des moindres !

Au Québec, dans les années cinquante, il aurait été impossible d’imaginer qu’un mécène, à l’exemple parisien de Paul Doucet, puisse verser une mensualité à des écrivains pour créer des œuvres originales pour sa collection. La liste des poètes en résidence du grand couturier, tous défenseurs de l’art moderne, force l’admiration : Pierre Reverdy, André Salmon, Max Jacob, André Breton et Louis Aragon.

En 1940, à son retour d’Europe, Henry Miller avait troqué New York pour la Californie. Sans ressource et cassé comme un clou dans le merveilleux décor de Big Sur, il propose de mettre sa plume au service de la clientèle spécialisée d’un ami libraire à Hollywood. En échange, ce dernier, Milton Luboviski, s’engage à verser un dollar pour chacune des pages que Miller lui livrera. Au bout de quelques mois, le libraire avait en main le manuscrit d’un roman à haute teneur érotique. Longtemps inédit, Under the Roofs of Paris ne verra le jour sur le manteau qu’en 1980, trois ans après la mort de son géniteur.

Les libraires montréalais aimaient les livres, mais pas au point d’en commander de nouveaux à leurs auteurs. Pour plusieurs, les classiques possédaient une qualité inestimable : ils étaient morts et enterrés ou son équivalent, étrangers et lointains. Aucun danger qu’ils débarquent dans leurs magasins pour s’attarder à feuilleter des bouquins et à en lire de longs passages sans les acheter, comme leurs contemporains québécois, proches et inconnus.

Seuls ou presque, Henri Tranquille et Jean Bode établissaient un lien autre que commercial avec la littérature vivante. Le premier en acheminant les manuscrits intéressants qu’on lui avait soumis vers un éditeur et le second, également directeur des éditions de la Librairie Deom, en rajeunissant singulièrement son catalogue avec les premières œuvres de Gérard Bessette, Jacques Brault, Paul Chamberland et Claude Jasmin.

Les deux galeries qui se consacraient à l’art contemporain, toutes deux situées dans l’Ouest aux alentours du Musée des Beaux-Arts, étaient dirigées par des femmes, Agnès Lefort et Denise Delrue. L’une et l’autre ne pouvait compter que sur un nombre restreint de collectionneurs pour garder la porte ouverte. Le mécénat se résumait souvent à honorer les invitations aux vernissages et à inviter les artistes à des soirées mondaines.

La bourgeoisie entretenait une relation trouble avec la faune artistique qui exerçait sur elle une sorte d’attraction qui s’apparentait à celle du red light. Elle aimait se frotter à un monde qui dégageait un parfum nature et brut, où le franc parler était de rigueur, la sexualité librement affirmée et les opinions aussi vivement défendues que contestées. En un mot, où tout ce qui était défendu ailleurs semblait permis.

La relation que les artistes entretenaient avec leurs « patrons » – l’anglicisme a l’avantage d’être explicite – était tout aussi ambiguë que leur amour-haine envers les musées en général et celui des Beaux-Arts en particulier. Autant les créateurs rêvaient secrètement d’un adoubement institutionnel, autant ils revendiquaient la liberté de défier l’establishment en défrisant toutes les permanentes des dames patronnesses qui avaient ajouté les arts à la liste de leurs bonnes œuvres. Tout comme les grandes corporations aujourd’hui.

Le scandale établissait la légitimité de la modernité. Souvent sous l’œil complaisant des artistes arrivés, la cohorte des jeunes loups se faisait un honneur de foutre le bordel dans tous les vernissages en habit de soirée auxquels ils pouvaient se faufiler. Dans l’attente du Grand Jour où le salon des Refusés ferait son entrée au Musée par la grande porte, on n’en espérait pas moins de chaque nouvelle génération.

Pour affronter toutes les autorités, aussi bien politiques qu’artistiques, financières ou constabulaires, le sculpteur Robert Roussil était le champion incontesté. «Même si la couverture est en or ou en art, la senteur demeure ! aimait-il répéter. Et sa guerre aux abrilleurs de merde de tout acabit était permanente et sans merci.

Il n’était guère plus tolérant avec les écornifleux qu’avec les emmerdeurs. On racontait qu’un jour, il avait été invité dans une maison huppée de Saint-Sauveur pour rencontrer des amateurs d’art. En fait, pour permettre aux amis de ses hôtes d’observer un artiste de près comme on évalue un pur-sang. Au milieu de la soirée, qui était bien arrosée, alors que la prononciation de ces messieurs était de plus en plus pâteuse et les femmes de moins en moins gênées, Roussil était soudainement disparu.

On le cherche fébrilement partout pour le retrouver dans la piscine. Sans qu’il sache lui-même trop comment, le sculpteur avait découvert le placard où la maîtresse de maison rangeait ses manteaux de fourrure. Il les avait tous raflés pour en tapisser la surface de la piscine d’où, la trogne goguenarde et une bouteille de champagne au poing, il invitait maintenant les femmes à venir le rejoindre dans l’eau. Le dieu sauvage de la sculpture s’était révélé encore plus vrai que nature.

Les artistes modernes du cru intéressaient encore moins l’ultra conservateur Golden Square Mile. Néanmoins, la bohème anglaise avait dégoté un employeur aussi original que marginal. Monsieur Gregori était un chevalier d’industrie et l’escroc qui a initié la gente littéraire et artistique anglophone à une pratique qui allait devenir le premier emploi des générations subséquentes : le télémarketing.

Gregori donnait dans la fraude minière. Les artistes, qui occupaient parfois tout un étage d’un édifice du centre-ville, s’employaient à vendre des actions sans valeur à des clients aux États-Unis. À la grande surprise des vendeurs, les actions s’envolaient avec une facilité déconcertante sur un simple coup de fil et à partir d’une information minimale.

Gregori n’était pas un inculte. L’art jouait un rôle capital dans ses escroqueries. Il avait donc engagé un jeune artiste de grand talent, Vittorio Fiorucci, pour produire des rapports annuels de grand luxe sur les activités de ses entreprises minières. Vittorio, qui disposait pour la première fois d’un budget substantiel, s’était empressé d’engager à son tour ses amis photographes pour redonner vie à des mines désaffectées.

L’un d’eux, Guy Borremans, racontait que la mine qu’il avait dû renipper avec ses photos était abandonnée depuis au moins vingt ans. Un décor parfait pour la scène finale d’un western. Rien n’était en état de fonctionner : ni le convoyeur à chaîne, ni les wagons de minerai. Tout croulait sous la poussière. Le maquillage pour obtenir des clichés de la mine en action avait pris au moins une journée aux ouvriers. Le coût de l’opération importait peu puisque la confiance inspirée par la qualité artistique des rapports permettrait à Gregori d’escroquer ses victimes en toute impunité.

La dernière fois où j’ai entendu parler de lui, c’était dix ans plus tard. On l’avait arrêté dans les Maritimes pour un abus qualifié peu de temps après que le gouvernement du Canada lui eût accordé une subvention de 50 millions $ pour l’exploitation d’un gisement minier inexistant. De toute évidence, il avait oublié d’engager Vittorio pour produire son rapport annuel !

Pour Gregori, l’art servait à masquer l’escroquerie comme le mécénat sert souvent à redorer le blason d’une fortune qui dépasse les bornes de l’acceptable. L’irréductible Robert Roussil le dirait plus crûment en parlant de cache-cash-merde.

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