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Louise Vandelac
N° 277 - mars 2009
Le portulan de la bohème
Vittorio et les deux Bohèmes
Jean-Claude Germain
Montréal n’en est plus à sa première ou dernière dilapidation architecturale. À certaines époques récentes, on a même pu parler d’une succession ininterrompue de bombardements à l’aveugle aussi destructeurs qu’un arrosage de V2 sur Londres. Le plus impardonnable de tous ces crimes culturels a été la démolition de la maison de sir William Cornelius Van Horne. Rue Sherbrooke ouest, coin Stanley, sa résidence et la grande verrière de la serre attenante marquaient l’entrée du Mille carré doré.

Il semble que je ne fus pas le seul à m’en émouvoir puisque le mouvement contemporain de défense du patrimoine, Sauvons Montréal d’abord, puis Héritage Montréal, est né dans la foulée de sa dématérialisation en 1973. L’architecte Melvin Charney aime bien rappeler que ce qui a été érigé par l’avarice est généralement détruit par la même cupidité. En remplaçant le château victorien de Van Horne par Le Cartier, une tour d’appartements luxueux, et le Sofitel, un hôtel haut-de-gamme, la nouvelle richesse verre teinté et béton s’était hissée sans battre de l’oeil sur les ruines de l’ancienne.

À une époque où les prédateurs financiers montréalais s’inspiraient de l’exemple des barons voleurs new-yorkais, Rockefeller, Vanderbilt, Astor ou Morgan, pour se métamorphoser en collectionneurs d’oeuvres d’art, Cornelius Van Horne faisait figure d’exception. Le magnat du Pacifique Canadien se plaisait en compagnie des artistes et sa passion pour la peinture était réelle. Il a été le premier collectionneur majeur des impressionnistes et des post-impressionnistes en Amérique du Nord.

Dans sa résidence, les murs de son musée personnel, une galerie longue de 110 pieds, étaient tapissés de tableaux de Delacroix, Monticelli, Manet, Daumier, Corot, Rousseau, Monet, Pissarro, Cézanne et Toulouse-Lautrec. Sans oublier un coup de chapeau aux Hollandais ! Le maître de céans vénère Vermeer, Rembrandt et Hals. Un salut respectueux aux grands Anglais, Hogarth, Constable, Turner, Reynolds, Gainsborough ! Une marque de reconnaissance à ses origines américaines avec Albert Ryder et ses confrères romantiques de la Hudson River School. Pour le bouquet final, une révélation : quelques ouvres saisissantes d’un peintre espagnol dépareillé, El Greco.

Le musée était complété par un atelier qui s’élèvait sur deux étages. Sir Cornelius aimait y recevoir ses intimes qu’il régalait d’anecdotes sur l’art et les chemins de fer jusqu’à tard dans la soirée. Une fois le dernier invité reconduit, seul, avec 26 onces de whisky et la fumée d’une douzaine de cigares derrière la cravate, il s’assoyait alors devant son chevalet. Van Horne aimait peindre la nuit à la lumière électrique. Rarement plus de deux heures pour terminer un tableau.

Tout le temps où il a présidé aux destinées du chemin de fer, il a généreusement offert des billets de première classe aux peintres de son choix, des chambres d’hôtel, des repas et même des cabooses comme ateliers. Néanmoins, le commanditaire n’était pas toujours loin derrière le mécène. Longtemps après son règne, l’image touristique du Canada a continué d’être fabriquée par des peintres paysagistes et des photographes à la solde de Canadian Pacific Railways.

Van Horne n’avait pas le réflexe de la chambre forte caractéristique de son milieu. Il n’avait aucune réticence à partager ses passions ou à montrer sa collection de peintures. Pour y avoir accès, rien n’était plus simple. Riches ou pauvres, les amateurs n’avaient qu’à se présenter à sa demeure, rue Sherbrooke, sonner à la porte et solliciter un rendez-vous pour une visite ultérieure.

Au début des années soixante, sa résidence de plus de cinquante pièces avait conservé le souvenir de cette convivialité. Le soir, lorsque les fenêtres étaient illuminées et les rideaux tirés, on pouvait admirer du trottoir les tableaux de grands maîtres accrochés au mur des appartements du premier étage, dont, pour ma part, un Rembrandt mordoré impressionnant.

Si Cornelius van Horne ne nous avait pas quittés en 1915, il n’aurait pas su résister à la tentation de se rendre au café Carmen, situé un peu plus bas au sud, rue Stanley, pour se mêler à la faune bigarrée qui le fréquentait. Tout à fait à l’aise dans un milieu d’artistes, le cigare au bec, disert et intarissable, il aurait sûrement invité deux ou trois d’entre eux à son atelier pour solliciter leur avis sur une de ses dernières acquisitions.

C’est une plaisanterie dont il ne s’est jamais lassé : présenter une de ses toiles comme l’oeuvre d’un grand peintre pour mettre les experts sur la sellette. Les contorsions linguistiques auxquelles ces derniers se prêtaient pour étayer leur jugement l’amusaient jusqu’à ce qu’il mette fin à l’exercice en leur révélant sans ménagement dans un éclat de rire qu’il venait tout juste de peindre la toile.

Cette fois, il aurait été étonné, et sans doute flatté, d’apprendre de ses nouveaux amis que ce qu’on avait toujours un peu reproché à ses oeuvres, leur climat blafard et fantastique – dû à l’éclairage électrique – leur conférait maintenant une indéniable touche de modernité.

La Carmen qui a trôné pendant plus de trente ans derrière la caisse puis le bar du café du même nom n’était pas espagnole mais hongroise. C’est toute la différence, pourrait-on dire, entre une femme fatale et une femme frappée par la fatalité. Dans cette version de l’opéra, Carmen avait survécu et n’avait gardé de sa corrida qu’un air de boeuf.

L’atmosphère qui régnait au Carmen était aux antipodes du climat d’indolence viennoise et de douce oisiveté qu’on trouvait à L’Échouerie, avenue des Pins, à l’est de Bleury, dans l’aire d’influence de la bohème française. La clientèle austro-hongroise de la rue Stanley était composée d’oisifs agités qui papillonnaient d’une table à l’autre pour tenir régulièrement de mystérieux conciliabules.

On se serait cru parfois au cours d’une de ces comédies musicales de Sigmund Romberg, où des révolutionnaires, aux yeux exorbités et au visage glabres, fomentent invariablement la chute d’un régime tyrannique dans un royaume d’opérette à consonance germanique. Les réguliers du Carmen étaient tous des hommes d’un certain âge qui, en sirotant leur café à petites gorgées, jetaient constamment un oeil vers la porte, dans le vain espoir qu’une femme seule fasse son entrée dans leur vie.

La discrète bohème littéraire et artistique anglaise tenait salon à la table qui s’appuyait à la vitrine du café. Le peintre et documentariste Derek May et le poète Louis Dudek assuraient une sorte de permanence à un groupe variable de poètes, d’écrivains et d’artistes.

De temps à autre, le ténébreux, le veuf, l’inconsolé Leonard Cohen apportait à la tablée le soleil noir de sa mélancolie nervalienne. Le poète s’apprêtait à publier son premier recueil majeur, The Spice-Book of Earth (1961). Il ne songeait sans doute pas encore à une carrière de chanteur, mais la conquête de New York le hantait déjà.

D’ailleurs, tous et chacun lisait le nom des grandes capitales dans son marc de café et l’on enviait l’écrivain irlandais Brian Moore, établi à Montréal depuis une dizaine d’années, d’avoir pu enfin quitter la métropole pour New York dans la foulée du succès de son dernier roman, The Luck of Ginger Coffee (1960).

On évoquait également souvent l’exemple de Mordecai Richler qui avait pris la tête du peloton avec The Apprenticeship of Duddy Kravitz (1959). Le romancier s’était installé à Londres pour faire carrière en Angleterre. Par la suite, il déménagera à New York pour se tailler une place au soleil aux États-Unis. Mais il n’avait sûrement pas prévu qu’en bout de piste, il obtiendrait une tout autre consécration, celle d’être inclus de plein-pied dans une Histoire de la littérature québécoise. Même Dante dans son Enfer n’avait pas imaginé pareil supplice pour un auteur : qu’il entende chanter ses louanges par une nation dont il méprisait l’existence, nuit et jour, pendant toute l’éternité.

Irving Layton préférait s’asseoir à une autre table où il avait le loisir de consacrer tous ses efforts à se rendre détestable. Auteur d’un recueil de poèmes remarquable, A Red Carpet for the Sun (1959), unanimement salué, il n’en demeurait pas moins un chiqueux de guénille invétéré. Il rêvait d’obtenir le prix Nobel et l’on raconte qu’en 1981, il est passé proche. Pas de fausse joie, le Canada n’y était pour rien ! Irving Layton avait alors étonnamment réussi un exploit diplomatique – surtout pour lui – d’obtenir que deux pays, l’Italie et la Corée du Sud, soutiennent sa candidature, qui ne fut pas retenue au profit de celle de Gabriel García Marquéz.

Le café noir porte à l’introspection et la tablée du Carmen lorgnait plus souvent du côté de Freud et de Jung que la grande table rabelaisienne de la Hutte Suisse. Sauf, quand dans le champ de vision de la vitrine, la salle étant en contrebas du trottoir, l’apparition du capot d’une Alfa Roméo rouge annonçait l’arrivée imminente de Vittorio Fiorucci, photographe, dessinateur et affichiste.

Allez savoir pourquoi ? Vittorio abhorrait d’être aperçu s’extirpant de sa voiture sport. Il avait donc emprunté quelques tours d’ubiquité au Padre Pio. Un moment, il était au volant de son bolide. Le moment d’après, à table à raconter les dernières péripéties de sa vie trépidante.

Dès son entrée, tout le café s’était illuminé, même les comploteurs se surprenaient à sourire et les poètes comme les artistes avaient chassé leurs idées noires pour écouter un nouvel épisode des démêlés de Vittorio avec la police de Montréal qui le poursuivait pour ses billets de stationnement impayés.

La fois précédente, il avait aperçu les agents au dernier moment, tapis près de l’entrée de son appartement. Et il s’était luxé une épaule en se jetant tête première dans un bosquet pour leur échapper. Cette fois-ci, il s’était tiré en douce par la porte arrière en dégringolant l’escalier de secours pendant que ses poursuivants tambourinaient à la porte avant. Mais avec le temps, ça s’est corsé. Les agents se planquaient dans la rue et dans la ruelle. Il s’échappait par le toit. En l’écoutant se raconter, on avait l’impression d’entendre la suite des aventures de Casanova à Venise.

Le jeu du chat et de la souris a duré presque deux ans. Mais ce qui devait arriver arriva. Un moment de distraction par galanterie. Il s’est laissé arrêter pour ne pas faire mauvaise impression à une nouvelle conquête. Ses aventures amoureuses étaient tout aussi rocambolesques, mais il était plus discret sur le sujet que son émule vénitien.

On l’a mis en cellule à la station de police de la rue Gosford, en lui signifiant qu’il en sortirait lorsqu’il aurait remboursé ses amendes non payées, près de 2 000 $ dollars, une somme pour l’époque. Le prisonnier a joint ses amis de la bohème anglaise, qui ont appelé leurs amis et lancé une collecte de fonds dans les cafés.

Vittorio Fiorucci étant un des rares artistes qui avait également des liens dans la bohème française, l’appel s’est rendu jusqu’à la Hutte Suisse. Et c’est ainsi que le remboursement des billets de stationnement de Vittorio a été probablement la seule action culturelle conjointe des deux Bohèmes montréalaises.

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