L'aut'journal
Le samedi 25 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
On veut des vraies réponses !
N° 280 - juin 2009
Qui doit-on craindre le plus : les cartels ou la population ?
Le Mexique n’a plus le contrôle de son territoire
André Maltais
Un récent document du Commandement conjoint des Forces armées états-uniennes dit craindre que le chaos ne s’installe bientôt au Mexique et que les États-Unis soient forcés d’y répondre à cause des conséquences pour leur sécurité intérieure.

Intitulé « États faibles ou en faillite », le document place le Mexique dans la même catégorie de dangerosité que le Pakistan parce que, peut-on y lire, le présent « conflit interne » entre les cartels de la drogue et le gouvernement pourrait bien, d’ici quelques années, avoir un « impact transcendantal sur la stabilité de l’État mexicain. »

Mais les militaires états-uniens omettent de dire qu’à l’approche de 2010, année du bicentenaire de l’Indépendance et du centenaire de la révolution mexicaine, le Pentagone craint bien davantage une population mexicaine à bout de patience que les cartels de la drogue.

Depuis les années 1990, nous dit Diego Ghersi, de l’Agence de presse du Mercosur, le trafic de drogue et le crime organisé en général sont peu à peu devenus la nouvelle menace au nom de laquelle les États-Unis peuvent militariser un pays et s’assurer ainsi un meilleur contrôle de sa population et un meilleur accès à ses ressources naturelles.

L’avantage de ce nouvel ennemi, ajoute Ghersi, est que « contrairement au terrorisme, le délit est réel, existe dans tous les pays et se renforce de jour en jour. »

En Amérique latine, la plupart des gouvernements n’ont pas ce qu’il faut pour affronter cet ennemi. Washington peut alors leur imposer une aide militaire qui, la corruption locale aidant, renforce en même temps les deux camps qui s’affrontent.

« La guerre au crime organisé, continue Ghersi, devient ainsi l’excuse parfaite pour militariser des régions qui, à leur tour, se transforment en sources de pouvoir infini pour des États alignés sur Washington. »

Les Zapatistes ont bien compris cela. C’est pourquoi, au Chiapas, dans les zones qu’ils contrôlent, il est totalement interdit de semer, consommer et trafiquer tout type de drogue.

En plus de l’avantage de la militarisation, écrit Ghersi, « le crime organisé fait circuler des sommes d’argent beaucoup trop importantes [25 milliards de dollars par année pour les narcotrafiquants mexicains] pour n’être administrées que par des délinquants. »

Il s’agit donc de mener une guerre au crime organisé sans le détruire, pour s’approprier ses gains à travers le blanchiment dans des institutions bancaires états-uniennes et étrangères.

Les États-Unis, souligne Laura Carlsen du Programme pour les Amériques du Center for International Policy, affirment que le Mexique est en train de perdre le contrôle de son territoire, mais ils disent aussi le contraire, soit que le président Calderon est en voie de rétablir l’ordre et la loi dans son pays.

« Les deux affirmations sont fausses, mais ce double langage, largement repris dans les médias, ne cherche qu’à assurer des fonds et l’appui de l’opinion publique au modèle militaire de lutte contre le trafic de drogue. »

Pour sa part, le journaliste Carlos Fazio, du quotidien mexicain La Jornada, croit que « les États-Unis tiennent enfin le Mexique là où ils le voulaient : en phase de colombianisation, c’est-à-dire au bord d’une intervention larvée et par étapes du Pentagone ».

« Au lieu de bombes, missiles et projectiles, écrit-il, ils procèdent pour le moment avec des conseillers, agents secrets et mercenaires déguisés en contractants privés de sécurité ».

Tout est prêt pour une guerre « dispersée sur tout le territoire, brouillant les frontières entre soldats et civils, champs de bataille et sécurité urbaine; une guerre d’une violence sociale extrême et sans ordre apparent de continuité. »

Bref, « une guerre de méchants contre méchants dans un État en faillite qui, finalement, appellera au secours les Marines de Barack Obama. »

45 000 militaires mexicains sont déjà mobilisés contre les cartels de la drogue, nous dit Miguel Pickard, du portail internet ALAI, America Latina en movimiento. Cela représente le tiers des effectifs d’une armée nationale d’autant plus vulnérable à la corruption que les criminels payent bien davantage que le gouvernement.

Les cartels mexicains payent tellement bien, soutient Pickard, qu’ils achètent des complicités non seulement dans les corps policiers et militaires mais aussi dans les plus hautes sphères des pouvoirs judiciaires, législatifs et exécutifs.

Les États-Unis, quant à eux, sont parfaitement au courant que l’aide militaire apportée au gouvernement mexicain équivaut aussi à grossir l’arsenal de son ennemi intérieur, mais c’est exactement ce qu’ils veulent.

Dans un article paru le 2 avril, sur le site internet Rebelion, le journaliste d’enquête, Bill Conroy, de Narco News, révèle toute l’ampleur du commerce d’armes états-uniennes de calibre militaire vers le Mexique :

« Les armes les plus meurtières qui sont maintenant entre les mains des groupes criminels, au Mexique, en particulier le long de la frontière avec les États-Unis (…) semblent pénétrer en territoire mexicain grâce à des exportations parfaitement légales du secteur privé de l’armement. »

Ces ventes sont approuvées par le Département d’État grâce à un programme baptisé « Ventes commerciales directes » (DCS). L’enquête de Narco News montre que ces marchandises de mort (lance-grenades, armes d’assaut et explosifs) se chiffrent en milliards de dollars et qu’une bonne partie d’entre elles sont plus tard saisies dans des dépôts d’armes appartenant aux cartels de la drogue.

Entre 2004 et 2007, nous apprend Conroy, le programme DCS a autorisé l’exportation au Mexique de 1 milliard $ en équipements militaires et de 3,8 milliard $ en « services liés à la défense » (aide technique, entraînement de contractants privés, etc.).

Cela n’inclut ni les 700 millions $ d’aide contenus dans l’Initiative de Mérida (équivalent mexicain du Plan Colombie) ni les nouvelles exportations pour les années fiscales 2008 et 2009.

Conroy cite également un rapport de la DEA (agence antidrogue états-unienne) qui montre que les dangers de corruption dans les forces armées mexicaines sont bien connus de l’Oncle Sam.

Le rapport dénombre, pendant le sextennat de Vincente Fox (2000-2006), plus de 163 000 cas de membres des forces armées mexicaines soumis à des procès criminels et, du moins pour l’année 2006, une moyenne mensuelle de 1200 désertions.

Les célèbres Zetas, ajoute Conroy, l’un des plus violents groupes criminels des cartels de la drogue, ont été fondés par d’ex-soldats d’élite des opérations spéciales mexicaines, plusieurs d’entre eux ayant été entraînés aux États-Unis.

Le politologue norvégien, Johan Galtung, lui, a participé à des négociations de paix dans plus de quarante conflits internationaux. Il soutient que la véritable solution au trafic de drogues passe par « le dialogue avec la base des narcotrafiquants parce que, sans eux, les cartels ne peuvent survivre. »

« Au Mexique, dit-il, l’une des causes importantes des succès du trafic de drogue est l’existence d’une grande misère. Les gens pauvres acceptent de travailler pour les cartels pour sortir de cette misère à laquelle l’État n’offre aucune solution économique valable. »

Le dialogue consisterait alors à démontrer aux petits trafiquants que le modèle économique change, afin d’être en mesure de leur offrir d’autres moyens de vivre que celui de la criminalité.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.