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La crise ? Quelle crise ?
N° 279 - mai 2009
Le français ne tient pas uniquement à son poids démographique
Les lunettes roses du démographe Marc Termote
Charles Castonguay
Le recensement du Canada n’a d’abord tenu compte que de l’origine ethnique et de la langue maternelle de la population. Cela suffisait pour suivre l’assimilation des grandes vagues d’immigrants du début du XXe siècle, d’origine autre que britannique et française. Après le recensement de 1941, W. Burton Hurd, OBE, spécialiste de la question au Bureau fédéral de la statistique, peut ainsi constater que, grâce à l’arrêt de l’immigration pendant la crise des années 1930 et à la scolarisation dans les écoles canadiennes des générations nées au pays, « l’assimilation […] a progressé avec une rapidité extraordinaire […] les ingrédients de notre creuset racial [racial melting pot] fusionnent beaucoup plus rapidement que ne le donnait à attendre l’étude des données de 1921 ou de 1931 » (c’est nous qui traduisons).

Les recensements suivants indiquent que l’assimilation des Canadiens d’origine française s’accentue également. La Commission Laurendeau-Dunton en parle avec le même naturel. Le recensement de 1961 lui donne à voir un Canada à 44 % britannique, 30 % français et 26 % d’autres origines, mais à 58 % anglophone, 28 % francophone et 14 % allophone selon la langue maternelle. La Commission observe aussi que la résistance des Canadiens français à l’anglicisation varie selon leur poids démographique. Seuls ceux du Québec, fortement majoritaires, paraissaient à l’abri.

Les commissaires auraient bien voulu pouvoir vérifier la vitalité des langues de façon plus actuelle. Ils ont proposé à cette fin qu’on note en outre la langue que chaque Canadien parle le plus souvent à la maison. La langue d’usage au foyer est donc recueillie à partir du recensement de 1971. Ce qui m’a permis dès mes premières recherches d’ajouter que l’anglicisation rognait aussi la majorité francophone dans les régions du Québec où son poids était inférieur à 90 %.

Mes observations n’ont pas plu au camp fédéraliste. On y voyait un argument en faveur de l’indépendance. En 1983, le démographe Jacques Henripin me traite dans La Presse de docteur Knock, personnage de théâtre qui multiplie à son profit les diagnostics alarmants. Au même moment, William Johnson, chroniqueur au Globe and Mail, qualifie mes travaux de « highly biased political tracts masquerading as scholarly analyses » (pamphlets partisans déguisés en analyses savantes).

On use ainsi volontiers de propos diffamatoires pour contrôler l’information sur la langue. Au lieu de la faiblesse du français en matière d’assimilation, les fédéralistes ont imposé l’« exode » des Anglo-Québécois comme facteur décisif dans l’évolution de la situation linguistique, culpabilisant au passage la majorité francophone de pousser les anglophones à la porte avec sa loi 101.

Ils ont ensuite monté en épingle la réaction de Jacques Parizeau au référendum de 1995 pour chauffer à blanc la rectitude politique et l’autocensure. La crainte de parler d’assimilation a triomphé. D’abord au Conseil de la langue française. Puis à la Commission Larose. Et encore, à la Commission Bouchard-Taylor.

On n’en est toujours pas revenu. Dans L’Action nationale de novembre-décembre 2008, Henri Laberge le martèle en long et en large : « Le respect des minorités […] implique que l’État n’a rien à voir dans la chambre à coucher des gens […] pour surveiller quelle langue on y parle. Le respect des minorités, c’est de cesser de les présenter comme une menace à la majorité. C’est cesser de les culpabiliser d’être là […] C’est surtout refuser d’attribuer comme objectif à la politique linguistique […] de modifier ou de maintenir artificiellement un quelconque équilibre démographique arbitrairement défini comme idéal. »

Basta ! En toute objectivité, la langue de la minorité anglophone menace celle de la majorité. Pourrait-on alors cesser, aussi, de culpabiliser la majorité de vouloir conserver au français l’avantage du nombre dans sa compétition avec l’anglais sur le plan de l’assimilation ?

Le dernier recensement nous rappelle que, pour l’essentiel, la dynamique à cet égard n’a pas changé. Dans la région de Montréal, à 66 % francophone et 12 % anglophone (langue maternelle), l’assimilation se solde en 2006 par 177 613 locuteurs additionnels de l’anglais comme langue d’usage à la maison, comparativement à 123 648 pour le français. Dans la région de Gatineau, à 79 % francophone à 13 % anglophone, elle produit 6 640 locuteurs usuels supplémentaires de l’anglais au foyer contre 2 145 pour le français.

Le français ne domine que dans le reste du Québec, à 94 % francophone et 3 % anglophone, avec 42 515 locuteurs additionnels comparativement à un déficit de 3 532 pour l’anglais. Comme en 1971 donc, le français ne l’emporte que là où les francophones jouissent d’une majorité écrasante.

Pour assurer l’avenir du français, il n’est cependant pas nécessaire de soutenir le poids des francophones à tout prix. Par exemple, en réduisant l’immigration à zéro. Au fond, sélectionner des immigrants francisés d’avance, à l’étranger, ne règle rien non plus : rendus ici, ils se heurtent à l’obligation de connaître l’anglais pour trouver un emploi.

Non, la solution n’est pas démographique. On n’y coupera pas : il faut vaincre la peur du qu’en-dira-t-on et relever le statut du français pour qu’il prenne la place qui lui revient comme langue d’assimilation. En tout premier lieu, en francisant fermement la langue de travail.

Cela fonctionne à merveille pour l’anglais. Nul besoin de constituer 80 ou 90 % de la population. Comme le modèle américain, le melting pot canadien carbure au statut social et économique de la langue dominante. Au recensement de 1991, avant qu’Ottawa ne sabote l’information sur l’origine ethnique, cela donnait un Canada à 38 % britannique, 27 % français et 35 % d’autres origines mais à 68 % anglophone, 23 % francophone et 8 % allophone selon la langue d’usage. Et, depuis 1991, les immigrants affluent toujours, sans que personne ne s’en inquiète. Le pouvoir d’assimilation de l’anglais assure son avenir.

Les bras me tombent, par conséquent, en lisant la dernière étude du démographe Marc Termote, intitulée Nouvelles perspectives démolinguistiques du Québec 2001-2051 (OQLF, 2008). Non parce qu’il prévoit que le poids des francophones diminuera, ce qui paraît inéluctable. Mais parce qu’il conclut en même temps que l’assimilation « n’exerce qu’un effet marginal sur l’évolution démolinguistique d’une société » et que « ce n’est pas en agissant sur le volet “ mobilité linguistique ” [c’est-à-dire sur l’assimilation] que l’on pourra assurer la pérennité du français au Québec ».

Ça démobilise bien raide. Faut-il se résigner à s’effacer tout bêtement, à petit feu, pendant que l’assimilation assure la pérennité de l’anglais au Canada ?

Voyons toutefois comment il en arrive là. Termote avoue que son hypothèse prévisionnelle de base en matière d’assimilation est « fortement biaisée en faveur du français ». Il suppose, par exemple, que l’assimilation des nouveaux arrivants allophones se soldera par 5 francisés pour 1 anglicisé. C’est rêver en couleurs ! À ce compte, pas surprenant qu’il trouve que l’assimilation n’exerce qu’un effet marginal sur le poids des francophones.

Quant aux allophones nés au Québec, Termote suppose que leur assimilation se soldera par 2 francisés pour 1 anglicisé. Par comparaison, cela représente un ratio plus favorable à l’anglais que celui qu’il prévoit pour les immigrés. Mais il suppose en outre que seulement 27 % d’entre eux s’assimileront au cours de leur vie, ce qui n’a aucun sens : les allophones nés au Québec s’assimilent à 85 %.

En somme, donc, l’hypothèse de référence de Termote fausse l’assimilation en faveur du français aussi bien qu’au détriment de l’anglais. Il reconnaît que, par conséquent, ses résultats tendent « à surestimer l’effectif et le poids démographique du groupe francophone ». Autrement dit, le déclin qu’il annonce serait plus inquiétant encore pour la majorité s’il attribuait au français et à l’anglais un pouvoir d’assimilation vraisemblable.

L’ancienne présidente de l’Office québécois de la langue française, Mme Nicole René, a déjà traité le professeur Termote de « dépressif ». Quelle épithète de derrière les fagots la présidente actuelle de l’OQLF, « Mam » Boucher, lui réservait-elle s’il n’avait pas faussé ses prévisions en faveur du français ? Termote se félicite d’avoir évité, de la sorte, de se faire accuser de noircir la situation du français. Regrettable autocensure. La menace de l’opprobre a semé jusque dans le sanctuaire scientifique la crainte de traiter d’assimilation sans biaiser.

Dans sa préface à l’étude de Termote, Jacques Maurais, alors directeur de la recherche à l’OQLF, nous mène en bateau : « les décideurs veulent […] connaître les scénarios les plus plausibles de l’évolution de la situation présente. Cette étude décrit donc un certain nombre de scénarios élaborés à partir d’hypothèses plausibles sur la mortalité, la fécondité, la migration interne, l’immigration internationale et la mobilité linguistique [c’est-à-dire l’assimilation]. »

Non, Monsieur. Cette étude embellit la situation du français vis-à-vis de l’anglais. Point.

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