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La crise ? Quelle crise ?
N° 279 - mai 2009
Djemila Benhabib, nouvelle dissidente de l’Histoire
Seule la laïcité garantit la liberté
Louise Mailloux
Algérienne d’origine, exilée en France avec sa famille pour échapper à la mort, elle vit au Québec depuis 1997. Djemila Benhabib vient de publier son premier essai Ma vie à contre-Coran. Une femme témoigne sur les islamistes dans lequel elle raconte la terreur qu’elle a vécu avec la montée de l’intégrisme religieux et met à nu les différentes stratégies des islamistes qui veulent nous imposer leur vision fasciste et obscurantiste de l’islam. L’auteure nous met aussi en garde contre notre trop grande tolérance vis-à-vis ceux-ci.

Citoyenne du monde, féministe et laïque, Djemila Benhabib est tissée de la même étoffe que les Taslima Nasreen, Wafa Sultan, Chadortt Djavann et Ayaan Hirsi Ali. Ces femmes, toutes de culture musulmane, reprennent le flambeau des Lumières et, au nom de la défense des droits humains, osent avec une farouche détermination, s’attaquer à l’intégrisme islamique. Et cela, au péril de leur vie.

Nouvelles dissidentes de l’Histoire, elles mériteraient toutes de pouvoir jouir ici en Occident de la même sécurité, du même soutien, et du même respect auxquels les Sakharov et Soljenitsyne ont eu droit.

Ce livre de Benhabib, tous les « Tremblay » du Québec l’attendaient. Puisse-t-il ouvrir une brèche dans la pensée unique de nos bien-pensants qui étouffent invariablement toute critique de l’islamisme.

. J’ai écrit ce livre pour que les gens sachent ce qu’est l’islam politique, une idéologie de mort qu’on veut nous imposer.

En Algérie, vous avez risqué votre vie en refusant de porter le voile, alors qu’ici on le présente comme un choix personnel.

. Le voile n’est pas qu’un simple vêtement, il fait partie d’un système de valeurs qui est archaïque et barbare à l’égard des femmes parce que le voile, c’est aussi la répudiation, la polygamie, le mariage forcé, l’excision, la non-mixité, les châtiments corporels comme la flagellation, la lapidation. Or on nous le présente comme indépendant de tout cela. C’est faux. Le voile, c’est l’emblème de l’intégrisme.

Il y a des gens qui pensent que le voile fait partie de votre culture ?

. Non le voile ne fait pas partie de ma culture. C’est Khomeini qui a imposé le port du voile islamique tel qu’on le voit aujourd’hui. Donc il n’est pas du tout ancré dans notre culture, bien au contraire, ce voile est venu chasser du décor visuel ce que nos femmes portaient comme un truc traditionnel. Il n’est donc pas culturel mais bien un geste politique d’adhésion à l’islamisme.

Et que répondre à Amir Khadir, affirmant que les femmes iraniennes ont porté le voile comme un étendard politique pour s’opposer au Shah ?

. Moi, toutes les Iraniennes que j’ai rencontrées, sont des femmes qui ont dû s’exiler parce que leur vie était en danger et qu’elles ne cadraient pas avec le régime islamiste. Saviez-vous que la législation iranienne prescrit l’emprisonnement jusqu’à 12 mois, des amendes et la flagellation pour des infractions relatives au code vestimentaire ?

En politique, il y a des choix à faire. Et si M. Khadir a choisi de parler des femmes voilées, plutôt que des femmes opprimées laïques et féministes, c’est peut-être parce qu’il les soutient.

Devrait-on, comme le veut Françoise David, accepter le port du voile dans les institutions publiques pour empêcher l’exclusion des femmes musulmanes ?

. Le Québec n’est pas un bazar mais une société qui s’est donnée démocratiquement des institutions laïques et égalitaires. Donc lorsqu’on pose des gestes, on doit constamment les inscrire dans ce cadre-là et respecter les choix de la collectivité et le bien commun. Cela doit primer sur tous les autres choix que l’on fait. On a un contrat social à respecter. Et ceux qui disent qu’on peut accepter le port du voile violent le consensus social.

Et la laïcité ouverte, cela signifie quoi pour vous ?

. Pour moi, il n’y a pas de laïcité ouverte ou fermée. La laïcité, c’est l’égalité entre les croyants, les agnostiques et les athées. Sur la place publique, on est égaux. J’ai vécu les prémisses d’un État intégriste et je peux vous dire que de vivre dans un tel état de peur permanente, c’est un cauchemar. J’ai vécu sous des régimes oppressifs où il m’était interdit de dire que je n’étais pas croyante parce que je risquais ma vie. Seule la laïcité garantit la liberté.

Des femmes voilées se disent féministes à la « manière musulmane » et prétendent que nous n’avons pas à leur imposer « notre » féminisme. Peut-il y avoir plusieurs féminismes ?

. Pour moi le féminisme, c’est s’insurger contre les injustices à l’égard des femmes et vouloir les réparer. Que cette femme soit afghane ou péruvienne importe peu. Aujourd’hui, dans les pays musulmans et arabes, la plupart des femmes vivent dans l’injustice. C’est là où les crimes d’honneur sont les plus élevés, là où les femmes se font fouetter et lapider, où elles se font répudier et maltraiter. Et c’est mon devoir de citoyenne du monde de dénoncer cela.

Que pensez-vous de l’attitude de la gauche et des féministes vis-à-vis l’intégrisme musulman ?

. Je pense que Québec solidaire a des positions extrêmement dangereuses par rapport à l’islamisme politique. Je suis très inquiète quand Mme David cède devant les islamistes et prend position en faveur du port du voile. Mais Mme David, lorsqu’elle a organisé la Marche mondiale des femmes, elle ne l’a pas organisée toute seule avec le Québec, mais avec toutes les femmes du monde. On ne peut pas être féministe au Québec et ne pas l’être ailleurs, et dire : quand l’intégrisme est catholique, je vais le dénoncer mais quand il devient musulman, là on peut s’accommoder.

Non merci ! L’argument culturel et identitaire relève du pur mépris. Pourquoi des traditions injustes, façonnées dans des sociétés patriarcales, que des hommes et des femmes ont combattues partout dans le monde, seraient-elles acceptables pour des musulmanes ? Parce que ces accommodements-là, ce n’est pas Mme David qui va les subir. Si j’ai fui l’intégrisme musulman, ce n’est pas pour le retrouver ici au Québec.

Dans votre livre, vous exposez les différentes stratégies utilisées par les islamistes. Parlez-nous de celles qui ont cours au Québec ?

. D’une manière générale, ils profitent de toutes les défaillances de l’État. Lorsqu’un immigrant arrive dans un nouveau pays, il est confronté à des difficultés et si nous n’y répondons pas, alors d’autres vont le faire. Et ce sont des groupes islamistes bien organisés et financés par des États étrangers comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite qui vont prendre en charge les nouveaux arrivants, en les aidant à se trouver un loyer ou un emploi, en payant le loyer et même l’Université à certains, en donnant des cours de langues, d’informatique, etc…. Il y a aussi la propagande dans certaines mosquées et écoles islamiques.

Ils ont un agenda politique qu’ils ne nous montrent pas parce qu’ils ont compris que cette stratégie n’était pas gagnante. Ce qui est gagnant, c’est de passer par la liberté religieuse, les demandes d’accommodements, parce que cela titille des valeurs qui sont fondamentales pour l’Occident. C’est sur ce terrain qu’ils mènent leur combat et qu’ils crient à l’islamophobie pour faire taire les critiques.

En Algérie, les islamistes ont liquidé l’élite intellectuelle mais ici, ils la courtisent…

. Vous savez, les intégristes ne sont pas des idiots. Ils ont compris, par exemple, qu’en instrumentalisant les femmes, qu’en envoyant les femmes voilées aux médias, les plus pimpantes, les plus éduquées qui s’affichent comme des modèles d’intégration et présentent le voile comme un choix personnel, ils savent que cela déstabilise les gens.

Moi, cela ne me déstabilise pas parce que ces femmes-là ne sont pas soumises. Ce sont des militantes politiques qui sont engagées dans une voie différente de la nôtre. Ce sont des adversaires qu’il faut combattre.

Avez-vous le sentiment d’avoir le Québec derrière vous ?

. Ce qui m’a motivée à écrire ce livre, ce sont les gens qui ont témoigné à la commission Bouchard-Taylor. Quand j’ai vu leur attachement à la laïcité et à l’égalité, et le mépris avec lequel les commissaires les ont traités, cela m’a propulsée dans l’écriture. J’avais envie de dire aux gens qu’ils ont raison. Les commissaires ont essayé de minimiser la portée de leur message en faisant taire des voix laïques et féministes. Ils sont déconnectés du peuple, mais le peuple est beaucoup plus en avance qu’eux.

Il vous reste des souvenirs douloureux ?

. Bien sûr… Ce professeur, dans la cinquantaine, qui venait à la maison et me saluait toujours en disant « Bonjour la Jeunesse ». Il raccompagnait sa fille au lycée, lorsqu’un jeune gars sorti de nulle part, a pointé un fusil sur sa tempe, puis il a tiré. Sa tête a éclaté, on pouvait voir son cerveau là, sur le trottoir. C’était en plein jour, en plein soleil. À l’entrée du lycée. Le gars a ensuite pointé son arme sur la tempe de sa fille de dix-sept ans, et il lui a dit : « Ça, c’est pour pas que t’oublies ». Puis, il est parti. Ce gars-là, j’ai joué aux billes avec lui lorsque j’étais toute petite.

Sur la rue, des volets se sont refermés, et j’ai compris que la lâcheté est humaine, mais vous savez, le courage aussi, c’est humain.

Ma vie à contre-coran, Une femme témoigne sur les islamistes, Djemila Benhabib, VLB éditeur, 2009

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