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L’heure est grave
N° 278 - avril 2009
Abitibi-Bowater se tire dans le pied pour éponger sa dette
Le SCEP-FTQ garde le cap au milieu de la tourmente
Pierre Dubuc
Quand j’ai rencontré Michel Ouimet, l’industrie forestière et papetière au Québec tremblait devant la menace que le géant Abitibi-Bowater faisait planer de se placer sous la loi sur les arrangements avec les créanciers. Si cette compagnie tombe en faillite, ce sont 7 600 travailleurs et plus de 8 900 retraités qui seraient affectés. « On est assis sur le bout de notre chaise. Déjà, la moitié des scieries et des papetières sont fermées », de dire le vice-président du SCEP-FTQ qui craint que le désastre de Lebel-sur-Quévillon ne s’étende à d’autres villes-ressources au Québec.

Michel Ouimet a l’habitude d’être au front. Son syndicat, comme son sigle le proclame, regroupe des membres dans les secteurs des communications, de l’énergie et du papier. Il a été sur la sellette au cours des dernières années avec la fermeture de l’usine Goodyear à Valleyfield, les multiples changements de Bell Canada et, plus récemment, le conflit de Petro-Canada qui s’est terminé par une étincelante victoire après treize mois de lock-out.

Mais aujourd’hui, c’est le secteur du papier qui préoccupe cet ancien technicien en informatique de Bell. AbitibiBowater a une dette monstrueuse de 6 milliards de dollars dont 347 millions venant à échéance le 30 mars 2009. Plutôt que de chercher un refinancement auprès des pouvoirs publics comme c’est le cas de l’industrie automobile, la compagnie semble vouloir préférer la liquidation d’actifs, c’est-à-dire la vente d’installations hydro-électriques en Ontario et au Québec, ce qui aurait pour effet de rendre non-concurrentielles les usines qui y sont rattachées.

Tout cela se déroule au moment où les conventions collectives viennent à échéance le 30 avril 2009. Ne pouvant ignorer le poids considérable que représente AbitibiBowater dans le secteur des pâtes et papiers avec ses onze usines et ses 5 000 travailleurs syndiqués au SCEP dans l’Est du Canada, le syndicat a choisi d’en faire la compagnie cible pour établir le « modèle » de négociation pour l’industrie.

AbitibiBowater a demandé une prolongation d’un an de la convention collective, mais le SCEP est réticent à accepter cette offre. Il a conclu en juillet dernier dans l’Ouest du Canada une entente fort avantageuse – avec des augmentations salariales supérieures à 2 % à chacune des quatre années de la convention collective – avec la compagnie Canfor Pulp, entente qui a été appliquée, en vertu de la stratégie du « modèle », à toute l’industrie dans l’Ouest.

Le SCEP a toujours eu une convention modèle dans l’Ouest et une autre dans l’Est du pays, sans grande disparité entre les deux, et reporter la négociation avec AbitibiBowater risquerait de creuser un écart entre les deux.

Cependant, personne ne nie que le contexte est extrêmement défavorable dans l’Est du Canada. « En plus des difficultés financières d’Abitibi, il y a la hausse du dollar canadien, l’augmentation du prix du pétrole, la réduction des droits de coupe qui rendent nos usines moins concurrentielles, de même que la chute de la demande avec la crise », d’ajouter Michel Ouimet.

On sent que le leader syndical a été très touché par la fermeture de l’usine de Domtar à Lebel-sur-Quévillon après un lock-out de trois ans. « On a tout fait pour essayer de relancer l’usine, puis pour reclasser les travailleurs. On a voulu rediriger des travailleurs vers les mines. On a poussé pour qu’ils aient accès à la formation nécessaire. Mais les mines ferment ! Il est clair que les CAMO – les Comités d’adaptation de la main-d’œuvre – sont insuffisants. Nous faisons face à une véritable catastrophe sociale. »

Pour empêcher d’autres drames semblables, Michel Ouimet se déclare prêt à examiner la possibilité de réouverture des conventions collectives locales, mais seulement sur les éléments qui ne font pas partie de la convention modèle.

Difficile de dire si la convention modèle tiendra le coup dans le papier, mais chose certaine elle a résisté à la raffinerie de Petro-Canada malgré les assauts brutaux de la compagnie. Michel Ouimet n’en est pas peu fier.

« C’était un lock-out sauvage d’une compagnie multi-milliardaire. Mais la compagnie a frappé tout un nœud. Nous avons obtenu un très bon règlement après treize mois de lock-out, un règlement qui maintient les éléments clés de la convention modèle, un règlement ratifié par 94,6 % de nos gars. »

Peu avant le déclenchement du conflit, la compagnie avait fait la « promotion » d’une vingtaine d’employés à des postes de cadres pour pouvoir les utiliser comme « scabs » et, au cours du conflit, elle a obtenu de nombreuses injonctions contre les lock-outés.

L’arrogance de Petro-Canada a été sans bornes. Au centième jour du conflit, le personnel de direction a même organisé une fête costumée pour narguer les travailleurs. « Même les cadres ont trouvé que ça n’avait pas de bon sens », a appris Michel Ouimet.

L’objectif implicite de la compagnie était de mettre le syndicat à sa main avant de procéder à des investissements majeurs dans le cadre du projet qui devait acheminer à Montréal du pétrole en provenance des sables bitumineux de l’Alberta. Mais, avec le chute des prix du pétrole et l’opposition des environnementalistes, le projet est tombé à l’eau… pour le moment.

Le seul regret de Michel Ouimet dans ce conflit est d’avoir dû abandonner les recours juridiques contre les briseurs de grève. « La compagnie nous accusait d’avoir violé à plusieurs reprises les injonctions et, comme il arrive souvent à la conclusion d’une entente, chaque partie a convenu de laisser tomber ses poursuites judiciaires. »

Le SCEP représente aussi les employés de Bell Canada où l’anti-syndicalisme de la compagnie a forcé le mouvement syndical à faire preuve de beaucoup d’imagination au cours des dernières années.

On se rappellera qu’en 1999, pour contourner l’application de l’équité salariale, Bell avait profité d’un trou dans le code du travail québécois pour transférer les emplois des téléphonistes à sa filiale américaine Nordia – détenue en partenariat avec l’américaine Excell Global Services – sans obligation de maintenir le syndicat ni la convention collective.

La loi permettait alors qu’une entreprise de juridiction fédérale comme Bell puisse céder une partie de ses activités à une entreprise de compétence provinciale comme Nordia, sans que cette dernière soit liée par l’ancien contrat de travail et l’ancienne accréditation. Bell avait ainsi congédié 1500 téléphonistes. Les femmes qui accepteront de travailler pour Nordia se retrouveront avec une baisse de salaire de 50 %, et sans avantages sociaux.

Aujourd’hui, une bonne partie des centres d’appels ont été délocalisés aux Indes, au Maroc ou aux Philippines, nous explique Michel Ouimet. Quant à ceux qui sont restés au Québec, ils sont extrêmement difficiles à syndiquer à cause d’un taux de roulement phénoménal.

Dans ces conditions, il vaut mieux tout essayer pour conserver l’accréditation syndicale malgré la sous-traitance. C’est ce qui s’était produit en 1996, lorsque Bell a voulu se départir de ses 850 techniciens résidentiels. Le Fonds de solidarité de la FTQ avait alors créé l’entreprise Entourage pour les embaucher. Les techniciens avaient vu leur salaire horaire chuter de 24 $ à 17 $, mais avaient conservé le droit de se syndiquer au SCEP.

En 1999, Entourage a été cédé par le Fonds à Adrien Pouliot. Bell en détenait 25% des actions. Plus tard, Bell a rapatrié Entourage dans son giron. « J’étais extrêmement content de voir disparaître les camions jaunes d’Entourage et qu’Entourage redevienne une filiale de Bell », de raconter Michel Ouimet.

Mais Bell n’a jamais de cesse d’attaquer les droits de ses travailleurs. Elle cherchera à confier à la sous-traitance le travail de 500 autres techniciens au Québec et plus de 1 000 en Ontario. « Les camions du sous-traitant étaient achetés. Nous avons réussi in extremis à contrer Bell, mais nous avons dû accepter des concessions de l’ordre de 15% à 20%. Aujourd’hui, ces travailleurs et travailleuses sont regroupés dans Expertech, une filiale de Bell », précise Michel Ouimet.

Un autre objectif auquel tenait l’ancien technicien de Bell devenu vice-président du SCEP au Québec était de regrouper au sein d’un même syndicat ses membres et ceux de l’Association canadienne des employés en télécommunications (ACET), un syndicat indépendant. L’ACET représentait 12 000 employés de bureau et des ventes au Québec et en Ontario travaillant directement pour Bell ou encore dans les compagnies que cette dernière contrôle. En 2005, l’ACET avait dû à son tour faire d’énormes concessions pour sécuriser les emplois de ses membres.

« Nous avons tenté à plusieurs reprises de marauder l’ACET, mais ce n’est pas facile de faire signer 6 000 cartes plus une d’adhésion. Finalement, nous avons entrepris des discussions avec la direction de l’ACET et nous avons réussi à nous entendre. La fusion a été acceptée par 87 % des membres », de nous dire un Michel Ouimet à la mine réjouie.

Cette unité des employés de Bell, enfin tous regroupés dans le même syndicat, sera nécessaire pour faire face à un employeur dont la vente à Teacher’s vient d’échouer et qui fait face à la concurrence de plus en plus agressive de Vidéotron.

« J’ai rencontré à plusieurs reprises Michael Sabia l’ancien p. d.-g. À chaque occasion, je lui ai répété qu’il fallait améliorer le service, qu’il fallait revenir à des voix humaines. Mais sans succès », de nous confier Michel Ouimet.

Il faut espérer que la concurrence rendra la nouvelle direction plus sensible à ces arguments et qu’elle comprendra que les multiples restructurations, délocalisations et sous-traitances ont insécurisé les travailleuses et les travailleurs et sont responsables d’un service pitoyable qui fait fuir les clients. C’est le message que livrera encore une fois Michel Ouimet la prochaine fois qu’il rencontrera la direction de Bell.

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