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Louise Vandelac
N° 277 - mars 2009
Où est passée l’égalité des chances ?
Le tabou des subventions à l’école privée
Monique Pauzé*
La parution de statistiques catastrophiques sur le décrochage scolaire au Québec – un garçon sur trois et une fille sur quatre quittent l’école sans diplôme – a amorcé un débat sur l’état de notre réseau scolaire, un débat où on n’hésite pas à s’attaquer aux tabous. C’est salutaire.

Un de ces tabous désormais au banc des accusés est le financement public à hauteur de 60 % des élèves qui fréquentent les institutions privées. Comme il fallait s’y attendre, les défenseurs des privilèges du système privé n’ont pas tardé à monter aux barricades.

Ainsi, dans une libre opinion parue dans les pages du Devoir (23 février 2009), intitulée De l’importance de financer les écoles privées, l’avocat Jean-Emmanuel H. Beaubrun, étudiant à la Queen’s University ontarienne, aligne des arguments soi-disant économiques, démocratiques et sociaux en faveur du maintien de la situation actuelle.

M. Beaubrun nous dit que l’arrêt des subventions « entraînerait un transfert d’environ 70 % des élèves du privé vers le public, amenant une hausse importante des coûts de financement ». De toute évidence, M. Beaubrun fait référence à une étude de Mme Benedykta Ristic, parue en 1995 pour le compte du ministère de l’Éducation basée sur une analyse réalisée par l’Institut Fraser en 1988.

Cette hypothèse ne tient pas la route. Elle est contredite par l’exemple ontarien où les écoles privées ne reçoivent aucune subvention gouvernementale. En appliquant ce modèle au Québec, la Fédération des commissions scolaires du Québec et l’Association des directeurs généraux des commissions scolaires ont calculé que les écoles privées québécoises conserveraient la moitié de leurs élèves si le gouvernement imitait celui de l’Ontario et cessait de les subventionner. Il en résulterait, non pas « une hausse importante des coûts » comme l’affirme M. Beaubrun, mais une économie de 75 millions de dollars !

Cette économie pourrait s’avérer encore plus importante pour les contribuables et l’État puisque, dans leurs calculs, la Fédération et l’Association reconnaissent ne pas avoir pris en compte la rentabilisation des équipements publics, une question d’une brûlante actualité avec la fermeture annoncée de plusieurs écoles en raison de la baisse de clientèle.

L’avocat Beaubrun poursuit sa plaidoirie en affirmant que les subventions aux écoles privées permettent « d’atteindre un certain idéal démocratique en favorisant un meilleur accès aux enfants de la classe moyenne ».

Cet « idéal démocratique » auquel M. Beaubrun se réfère n’est certainement pas celui de l’égalité des chances pour toutes et tous, peu importe la classe sociale, qui est censé être le socle sur lequel repose notre système d’éducation. À moins d’accepter d’en bannir les enfants qui ne font pas partie de la classe moyenne !

Sans doute est-ce pour ne pas être accusé d’élitisme que M. Beaubrun s’empresse d’ajouter que sa véritable motivation est d’empêcher la transformation « des écoles privées en véritables ghettos de riches ». Nous laissons les lecteurs apprécier la qualité des principes démocratiques à la base de l’argumentaire de M. Beaubrun.

Finalement, pour compléter son tour de la cour d’école, M. Beaubrun aborde le volet social de la question. Après avoir reconnu que l’école privée et l’école publique participaient, toutes les deux, au développement de la société québécoise, il accorde à ce chapitre la meilleure note à l’école privée parce qu’elle est beaucoup moins touchée que l’école publique par les problèmes comme le taxage, la faiblesse des résultats scolaires et le décrochage.

Selon M. Beaubrun, l’école privée est plus apte à faire face à ces problèmes et « à s’adapter à l’évolution de notre société ». Fort bien ! Mais que fait-on alors de l’école publique ? Cela ne semble pas faire partie des préoccupations de M. Beaubrun.

Le problème est que « l’évolution de notre société » requiert une meilleure formation de l’ensemble des membres de cette société. On parle souvent de notre faible taux de productivité au Québec. Pour l’améliorer, la recette est simple et bien connue : il faut moderniser les équipements. Mais encore faut-il une main-d’œuvre qualifiée et formée pour en assurer le fonctionnement.

La publicité qui nous présente le garagiste qui imite les bruits de dysfonctionnement d’une voiture pour identifier la cause du problème est bien rigolote, mais nous savons tous que le garagiste aujourd’hui n’écoute même plus nos explications. Il branche tout simplement la voiture sur son ordinateur. Encore doit-il avoir eu la formation requise pour en comprendre le fonctionnement !

Dans une autre Libre opinion parue sur le même sujet (Le Devoir, 24 février), Monique Sauvé et Francis Côté du Réseau des carrefours jeunesse-emploi du Québec rappellent qu’il existe une « relation directe entre la formation acquise et le chômage » chez les jeunes adultes. Une étude de l’économiste Pierre Fortin a chiffré à 500 000 $ le coût d’un décrocheur pour la société.

C’est déjà énorme. Mais il y a plus. Monique Sauvé et Francis Côté nous disent qu’Emploi-Québec prévoit qu’il y aura 640 000 emplois à pourvoir d’ici peu et que « des milliers de personnes ne pourront y avoir accès en raison de leur faible taux d’employabilité individuelle ». Le problème est rendu encore plus aigu par la faiblesse de notre taux de natalité et le vieillissement de la population. En fait, pour « évoluer », comme dirait M. Beaubrun, notre société ne peut tout simplement pas se passer de cette main-d’œuvre !

La défense du financement public de l’école privée par M. Beaubrun souffre donc d’un déficit économique, démocratique et social. Nous affirmons que l’ampleur du réseau privé au Québec – 20 % des élèves du secondaire, 30 % dans la région de Montréal la fréquentent – mine le caractère démocratique de l’école et de notre société.

Ajoutons qu’en écrémant l’école publique de ses meilleurs éléments, l’école privée prive l’école publique de la mixité nécessaire à la réussite scolaire du plus grand nombre et tire notre système scolaire vers le bas.

Nous souhaitons que le gouvernement réponde favorablement à la demande de notre centrale syndicale (CSQ) pour la tenue d’un sommet sur la question du décrochage scolaire où il nous fera plaisir de débattre avec M. Beaubrun et les autres tenants du financement public des écoles privées, mais également avec toutes celles et ceux qui ont tout simplement à cœur le développement de nos enfants et du Québec.

*L’auteure est résidente du Syndicat de l’Enseignement de Champlain (CSQ)

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