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La crise ? Quelle crise ?
N° 279 - mai 2009

C’est maintenant qu’on a besoin d’Asselin et Fournier
Jean-Claude Germain
Les débuts de siècle se suivent et bizarrement s’acoquinent. Retournons en 1709. À prime abord, on s’attendrait à ce que tout soit différent. Pourtant, cette année-là, les hommes d’affaires qui ont amassé une fortune à force de cupidité et d’opérations malhonnêtes font leur entrée sur une scène parisienne dans une comédie de Lesage, Turcaret. C’est une première au théâtre.

La fripouille qui a dépouillé la crapule dont la pièce raconte l’ascension et la chute s’est réservé le dernier mot : Il vaut mieux sentir des remords pendant quelques jours pour avoir ruiné un homme d’affaires que le regret d’en avoir manqué l’occasion. Décidément, Vincent Lacroix et ses innombrables consorts ne sont pas nés de la dernière pluie !

En 1709, on ne parlait pas encore de changements climatiques. Néanmoins, cette année-là, la France connaît un hiver sans pareil depuis un siècle. Coïncidence ou hasard ? L’extrême rigueur d’un hiver à la canadienne où il gèle et neige se double d’une crise financière sans précédent. C’est la banqueroute, la famine et la révolte ! Les fossés sont jonchés de cadavres de gens morts de faim. On pille les boulangeries, les marchés. Les châteaux et les couvents sont pris d’assaut par les mendiants. Louis XIV lance un appel désespéré au peuple. Il est lu dans chaque église. Le Roi-Soleil s’adresse directement à ses sujets. Aidez-moi, implore-t-il. Pourquoi les Capitaines-Soleil d’aujourd’hui se gêneraient-ils quand l’exemple vient du Soleil lui-même ?

Cent ans plus tard, il semble qu’on avait déjà fait le tour d’un sujet litigieux cent fois plutôt qu’une. En 1809, Denis-Benjamin Viger publie une brochure politique où il s’avoue lassé d’entendre toujours les mêmes rengaines sur le sort du français comme si on pouvait changer la langue et les moeurs d’un peuple comme on change ses habits et ses modes. C’est une exaspération qui n’est pas prête de se lasser d’être exaspérée !

Toujours en 1809, le Bas-Canada est retourné aux urnes, un an seulement après les élections. Son Excellence le Gouverneur sir James Henry Craig a dissout la Chambre pour avoir choisi un président d’Assemblée inacceptable à ses yeux. Le tyranneau de Québec désespère d’obtenir une majorité tyrannique, en oubliant que, par la force du nombre, les députés canayens seront irrémédiablement majoritaires.

Le miracle escompté ne se produit pas. Le résultat du nouveau scrutin s’avère presque identique à l’ancien. Le gouverneur en tire une conclusion : c’est la faute aux médias ! En l’occurrence Le Canadien, le journal du parti canadien qui est le père du parti patriote. L’année suivante, avant de déclencher de nouvelles élections, le petit roi Craig met d’abord le directeur du journal qui est également le chef du parti et tous ses collaborateurs en prison. Autres temps, autres moeurs ? Aujourd’hui, le gouvernement conservateur de Sa Majesté coupe les subventions à Radio-Canada !

Commandée et financée par les Anglos-Montréalais, la statue de Nelson est arrivée de Londres avec ses bas-reliefs et ses 17 caisses où elle attend le moment de son érection sur la place du Nouveau Marché de Montréal (place Jacques Cartier). L’unique fonction de ce monument, dont la première pierre a été posée en août 1809, était de rappeler aux Canayens que l’anéantissement de la flotte française à Trafalgar confirmait à nouveau leur défaite sur les Plaines d’Abraham. Le projet de reconstitution en vrai de la bataille en 2009 poursuivait le même but. C’est atavique !

En 1909, depuis qu’Henri Bourassa et Armand Lavergne siègent à Québec, l’opposition nationaliste domine la scène politique provinciale. Le premier ne lâche le crachoir que pour le céder au second. L’époque n’est pas aussi tâtillonne que la nôtre sur les attaques ad hominem. Chaque fois que les deux larrons se manifestent, Le Soleil vire au rouge tomate de dépit, de colère ou d’esprit de parti et les métamorphose en adversaires haineux, en loups enfiévrés par l’espérance du carnage ou en derviches hurleurs partisans de leur incommensurable vanité. Rogue et raide, Bourassa rend coup pour coup. Éloges ou insultes, bouquets ou avanies : rien ne le fera dévier de sa conduite.

Dès l’ouverture de la session, Armand Lavergne a répété un geste qu’il avait déjà posé aux Communes à Ottawa. Il a présenté à la Chambre un projet de loi où il était résolu que la langue française, officielle en vertu de la Constitution, soit mise sur un pied d’égalité avec la langue anglaise dans les affaires publiques.

La réaction négative du Board of Trade de Montréal était à prévoir. L’establishment unilingue de la rue Saint-James a soutenu qu’une telle loi porterait atteinte aux droits des particuliers et imposerait des obligations onéreuses aux compagnies concernées. Il vaut donc mieux s’en remettre à la courtoisie desdites compagnies. Cent ans plus tard, l’Office de la langue française, revu et corrigé par le gouvernement de Jean Charest, partage toujours la même opinion !

Au début du XXe siècle, le premier-ministre du Québec, sir Lomer Gouin, collectionnait les sièges de direction aux conseils d’administration. Il n’était certes pas homme à manquer de courtoisie et de complaisance envers les compagnies. Même au point de manquer au respect de la langue française ? s’est inquiétée malicieusement l’Opposition. Et du même souffle, elle a exigé la traduction de l’iroquois au français d’un projet de loi truffé de fautes qui portait précisément sur l’incorporation desdites compagnies.

Henri Bourassa a un don pour humilier ses ennemis et les pousser à renouveler leur répertoire d’injures. Ulric Barthe dans La Vigie le traite littéralement de tous les noms : imposteur, effronté, menteur, grossier personnage, bouffi, bouche écumante, fou furieux, épileptique, monomaniaque et toqué.

Le front nationaliste parlementaire n’est pas en reste. Il est épaulé par deux polémistes, Olivar Asselin et Jules Fournier, que le régime de Lomer Gouin considère hautement dangereux pour le maintien de l’ordre social et moral. Deux journalistes outranciers, francs-tireurs qui canardent tout ce qui embrouille, vasouille ou grenouille.

Au mois de mai 1909, Asselin assiste à une séance de l’Assemblée législative. Louis-Alexandre Taschereau prend la parole et l’accuse publiquement, à titre de rédacteur en chef du Nationaliste, d’avoir participé à une manoeuvre partisane : l’envoi d’un faux télégramme, expédié en Belgique au nom de M. Lomer Gouin dans le but de compromettre un ministre. Dans la tribune des journalistes, Olivar Asselin explose. Accompagne-moi ! lance-t-il à Aegidius Fauteux, j’ai deux mots à dire à M. Taschereau et j’ai besoin d’un témoin !

Le ministre des Travaux publics et du Travail est un long fouet tout élingué. Il a quitté la salle des séances avec un gros paquet de dossiers sous chaque bras. Olivar Asselin, un petit maigrichon de 118 livres, l’apostrophe rageusement. Pourquoi avez-vous dit que j’étais là ? Vous savez que c’est faux ! Taschereau le prend de haut. Je n’ai pas dit cela ! Asselin s’emporte. Vous l’avez dit ! Taschereau persiste à nier l’évidence. C’en est trop ! Le polémiste n’a pas invité un confrère pour assister à un échange verbal pusillanime !

La justification qu’Asselin donnera par la suite de son geste aura moins de spontanéité qu’au moment de l’algarade. Indigné de ce que je ne pouvais ni lui répondre ni lui demander compte devant les tribunaux de ce que je l’avais entendu dire sur le parquet de la Chambre, je l’ai frappé à la figure et à la lueur d’un éclair, j’ai aperçu l’envers de la bouche attique de M. Taschereau. Bref, Olivar Asselin lui a mis son poing démocratique en pleine gueule !

L’agression s’étant produite sur le parquet de la Chambre, le journaliste pugiliste est arrêté illico et conduit au poste de police du palais législatif. Le lendemain, Le Soleil se déchaîne. Ce n’est pas le cachot qui convient à M. Olivar Asselin, c’est le cabanon. Il y a là un déséquilibré mental qui devient dangereux pour la société. Le moment est venu de mettre un terme à cette danse de Saint-Guy nationaliste..

Dans la mesure où il en aurait – ce dont ses intimes doutent fort – Alexandre Taschereau s’est vite remis de ses émotions pour s’attaquer au véritable responsable de l’incident. Asselin est en prison mais il n’est pas le plus coupable. Nous avons vu les nationalistes attaquer tout le monde, nos juges, nos gouverneurs, tout ce qui est respectable, et tout souiller de leurs injures. Leur dernier argument est le coup de poing. Je n’hésite pas à dire que ces appels faits par M. Bourassa ont mené à ce résultat. Il récolte ce qu’il a semé.

Pendant qu’Olivar Asselin croupissait en prison et attrapait une entérocolite, Jules Fournier a repris le flambeau. Il abreuve d’injures choisies le premier-ministre Lomer Gouin, sa tête de Turc favorite. Nous lui reconnaissons de nombreux défauts, mais nous n’avons jamais nié qu’il soit intelligent. Il est même très futé, nous lui rendons ce témoignage. S’il était permis de lui chercher une parenté dans la faune, nous le comparerions volontiers au renard pour son hypocrisie exquisement raffinée, au crocodile pour ce don particulier qu’il possède des larmes fausses et froides, au putois enfin pour l’art avec lequel il projette le liquide de ses injures sur les adversaires qu’il hait. Mais nous ne voulons pas être désagréable à notre premier-ministre et nous nous contenterons de lui donner des noms d’oiseaux. Le rôle où il excelle par-dessus tout est sans contredit celui du geai se parant des plumes du paon, ironise-t-il matoisement dans Le Nationaliste. En somme, Gouin vole comme les oiseaux.

Asselin à peine sorti de prison, Fournier y est entré. Le Premier ministre en a eu assez des sarcasmes et des banderilles empoisonnées du polémiste. Il l’a fait condamner pour diffamation et outrage à la magistrature. Mis à l’ombre pour trois mois, Fournier refait surface quinze jours plus tard avec des Souvenirs de prison qui sont un pamphlet politique. Il charge son ami Asselin de le coiffer d’une préface. Le journaliste se fend d’une confession dont la vérité n’a d’égale que la mauvaise foi du repentir.

Mon cher Fournier, quand j’étais journaliste, et que je m’efforçais de toujours dire la vérité, et que je la disais pour protéger le public contre les voleurs, j’allais en prison. Mais croyez-moi Fournier, quand j’aurai dompté les derniers vestiges de ma timidité, que je saurai voler franchement, voler tout le temps, et voler tellement que je ne pourrai plus expliquer à personne l’origine de ma fortune, je serai mûr pour être ministre, je serai élu aux conseils d’administration des voies ferrées, je deviendrai le courtier attitré et le confident des soucis matériels de Saint-Sulpice, je donnerai avec ostentation aux hôpitaux et aux églises et je serai cité en exemple au menu fretin du haut des chaires de vérité. L’honorabilité en ce pays n’en coûte pas plus.

À l’époque les évêques se chargeaient de censurer les journalistes et de fermer les journaux. Aujourd’hui, la rectitude politique les bâillonne et la convergence les étouffe. On se plaît à rêver de ce qu’Olivar Asselin et Jules Fournier diraient de la ménagerie de faux-jetons emplumés qui

nous affligent : les Couillard, les Monty, les Rousseau, les Sabia et les Zampino.

Il y a des coups de poing en pleine gueule qui se perdent.

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