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L’heure est grave
N° 278 - avril 2009
Mine d’or à ciel ouvert à Malartic
Osisko accouchera d’une montagne de résidus
Camille Beaulieu
Bon nombre de gens perdent leur vie à la gagner, une malédiction liée apparemment à l’espèce. Il arrive plus rarement qu’une ville se phagocyte elle-même pour assurer la pitance de ses enfants. Pas moins de 200 maisons et cinq institutions, parmi lesquelles deux écoles, au total un cinquième des bâtisses de Malartic en Abitibi feront place ces prochaines semaines au gisement Canadian Malartic. À l’origine du grand dérangement, une société de Montréal, Corporation Minière Osisko, qui injecte 789 millions de dollars pour développer la plus importante mine d’or à ciel ouvert au pays. Le projet soulève enthousiasmes et polémiques aux quatre coins de la Bitte à Tibi.

Osisko n’a pas même reçu le feu vert du BAPE que certains, le ministre régional Pierre Corbeil, et le préfet de la MRC la Vallée de l’Or, Fernand Trahan, pour ne pas les nommer, célèbrent la prospérité retrouvée d’un bourg depuis longtemps désuet le long de la transcanadienne entre Rouyn-Noranda et Val d’Or.

Malartic est l’archétype de la boom-town minière. Frénésie, affairisme et une dizaine de milliers d’habitants quand la faille Destor-Porcupine dégorgeait les mines à la dizaine. Grisaille, aide sociale et 2500 habitants depuis que le ventre abitibien s’est fait plus chiche. Voilà qu’on propose aux Malarticois de resservir les plats des années quarante; pas surprenant que le projet Osisko récolte de prime abord 87 % d’adhésions dans un sondage maison de 2007.

Le soufflé, depuis, est quelque peu retombé. Des résidents se sont découverts réfractaires aux agissements de la compagnie minière ou plus attachés que prévu à leur voisinage. D’autres s’inquiètent du va-et-vient des fardiers et du dynamitage quotidien.

Pour que le Québec ait meilleure mine, la coalition pour un meilleur encadrement environnemental et social de l’industrie minière a, parmi les premiers, tiré la sonnette d’alarme. Le projet de Corporation Minière Osisko représente « par son envergure et ses conséquences, du jamais vu au Québec. » Diagnostic difficilement contestable, la compagnie prévoit rien de moins que transposer en Abitibi, pays de mines souterraines et de riches gisements filoniens, une exploitation caractéristique d’Amérique centrale, à ciel ouvert et de faible teneur. La gageure de la compagnie Osisko est étroitement liée aux prix stratosphériques de l’or ces dernières années.

Corporation Minière Osisko promet de créer 400 emplois au cours des vingt prochaines années. Les réserves aurifères sont évaluées à près de 5 milliards $ US. Les promoteurs s’engagent à construire des écrans, buttes ou rideaux de végétaux, pour masquer le site de la mine vue d’en ville. Malartic héritera même d’une piste cyclable.

Certains matériaux dits stériles extraits de la fosse permettraient de revitaliser le parc à résidus d’une ancienne mine du coin, East Malartic. Cet engagement est à considérer à la lumière de l’expérience de la mine Doyon de Preissac dans les années 1980, où des rocs déclarés stériles ont fini par s’avérer une des plus grandes décharges d’effluents acides du pays. 

Le talon d’Achille du projet Osisko réside surtout dans la nature du gisement. Riche d’un énorme volume, Canadian Malartic est un gisement de très faible teneur, dont il faudra extraire et traiter des tonnes de roches pour arracher des traces de métal précieux. En Amérique centrale, on traite régulièrement 20 tonnes de minerais pour récolter l’équivalent d’un jonc en or.

Contempteurs ou partisans du projet conviennent que la mine laissera derrière elle dans une vingtaine d’années une montagne de 160 millions de mètres cubes de résidus et une fosse de 400 mètres de profondeur sur 2 km de long par presque un kilomètre de largeur. Chuquicamata dans le nord du Chili, la plus importante exploitation à ciel ouvert au monde, accuse une profondeur de 700 mètres. C’est dire que Malartic s’inscrit d’emblée dans les ligues majeures.

Parmi les mémoires soumis au BAPE ces prochains jours, plusieurs s’inquièteront des énormes quantités d’eau, d’énergie, d’acides et de cyanure nécessaires pour extraire et traiter tout ce minerai. Le cyanure, par exemple, est un agent essentiel du processus de lixiviation par lequel on extrait l’or d’énormes masses de roches triturées d’une mine à ciel ouvert. Des déversements, au Honduras en janvier 2003, ont contaminé les réserves d’eau potable de Santa Rosa, 40 000 habitants.

Les populations peuvent bien ensuite bloquer des routes, les entreprises minières, souvent canadiennes, n’en continuent pas moins d’engranger stoïquement des profits pharamineux, 125 M$/année pour la seule mine d’or à ciel ouvert de Marlin Mine au Guatemala, des gros sous qui prennent ensuite le chemin de Vancouver, New York ou Toronto.

L’étude d’impact environnemental du projet de Malartic par la firme Génivar prévoit que la ponction de millions de mètres cubes d’eau et les activités minières pourraient, dans certains secteurs : « provoquer une perturbation moyenne des niveaux et de la qualité des eaux souterraines. » Les écologistes parlent, eux, d’un affaissement de la nappe phréatique. L’agence régionale de la santé réclame elle aussi des assurances sur la qualité des eaux souterraines.

Pour que le Québec ait meilleure mine ! prévient enfin que cette exploitation produira à elle seule trois fois plus de résidus miniers que l’ensemble des mines abitibiennes. Un pensez-y bien lorsqu’on considère que le Québec n’a jamais su gérer ses résidus miniers.

Une exploitation à ciel ouvert, à la sortie sud de Val d’Or, la mine Sigma-Lamaque, agonise en queue de poisson depuis des années, laissant derrière elle, malgré les engagements formels, une fosse qui dénature les abords de cette municipalité autrement quasi champêtre.

Les écologistes et des organismes comme le Regroupement d’éducation populaire d’Abitibi-Témiscamingue (Répat) considèrent d’un oeil anxieux le projet Osisko, dont certaines étapes, comme le déménagement des maisons, s’effectuent avant même les consultations du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Soixante maisons sont déjà réimplantées en bordure des 3,3 kms de rues toutes neuves financées par la compagnie Osisko : la facture atteindra 70 M$ pour les seules relocalisations.

Ces organismes dénonçaient récemment la précipitation de la ministre du Développement durable, Line Beauchamp, qui a d’abord fixé les audiences publiques du BAPE au 2 mars, réduisant d’une dizaine de jours le délai de préparation de mémoires axés sur une étude technique de plus de 800 pages de caractères lilliputiens. La ministre s’est ensuite ravisée et les audiences démarreront le 11 mars prochain à Malartic. Il s’agira du premier projet minier à ciel ouvert à traverser en Abitibi le processus de consultation et d’évaluation prévu à la loi sur la qualité de l’environnement. Mais sans doute pas le dernier !

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