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On veut des vraies réponses !
N° 280 - juin 2009
L’erreur est dans le détail : le sous-dénombrement
Comment un hausse peut se révéler une baisse
Charles Castonguay
Devenu davantage une entreprise qui vend des données qu’un service public, Statistique Canada cultive la confiance du consommateur dans ses produits. Peu de gens sont conscients que ses données de recensement ne sont pas solides comme du roc.

Un jour, j’expliquais à mon ami Michel Paillé, alors démographe à l’Office québécois de la langue française, comment des changements apportés au questionnaire avaient modifié l’ampleur et l’orientation de l’assimilation linguistique au recensement de 1991 et, encore, à celui de 2001.

« Ne leur dis pas ça ! m’a-t-il enjoint. Ils ne croiront plus nos chiffres ! » La réaction de son directeur à l’OQLF, M. Pierre Bouchard, fut tout aussi édifiante : « C’est compliqué », a-t-il trouvé à dire.

Aussi vaut-il mieux soi-même se forcer un peu les méninges si l’on veut distinguer la part du réel et de l’artificiel dans le mouvement des données d’un recensement à l’autre.

Le sous-dénombrement, c’est-à-dire l’estimation du nombre de personnes qui n’ont pas été énumérées à l’occasion d’un recensement, peut, aussi bien qu’une modification du questionnaire, influer de manière importante sur la tendance des chiffres.

Paillé n’ayant pas su ou voulu faire le travail, il a fallu que j’établisse pour l’Office comment la baisse inattendue du poids des allophones à Montréal en 2001 de même que la hausse, tout aussi inattendue, du poids des francophones s’expliquaient par le nombre exceptionnellement élevé d’allophones que ce recensement n’avait pas énumérés.

Très simple, au fond, la méthode de rectification des données se trouve dans mon étude intitulée « Incidence du sous-dénombrement et des changements apportés au questionnaire de recensement sur l’évolution de la composition linguistique de la population du Québec entre 1991 et 2001 », publiée par l’OQLF en 2005.

À l’aide de données administratives et d’enquête, Statistique Canada estime en effet après chaque recensement quelle partie de la population n’a pas été recensée. Ottawa corrige ensuite les données initiales en fonction de cette estimation, du moins en ce qui concerne la population de chaque province, pour déterminer ses paiements de péréquation. Ce n’est que bon sens. Au même titre que les gens recensés, les non-recensés font eux aussi appel aux services des gouvernements provinciaux.

Il convient, en somme, de considérer les premiers chiffres de population suivant un recensement comme provisoires. Ma dernière recommandation à l’OQLF, avant d’être remercié comme membre de son comité de suivi, fut de ne pas tenter, dans le bilan de la situation que préparaient « Mam » Boucher et Pierre Bouchard, d’analyser à chaud les premières données de 2006 que Statistique Canada avait commencé à diffuser.

Peine encore perdue. Boucher et Bouchard y ont foncé tête baissée. Comme de raison, ils se sont gourés.

Pourtant, les premiers résultats de 2006 invitaient manifestement à la prudence. Ils font voir une reprise de la croissance de la population totale du Québec au lieu du ralentissement attendu. Le bilan Boucher-Bouchard rapporte par conséquent pour celle de langue maternelle française un taux de croissance de 1,1 % durant la période 1996-2001 mais de 2,0 % pour 2001-2006. Comme c’est rassurant !

Balivernes. Connues depuis l’automne dernier, les estimations du sous-dénombrement, qui distinguent la langue maternelle des personnes non énumérées, indiquent que le recensement n’a manqué que quelque 12 000 francophones au Québec en 2006, comparativement à 86 000 en 2001.

Les données initiales de Statistique Canada véhiculées dans le bilan Boucher-Bouchard ont beau faire croire, donc, à une augmentation de 115 000 francophones pour 2001-2006, la majeure partie de cette augmentation, soit environ 74 000 personnes, provient simplement d’une énumération plus complète de la population francophone en 2006.

Ce qui veut dire que l’augmentation réelle serait plutôt de l’ordre de 41 000. Pour une population de près de six millions de francophones, cela fait une croissance de seulement 0,7 %. Comme prévu, on s’approche d’une croissance nulle.

Pas vraiment quelque chose sur quoi le gouvernement Charest voudrait attirer notre attention. Mais il fallait bien que le chat finisse par sortir du sac.

Telles quelles, les données initiales de 2006 ont néanmoins suscité de l’émotion. Partout le poids de la majorité de langue maternelle française glissait sous des seuils psychologiques : à 79,6 %, il passait en dessous de 80 % de la population du Québec; à 65,7 %, il passait sous les deux tiers dans la région métropolitaine de Montréal et à 49,8 %, tout juste sous le seuil de 50 % dans l’île.

Tenez bien vos tuques ! Une fois les données ajustées pour tenir compte du sous-dénombrement, le poids des francophones plonge à 79,1 % dans l’ensemble du Québec, à 65,0 % dans la région de Montréal et à 49,0 % dans l’île.

« Ça va bien cependant du point de vue de la langue d’usage », serineront nos amis fédéralistes. Détrompez-vous. Le tableau ci-haut présente la croissance comparée des populations de langue d’usage française et anglaise corrigée en fonction du sous-dénombrement, à la façon de mon étude de 2005.

Partout, la population de langue d’usage anglaise augmente beaucoup plus rapidement que celle de langue française. Si bien qu’entre 2001 et 2006, le poids de la minorité de langue d’usage anglaise a progressé de 0,3 point au Québec, de 0,4 dans la région de Montréal et de 0,5 dans l’île alors que le poids de la majorité de langue française y a reculé respectivement de 1,3, de 1,9 et de 2,3 points. Est-ce assez clair à qui profite l’attentisme lamentable de nos leaders politiques ?

Dans notre chronique précédente, nous avons vu comment, pour arriver à ses prévisions linguistiques publiées par l’OQLF, le démographe Marc Termote a faussé l’assimilation en faveur du français et au détriment de l’anglais.

Ce n’est pas surprenant, donc, que même selon les données initiales de 2006, le recul du poids des francophones (langue d’usage) est un peu plus marqué que celui que Termote avait prévu. Ni que les mêmes données font voir une hausse du poids des anglophones tandis que Termote avait prévu une baisse.

Évidemment, ses prévisions sont encore plus ratées au regard des données ajustées en fonction du sous-dénombrement. En particulier, Termote a sous-estimé le poids de l’anglais en 2006 de 0,4 point de pourcentage au Québec, de 1,0 point dans la région de Montréal et de 1,3 point dans l’île. À ce compte, que valent ses prévisions pour 2026 ?

Les faibles pertes migratoires de la population anglophone du Québec au profit du reste du Canada durant la période 2001-2006 n’expliquent pas cet écart. Car au moment de réaliser son étude, Termote disposait des estimations annuelles de la migration interprovinciale pour 2001 à 2005, et les avait intégrées dans ses prévisions pour 2006.

Son erreur serait plutôt liée, entre autres, à sa sous-estimation de la supériorité de l’anglais sur le français comme langue d’assimilation.

Au grand dam des Henripin, Jedwab et Veltman de ce monde, l’évaporation de l’« exode » anglophone a en fait révélé au grand jour l’impact de la supériorité persistante de l’anglais sur le français en matière d’assimilation.

Plus nombreux par le passé, les départs anglophones masquaient cette réalité et, par défaut, le français gagnait du poids vis-à-vis de l’anglais. Le recul radical du français face à l’anglais en 2006 met en évidence la nécessité de soustraire la prédominance du français de sa dépendance envers le solde migratoire interprovincial.

Nous revoilà dans le vif du sujet. Devant le flot de nouveaux arrivants allophones, la baisse du poids des francophones est inévitable. Le problème n’est pas là. Le problème, c’est que le statut actuel du français ne lui confère pas un pouvoir d’assimilation proportionné à son importance démographique par rapport à l’anglais.

La dégringolade 2001-2006 l’a confirmé on ne peut plus clairement. En raison du déséquilibre dans l’assimilation des allophones, le français voit maintenant fondre son avantage numérique sur l’anglais, notamment dans la région et l’île de Montréal.

Rien pour aider le français à attirer, demain, sa quote-part d’allophones. Ce qui inquiète en effet dans cette optique, ce n’est pas que le français passe sous un seuil donné mais que l’anglais gagne en même temps en importance.

Pas la peine d’attendre un autre bilan bâclé de l’OQLF. Ni d’énièmes prévisions démographiques. Il faut agir.

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