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Louise Vandelac
N° 277 - mars 2009
Enjeux des techniques de reproduction
Menaces sur l’espèce humaine et son humanité
Pierre Dubuc
Dernièrement, une Californienne de 33 ans a donné naissance à huit enfants. Déjà mère de six enfants en bas âge, elle n’a ni travail, ni ressources et vivra avec ses quatorze enfants dans un minuscule appartement partagé avec sa propre mère. Au même moment, Ranjit Hayer, une Canadienne de Calgary âgée de 60 ans accouchait de jumeaux. Dans les deux cas, il s’agit de fécondation in vitro.

« Des cas marginaux ? », avons-nous demandé à Louise Vandelac, professeure au département de sociologie et chercheure au Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé, la société et l’environnement (CINBIOSE) de l’UQAM, qui a siégé à la Commission royale sur les technologies de reproduction.

« Certes, accoucher de 8 enfants c’est du jamais vu ! Surtout après avoir donné naissance à 6 autres enfant, suite à une autre fécondation in vitro! C’est du pur délire ! Et une telle pratique médicale est parfaitement condamnable ! Mais depuis la première fécondation in vitro, il y a trente ans, les dérives de cette industrie de la reproduction sont quotidiennes… »

Ces dérives risquent même de devenir la norme, si on en croit le reportage de la journaliste Stephanie Nolen du Globe and Mail qui s’est intéressée au cas de la Canadienne Ranjit Hayer, dont les embryons ont été recueillis, fécondés et implantés dans une clinique ultra-moderne aux Indes.

Selon la journaliste, les Indes sont devenus la destination privilégiée de la communauté mondiale de l’infertilité avec ses 150 cliniques et un chiffre d’affaires d’un demi-milliard de dollars. Dans la salle d’attente de la clinique où a été traitée Mme Hayer, Stephanie Nolen a rencontré une riche femme d’affaires qui venait prendre des nouvelles de la jeune paysanne de 21 ans qui porte son bébé, plus loin c’était la mère d’une adolescente retardée mentalement qui porte les embryons de quadruplés pour maximiser les chances d’avoir un « garçon normal ». Attendaient également une consultante britannique venue pour une injection hormonale dans le cadre d’un programme de fécondation in vitro (qui va lui coûter cinq fois moins cher que chez elle), une Montréalaise à la recherche de donneuses d’embryons et une Torontoise, mère de deux fillettes, qui veut se faire transférer dans l’utérus un embryon mâle.

La journaliste a aussi rencontré des mères porteuses dans ce qu’elle qualifie de fabriques de bébés. L’une d’elles portait des jumeaux sans qu’on ait jugé bon de l’en informer. Stephanie Nolen rapporte aussi le cas d’une mère porteuse invitée à venir habiter chez les futurs parents mais qui, après six mois, a été contrainte d’avorter après que ceux-ci l’eurent renvoyée pour l’avoir soupçonnée de vol.

Des faits peu connus du grand public, mais qui n’étonnent pas Louise Vandelac. « Il y a de tout dans l’industrie de la reproduction et depuis fort longtemps. Mais paradoxalement, on préfère les discours attendrissants de vedettes comme Julie Snyder et Céline Dion, tout en fermant les yeux sur tout le reste… ».

« Or, à partir du moment où ces techniques, notamment la fécondation in vitro, ne visent pas à restaurer, mais bien à contourner les problèmes de fertilité, peu importe la nature des problèmes à contourner : stérilité avérée, lenteurs à procréer, âge trop avancé, absence ou refus d’un partenaire de l’autre sexe, etc… la boîte de Pandore est ouverte… ». Louise Vandelac ajoute : « dans les cas évoqués en Inde ou en Californie, on voit clairement qu’on ne demande plus à la médecine des soins, mais bien des enfants à tout prix… On a radicalement modifié le sens et la finalité de tout un pan de la médecine, qui devient alors une fabrique d’êtres humains ».

Depuis 30 ans, précise-t-elle, « on a transformé, la possibilité, réalisée ou non, selon le contexte socio-économique, les relations amoureuses, etc, de concevoir un être humain, en quasi droit individuel et absolu. Au point de s’autoriser à réduire l’Autre à un éjaculat, à une fournisseuse d’ovule, ou plus odieux encore à une “ mère porteuse ”, mettant alors en pièces des géniteurs pour un marché internet de pièces détachées: sperme, ovule, et fonction de gestation et d’accouchement. Ainsi, dans un monde où on s’émeut encore de la vente d’enfants, on passe sous silence leur vente anténatale planifiée… De plus, ce marché de milliards de dollars conforte à son tour l’idée qu’il s’agit d’un droit individuel et absolu… »

Mais il y a néanmoins des problèmes de fertilité ! « Bien entendu, mais la faiblesse de politiques cohérentes de prévention des MTS et des facteurs environnementaux, les accentuent. Idem pour les facteurs socio-économiques conduisant à reporter l’âge de la première naissance, jusqu’au seuil du déclin de la fertilité. Quand, comme c’est le cas au Québec, le pourcentage de femmes atteignant la trentaine sans avoir eu d’enfant est passé de 17,1 % en 1971 à 42,1 % en 2000,  la priorité est-elle celle de l’accès gratuit aux technologies de reproduction ou celle des conditions globales de préservation des capacités de régénération des êtres et des milieux de vie, en intervenant d’abord en amont pour permettre aux jeunes qui le souhaitent d’avoir des enfants avant 40 ans… »

Pourquoi alors si peu de débats, pourquoi cette « omertá »? « Parce que c’est un important marché et que sur le continuum de ces technologies, les pires dérives sont toujours considérées comme marginales et venant d’ailleurs… En outre, en réduisant la question au désir d’avoir un enfant qui nous soit génétiquement lié, tout le monde est muselé. Si tu en as un, tu es gêné de vouloir contrecarrer le désir de ceux qui n’en ont pas. Si tu n’en as pas, on te laisse entendre que tu auras peut-être un jour besoin de ces techniques de reproduction. Et si tu dis ne pas vouloir d’enfant, on t’invite à ne pas t’en mêler. On comprend que les gens soient mal à l’aise devant le désir d’enfants des autres… Mais soyons clairs, ce n’est pas là la question ! »

En fait, poursuit-elle, « quand une société s’autorise, au profit de la toute puissance du désir de certains, à bouleverser les points de repère fondamentaux qui ont présidé jusqu’ici au développement des êtres et des sociétés, à savoir la différence des sexes et des générations, on autorise du même coup une expérience psychique sans précédent sur les générations qui suivent au point de modifier radicalement le sens même de l’engendrement humain. Comment qualifier autrement ces emmêlements sans précédent des générations et des filiations à l’œuvre quand une femme accouche des enfants de sa fille (à la fois mère et grand-mère); une fille donne ses ovules à sa mère ( et devient mère et sœur de l’enfant à naître); un beau-frère veut faire porter les embryons de sa femme décédée à sa belle-sœur, etc… »

Pourquoi en sommes-nous là ? « La logique marchande s’infiltre insidieusement dans toutes les sphères de la vie, y compris les plus intimes. Elle a été aidée par la complicité de certains professionnels et par la duplicité d’instances qui, censées veiller au grain, ont pour l’essentiel, laissé la Loi du fait accompli imposer sa Loi… C’est ainsi qu’une société, médusée et fascinée, laisse s’effriter, ce qui a été jusqu’ici au cœur de l’expérience humaine et cela sans même prendre conscience de ce qui est en jeu… »

Louise Vandelac professeure à l’institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, co-fondatrice de la Coalition Eau-Secours et co-réalisatrice de deux documentaires pour l’ONF Main basse sur les gènes sur les OGM et Clonage ou l’art de se faire doubler sur les mutations de la reproduction jusqu’au clonage, compare ces profondes modifications de la reproduction avec ce qui s’est passé dans le domaine de l’environnement. «  Combien de temps nous a-t-il fallu avant de comprendre cette évidence : nous n’avons qu’une seule planète, aux ressources finies et dont la sécurité biologique est profondément menacée, notamment par les changements climatiques ? Dans le domaine de la reproduction, où nous avons commencé à mettre en pièces des liens aussi fondamentaux que ceux d’une mère avec son enfant, combien de temps nous faudra-t-il pour saisir qu’une espèce se définit par sa façon de se perpétuer et que c’est notre humanité même qui est actuellement menacée par cette “ sortie en douce de l’espèce humaine ” ? »

Bref, ajoute Louise Vandelac «  nous avons réussi le tour de force d’amorcer cette double fracture écologique et anthropologique sans précédent en moins de 50 ans… C’est donc à nous de négocier le virage qui s’impose… et ça urge ! »

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