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La crise ? Quelle crise ?
N° 279 - mai 2009
La séquestration de patrons comme mode de négociation
L’opinion publique française applaudit et endosse
Paul Martineau
Alors que la crise économique entraîne des licenciements massifs à travers les pays industrialisés et que les syndicats cherchent à minimiser les dommages, les travailleurs français ont développé une façon particulière de négocier pour ne pas être les seuls à écoper. Partout au pays, on assiste à une multiplication des séquestrations de patrons.

Début avril, c’était au tour des employés de la multinationale Caterpillar de détenir le directeur de leur usine et quatre autres cadres supérieurs pour 24 heures. Les détenus n’ont été libérés que lorsque l’entreprise a accepté de reprendre les négociations avec le syndicat et un médiateur gouvernemental sur le moyen d’augmenter les compensations pour les travailleurs mis à pied.

« Aux États-Unis les gens acceptent d’être renvoyés sur-le-champ sans rechigner. Nous ne sommes plus prêts à nous battre », a expliqué un délégué syndical de l’usine au correspondant du Wall Street Journal.

En France, le manège s’est répété partout dans le pays au cours des derniers mois. Des travailleurs ont retenu leurs employeurs à l’usine pharmaceutique 3M de Pithiviers, à l’usine d’adhésifs Scapa de Bellegarde-sur-Valserine et à l’usine Sony de Pontonx-sur-l’Adour, où nul autre que le pdg de Sony-France a été retenu.

Une telle tactique de négociation peut sembler presque inimaginable au Québec ou ailleurs en Amérique du Nord mais, en France, en dépit de son illégalité la plus totale, elle remporte la faveur d’une bonne partie de l’opinion publique.

Une manchette du journal Le Monde publié le 10 avril tentait d’expliquer le phénomène : « Pourquoi les séquestrations de patrons sont populaires ». L’article donnait le résultat de deux sondages d’opinion sur la question. L’un démontrait que 45 % des répondants trouvent la méthode de protestation « acceptable ». L’autre précisait que 63 % de la population comprend pourquoi les travailleurs séquestrent leurs patrons et 30 % soutiennent entièrement de tels coups d’éclat.

Un tel courant de solidarité au sein de la population explique certainement pourquoi la police n’intervient pas souvent lors de ces séquestrations. « Notre rôle est de rester à distance et de laisser les négociations entre les syndicats et les patrons se dérouler calmement. Envoyer des troupes ne ferait qu’attiser le brasier », a expliqué un porte-parole de la police française, Laurent Bischoff.

La police est bien intervenue à Paris à la fin mars lorsque des employés en colère ont assiégé un taxi transportant le pdg de PPR SA, une entreprise de produits de luxe. Mais le porte-parole assure que ses agents ont seulement dispersé les manifestants « parce qu’ils bloquaient le trafic routier ».

À la grande surprise des centrales syndicales, dont certaines avaient tenté de décourager de telles initiatives de la part des syndicats locaux, les récentes séquestrations ont par ailleurs donné des résultats concrets en très peu de temps.

Selon les syndiqués de Scapa, la direction a presque doublé sa proposition de primes de départ après la séquestration de dirigeants. « On les a retenus, mais ils ont bien mangé, ça a été sympathique, ils ne nous en veulent pas, a commenté un délégué syndical de la CGT devant les médias nationaux. C’est le seul moyen de pression quand on a en face des gens qui ne veulent pas négocier. La stratégie a été payante, mais il faut savoir s’arrêter. »

Les actions musclées des travailleurs ont même fait bouger plusieurs politiciens qui ont senti le besoin de manifester leur soutien et leur compréhension envers les mis à pied et autres victimes de la crise économique.

Ségolène Royal, toujours vedette de l’establishment du Parti socialiste, a même pris publiquement la défense des travailleurs qui se livrent à de telles actions. « Ce n’est pas agréable d’être retenu et c’est illégal de priver quelqu’un de sa liberté de mouvement. Mais on ne les a ni brutalisés ni humiliés. Ceux qui sont fragilisés, piétinés et méprisés, ce sont les salariés à qui l’on ment, avant de les mettre à la porte », a-t-elle déclaré au Journal du Dimanche.

« Il y a une délinquance de certains hyper-privilégiés : une manière de piller les ressources de sociétés qui licencient. Alors, est-ce le retour de la lutte des classes ? Peut-être ! », a-t-elle ajouté dans une déclaration qui a fait beaucoup jaser.

Même le très-à-droite président Nicolas Sarkozy a senti le besoin de montrer sa sympathie envers les ouvriers « séquestrateurs » après l’épisode de Caterpillar.

« Je vais rencontrer les syndicats parce qu’ils ont demandé mon aide, et je ne les laisserai pas tomber », a-t-il martelé, pendant que plusieurs voix réclamaient pourtant des sanctions pour les employés impliqués.

Mais même si les Français ne sont pas les seuls à affronter des vagues de licenciements et à négocier âprement avec les multinationales, la plupart des spécialistes qui ont commenté le sujet dans les médias nationaux affirment que cette tactique proprement française a peu de chance d’être reprise par les syndiqués d’autres pays.

« C’est très typiquement français et dû à la nature du dialogue social dans notre pays. On a une culture très revendicatrice qui pousse à ça », a expliqué Olivier Labarre, consultant en management et ressources humaines, dans les pages du quotidien Libération.

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