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Louise Vandelac
N° 277 - mars 2009

Le jeu des alliances est déterminant pour le Québec
Pierre Dubuc
Quand Sarkozy accuse les indépendantistes de « sectarisme » et d’« enfermement », il nie tout simplement l’intérêt que le mouvement souverainiste a toujours porté à la situation internationale.

Les Québécois savent d’instinct que pour de petites nations – d’un point de vue démographique – comme le Québec, le jeu des alliances internationales tient souvent un rôle déterminant.

Il faut se rappeler qu’au cœur de la stratégie mise de l’avant par Jacques Parizeau lors du référendum de 1995, il y avait la reconnaissance par la France d’un vote majoritaire en faveur de l’indépendance.

Les fédéralistes se moquent de cette stratégie en parlant du « Grand Jeu » de M. Parizeau et cherchent, par le fait même, à minimiser l’importance d’une reconnaissance internationale d’une éventuelle Déclaration d’indépendance du Québec. Mais leurs agissements prouvent le contraire.

Les expériences historiques donnent raison à M. Parizeau. Par exemple, la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique a été proclamée de façon précipitée avec comme objectif premier d’obtenir la reconnaissance des puissances européennes et, d’abord et avant tout, de la France. C’est fort de cette reconnaissance internationale que le gouvernement américain ait pu négocier l’indépendance du pays avec la Grande-Bretagne après une période agitée marquée, entre autres, par des tentatives de sécession de certaines régions.

Nous avons souvent l’impression que le Québec se trouve à l’écart des grands courants politiques internationaux et nous oublions trop facilement que notre destin a été façonné par la vie internationale. La conquête britannique symbolisée par la bataille des Plaines d’Abraham et la cession du Canada par la France à la Grande-Bretagne lors du Traité de Paris de 1763 ne sont compréhensibles que dans le cadre de la Guerre de Sept Ans, qualifiée de première grande guerre mondiale par Winston Churchill.

La Révolution américaine a également eu un effet considérable sur notre avenir. C’est son imminence qui a forcé la Grande-Bretagne à mettre temporairement au rancart ses projets d’assimilation et à nous concéder par l’Acte de Québec de 1774 le droit civil français et la liberté de religion afin de contrer les appels des révolutionnaires américains à nous joindre à eux.

Plus tard, ce sont les idéaux de cette même Révolution américaine qui ont inspiré les Patriotes dont la lutte s’inscrivait temporellement dans le grand mouvement des indépendances européennes et latino-américaines.

Leur échec s’explique en bonne partie par un contexte international défavorable, le président américain Van Buren refusant d’appuyer la cause patriote, de crainte de provoquer un conflit avec la Grande-Bretagne, malgré les demandes pressantes d’un Louis-Joseph Papineau venu le rencontrer à la Maison Blanche.

Les guerres mondiales ont puissamment contribué à faire prendre conscience au peuple québécois de son statut minoritaire et à faire émerger l’idée d’indépendance nationale comme solution à son état de soumission. C’est contre sa volonté exprimée lors d’élections que le Québec s’est fait imposer la participation à la Première Guerre mondiale. C’est dans ce contexte que des émeutes ont éclaté à Montréal et à Québec en opposition à la conscription et que le député J. N. Francoeur a déposé à l’Assemblée législative du Québec une motion en faveur de l’indépendance du Québec.

Cette irruption nationale – qui n’est pas sans rappeler l’insurrection de Pâques 1916 en Irlande – n’était pas sans inquiéter les classes dirigeantes. Après tout, Lénine n’avait-il pas écrit à propos de l’insurrection irlandaise que la lutte des petites nations opprimées dans les pays avancés avait une importance politique cent fois plus grande que celles des lointaines colonies. 

C’est sans doute pour prévenir la répétition de tels événements que la classe dirigeante canadienne a provoqué la défaite du gouvernement nationaliste de Maurice Duplessis aux élections de 1939 – dont l’enjeu était la participation à la Seconde Guerre mondiale – et que le gouvernement Godbout fit des concessions en adoptant des lois qui accordèrent le droit de vote aux femmes en 1940, rendirent obligatoires les études scolaires jusqu’à l’âge de quatorze ans et instaurèrent la gratuité de l’éducation au primaire. Le gouvernement Godbout adopta aussi un nouveau code du travail qui affirma clairement le droit des travailleurs de se syndiquer et nationalisa les compagnies électriques à Montréal pour créer Hydro-Québec.

Malgré ces mesures keynésiennes, Godbout perdit les élections au profit de Duplessis en 1944. John Maynard Keynes, qui était de passage au Québec, écrit, dans une lettre àu chancelier de l’Échiquier, que les élections ont porté sur deux enjeux: les relations fédérales-provinciales et la participation à la guerre. Et Keynes de conclure: « Ils ont toujours ici à leur porte, en vérité, une super-question irlandaise ».

Au début des années 1960, le Québec se trouva de nouveau emporté dans le tourbillon mondial. C’est sous l’impulsion de la Révolution cubaine, du mouvement de décolonisation et de celui des droits civiques des Noirs américains que les « Nègres blancs d’Amérique » ont repris leur lutte émancipatrice. On connaît l’influence qu’ont eu ces mouvements sur le RIN et sur sa frange radicale, le FLQ, mais ils ont aussi inspiré la nationalisation de l’électricité et l’ensemble de la Révolution tranquille.

Malheureusement, le Québec n’a pas su profiter d’une conjoncture extrêmement favorable au lendemain du « Vive le Québec libre ! » de De Gaulle, alors que les forces fédéralistes étaient en plein désarroi et que le projet indépendantiste trouvait une oreille sympathique même chez nos voisins du sud. De Gaulle savait pertinemment qu’il fallait profiter du momentum que sa déclaration avait créé et il incitait fortement son « ami Johnson » à aller de l’avant vers la souveraineté.

Mais Daniel Johnson tergiversa et il donna le temps aux forces fédéralistes de se réorganiser. Elles se regroupèrent au Québec autour de Paul Desmarais et recrutèrent un Québécois, Pierre Elliott Trudeau, comme premier ministre. Finalement, c’est un Daniel Johnson affaibli par la maladie, qui capitula en signant la Déclaration d’Hawaï et en abandonnant son slogan « Égalité ou Indépendance ».

Par la suite, le mouvement souverainiste poursuivit sa progression, mais les référendums de 1980 et 1995 se déroulèrent dans une situation internationale beaucoup moins avantageuse. Avec l’arrivée au pouvoir des Thatcher et Reagan, l’idéologie du néolibéralisme s’impose alors sur l’ensemble de la planète avec le dogme du Tout au marché et de son corollaire, l’État minimal.

Le démantèlement de l’Union soviétique et la création de plusieurs nouveaux États ont pu créer illusion chez certains souverainistes. Mais une analyse approfondie démontre que la création de nouveaux pays dans la foulée de la désintégration de l’URSS, et plus tard de la Yougoslavie, se déroulait sous les auspices et avec la bénédiction des États-Unis dans le but de renforcer leur position dans ce coin du globe. Bien entendu, l’émergence d’un Québec indépendant était plutôt perçue comme l’affaiblissement du plus solide allié des États-Unis au sein du G-8.

D’ailleurs, dans ses Mémoires (Behind The Embassy Door), James Blanchard, l’ambassadeur des Etats-Unis au Canada lors du référendum de 1995, raconte avec quelle ardeur il a participé aux activités du Comité du Non. M. Blanchard écrit noir sur blanc, carte à l’appui, comment il favorisait la partition du Québec dans l’éventualité d’une victoire du Oui.

Quelle sera la donne politique internationale au cours des prochaines années ? Difficile à prédire, mais de toute évidence nous entrons, avec le développement d’une crise économique de grande ampleur, dans une zone de turbulences qui va modifier radicalement le paysage politique mondial.

Les indépendantistes ont donc tout intérêt à prêter une attention soutenue aux transformations de la situation internationale et à clouer le bec à ceux qui minimisent l’importance de riposter fermement aux propos de Nicolas Sarkozy.

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