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Québec gagnant !
N° 275 - décembre 2008
La romancière relève ses « filles tombées » de belle manière
Micheline Lachance éclaire un autre pan de notre histoire
Ginette Leroux
On a beau vouloir dire adieu à ses personnages, les lecteurs, eux, ne l’entendent pas toujours de la même façon. Depuis la parution du roman « Les Filles tombées » le 29 octobre dernier chez Québec Amérique, le téléphone de l’éditeur ne dérougit pas. On demande une suite.

Un brin étonnée, mais avec un sourire qui en dit long, Micheline Lachance constate que Rose, son héroïne, semble vouloir continuer à vivre. Cela, malgré l’ajout d’un épilogue qui devait, selon elle, sceller le destin de la « fille des empoisonneuses ».

L’écrivaine passionnée du 19e siècle québécois livre une intrigue savamment menée sous la forme d’une enquête captivante qui met en scène le destin émouvant de celles que les bien-pensants de l’époque considéraient comme des filles tombées, les filles-mères rejetées par une société empreinte de religion.

L’aut’journal a rencontré Micheline Lachance qui, à la lumière de son dernier livre, nous confie ses réflexions sur le roman historique.

Le roman historique sert-il l’histoire ? Cette question, posée lors d’un échange auquel a participé Micheline Lachance au récent Salon du livre de Montréal, est la même qui a incité l’auteure de « Lady Cartier » à compléter sa maîtrise en histoire suite à la publication du roman en 2005. Une remise en question s’imposait. D’autant plus qu’il y avait, à ce moment-là, une recrudescence des écrits du genre, parfois d’une qualité discutable.

Par cet exercice, elle désirait vérifier que son analyse des sources consultées au cours de la recherche préalable à l’écriture était juste et son sens critique aiguisé. Autrement dit, elle désirait s’assurer que les sources utilisées dans un roman historique ne trichaient pas avec l’histoire.

Ses nombreuses discussions avec des historiens l’ont rassurée. Le roman historique met de la chair autour du livre d’histoire. Gilles Laporte, historien spécialiste des Patriotes, lui a rapporté que la plupart de ses étudiants avaient lu « Le Roman de Julie Papineau » avant de s’inscrire à ses cours.

Chez Micheline Lachance, la journaliste accompagne l’historienne. Dans les documents et archives historiques que consulte la journaliste, l’historienne fait la rencontre attendue, mais souvent fortuite, des personnages que la romancière mettra en scène dans ses écrits.

Selon elle, un roman qui a pour cadre une époque donnée doit en respecter entièrement la vérité historique. Au début du roman « Les Filles tombées », l’action se déroule à la maternité de Sainte-Pélagie, l’ancêtre de l’hôpital de la Miséricorde, bien connu des Montréalais. « J’ai eu la chance de consulter les mémoires et souvenirs réclamés aux religieuses par Mgr Bourget qui leur avait demandé de questionner leurs aînées afin de documenter les origines de la maternité », raconte Micheline Lachance.

Son mari mort pendant l’épidémie du choléra, ses enfants élevés, Rosalie Jetté, comme toutes les femmes de son époque, consacre ses temps libres aux bonnes œuvres. Elle se dépense auprès des filles tombées, laissées à elles-mêmes. Pressée par la demande grandissante, la veuve loge ces malheureuses dans le grenier de son fils et, pour les besoins de la cause, apprend le métier de sage-femme.

Mais voilà que Mgr Bourget ne l’entend pas de la même façon. Pour le prélat, des femmes non consacrées ne peuvent aider les filles tombées. Pour la veuve, ce n’est que la peur de perdre le fruit de ses efforts qui la font obtempérer aux « ordres » de Mgr Bourget. Elle entre en religion. Voilà comment cette femme courageuse est devenue, bien malgré elle, la fondatrice des sœurs de la Miséricorde. « C’était les normes du temps », prévient l’historienne.

Dès qu’une nouvelle congrégation était fondée, l’évêque de Montréal mettait à sa tête un aumônier qui, de concert avec son chef spirituel, dirigeait l’établissement. Les femmes étaient les bras, le cœur, la générosité, mais pas les décideuses. L’exemple d’un aumônier à la poigne de fer est sorti de son cadre historique pour venir prendre place dans le roman.

De la même façon, une Marie-Madeleine, inventée de toutes pièces, incarne un personnage croisé au fil des recherches. « J’ignorais que certaines filles tombées restaient chez les religieuses et devenaient des madeleines. Ce nom leur était donné en souvenir de Marie-Madeleine, la grande pécheresse, m’explique-t-elle. »

L’étroitesse d’esprit teintait cette époque qui condamnait à la honte les filles-mères, peu importe les circonstances de leur grossesse. Ces pécheresses devaient demander pardon au bon Dieu. Bouleversée, la romancière l’a été en parcourant le répertoire des entrées et des sorties de Sainte-Pélagie. « On y trouve des filles de 14 ans ou 16 ans. Elles ne pouvaient être que des victimes d’inceste ou de viol. Du géniteur, nulle trace ! C’étaient elles les fautives », s’indigne-t-elle.

La recherche enrichit la trame de fond de maintes façons. Pour la romancière, quoi de plus plaisant que de faire entrer un personnage historique qui va lui-même étoffer l’histoire. Par exemple, Jean-Philippe Rottot, le chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Montréal, a consigné ses souvenirs du temps où il était étudiant en médecine. Dans le roman, aux invités réunis chez les Davignon (une famille fictive), il raconte que les futurs médecins n’avaient pas conscience qu’il fallait se laver les mains avant de pratiquer une opération. Le docteur Trudel, pour sa part, se souvient qu’il a fait passer l’examen de sage-femme à Rosalie Jetté. « Le certificat signé de la main du docteur Trudel se trouvait dans les archives », confirme Micheline Lachance.

L’auteure amalgame différents écrits laissés par plus d’un personnage historique. Par exemple, lorsque Rose part pour l’Europe avec Mrs Hatfield, « je m’aperçois qu’elle est sur le même bateau qu’Amédée Papineau ». Pourtant, c’est Jules Verne qui apparaît sur le pont du navire et qui croise les deux femmes « parce que le célèbre auteur français avait écrit un récit très détaillé de sa traversée », explique Micheline Lachance qui croit qu’elle ne pourrait pas faire mieux ou dire mieux que ce qui avait été écrit à l’époque sur le sujet.

Les détails historiques donnent de la profondeur au roman. Bien que Noémi, Elvire, Mathilde et Mary Steamboat n’aient jamais existé, l’auteure s’inspire de quatre types de filles-mères de l’époque. Le cas le plus pathétique est celui de Noémi, la petite bonne engrossée par son patron. Ces filles étaient les plus malheureuses de toutes parce qu’elles étaient piégées : si elles refusaient ou cédaient aux avances du patron, dans les deux cas, elles se retrouvaient à la rue.

« J’ignorais qu’il y avait autant de filles enceintes explique Micheline Lachance qui rappelle le cas d’Elvire, une des filles tombées. Elles n’étaient pas toutes des prostituées selon la définition qu’on en donne aujourd’hui. Il s’agissait la plupart du temps de femmes qui n’avaient pas d’argent pour vivre et devaient se prostituer pour se payer un toit et de la nourriture. » L’histoire rapporte que le directeur de la prison de l’époque disait avoir l’impression à certains moments de l’année de diriger une maternité plutôt qu’une prison parce que ses prisonnières étaient toutes enceintes.

Quant à Mathilde, elle était issue de la bourgeoisie. Il faut se rappeler que les bourgeoises qui enfantaient hors des liens du mariage étaient, elles aussi, mises au rancart par la famille qui payait une pension à la maternité, ce qui leur permettait de conserver l’anonymat.

Un fait cocasse à souligner provient de l’Irlandaise, arrivée au pays suite à la grande famine qui sévissait dans son pays d’origine. Micheline Lachance précise que Mary Steamboat était le nom réel d’une des passagères d’un bateau-vapeur (steamboat). « Un vrai nom de personnage de roman », dit-elle.

Au moment de se mettre à l’écriture du roman, le diplôme de maîtrise en poche, la romancière est inopinément entrée en conflit avec l’historienne. Cette dernière intervenait sans cesse au point où la romancière se sentait paralysée, l’imagination freinée. « J’ai alors tassé l’historienne », m’apprend-elle.

Il en va de même de l’univers psychologique des personnages créés de toutes pièces. Après avoir consulté le « Journal de Fadette », une chronique d’Henriette Dessaules (1874-1880) qui décrit la jeune fille du 19e siècle, la romancière s’est ensuite plongée dans ses souvenirs d’enfance. « Je ne suis pas orpheline, mais j’ai été pensionnaire à six ans. J’ai pleuré dans mon lit et je me suis ennuyée de ma mère. Ayant perdu ma mère étant jeune, je l’ai cherchée longtemps », dit-elle. Différemment bien sûr, mais les émotions ressenties alors s’apparentent à celles de Rose qui veut retrouver sa mère. « L’émotion d’une fille rejetée par sa famille en 1950 peut se comparer à celle de 1850 », affirme-t-elle.

À sa ressemblance, l’auteure des « Filles tombées » voulait une battante. Peu importent les mauvais coups que lui réserve le destin, Rose se relève et poursuit sa course. La jeune fille de 18 ans apprend rapidement à profiter des rares avantages qui lui échoient. Son aptitude pour la lecture lui permet de se développer et de s’organiser autrement que la majorité des orphelines. À l’opposé, Honorine, sa meilleure amie moins douée pour le bonheur, est confinée à la manufacture.

Une fois le roman terminé, Rose est venue hanter son auteure. Les lectrices suggèrent une piste. Qui était le père de l’orpheline ? demandent-elles. « Qui sait ? Je n’ai peut-être pas tout dit », nous confie Micheline Lachance en quittant « Les Gâteries », le restaurant où nous nous sommes rencontrées.

Les filles tombées, Micheline Lachance, Les Éditions Québec Amérique, 2008

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