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La victoire du français passe par le triomphe de l'anglais
N° 197 - mars 2001

Le bombardement de Bagdad
Michel Chossudovsky
Vendredi, le 16 février, la valeur des actions des entreprises de haute technologie plongeait lors d’une séance turbulente à Wall Street, sous l’effet de l’implosion des valeurs dot-com et de la chute du géant des télécommunications Nortel Networks, le leader mondial de fabrication de fibres optiques. L’indice Nasdaq dégringolait de plus de 5 % pour atteindre un plancher historique. Mais la situation aurait pu être beaucoup plus grave. Est-ce que les bombardements de Bagdad ont contribué à rétablir la confiance sur les marchés financiers ? En fait, ils ont fait plus que cela. Ils ont permis aux géants pétroliers et aux grandes sociétés du complexe militaro-industriel d’encaisser d’énormes profits.

Dans les jours qui ont précédé la dégringolade boursière du 16 février, plusieurs analystes des marchés financiers avaient sonné l’alerte et émis l’hypothèse d’un scénario encore plus catastrophique. Les actions des sociétés de haute technologie étaient dangereusement surévaluées.

Les bombardiers s’envolent pour sauver Wall Street

Mais, ce même jour à 13 h 00, quelques heures avant la fermeture de la Bourse de New York, des avions américains et britanniques bombardaient Bagdad lors d’un raid qualifié par le Pentagone de « mission d’autodéfense de routine ».

Vraiment ? Les médias américains applaudirent. À Wall Street, les courtiers firent plus qu’applaudir. Ils émirent un soupir de soulagement. Les raids aériens étaient venus à la rescousse de Wall Street. Comme le soulignait avec mépris un analyste financier du Sunday Mail de Londres 0 « [...] le marché financier américain ne s’est pas écroulé. Il n’a pas plongé. En fait, la chute a représenté moins de 1 %. C’était une journée de routine, à moins d’habiter Bagdad ! »

Pendant que les valeurs boursières des entreprises de télécommunications ou d’ordinateurs plongeaient dans le marasme, les analystes financiers et de la Défense se réunissaient à huis clos. Selon le Financial Times du 17 février 0 « Les fabricants d’armes ont consacré une semaine avec les analystes de Wall Street à vanter les nouvelles opportunités et les changements probables des politiques du Pentagone qui allaient favoriser une reprise de la croissance après quinze ans de contraintes budgétaires. Fait saillant de ces démarches, les actions des principales sociétés de l’industrie de la Défense et de l’aérospatiale ont terminé la journée en hausse dans un marché largement en baisse pendant que vingt-quatre avions militaires américains et britanniques atteignaient des cibles militaires irakiennes avec différentes armes de précision au long rayon d’action. »

Au cours des dernières heures avant la fermeture de la Bourse le 16 février, les actions des entreprises de la Défense montèrent en flèche. La valeur de celles des compagnies pétrolières furent sensiblement relevées lorsque les médias révélaient que l’industrie pétrolière irakienne pouvait être affectée. Les actions de Exxon, Chevron et Texaco clôturaient à la hausse. La corporation Harken Energy – au sein de laquelle George W. Bush fut directeur et consultant avant de faire son entrée en politique – termina la session boursière avec un gain de 5,4 %. Harken Energy est un joueur clef dans le pétrole en Colombie, où un programme d’aide militaire américaine de plusieurs milliards connu sous le nom de « Plan Colombie » protège ses investissements. Le président de Harken Energy, Mikel Faulkner, est un ancien associé d’affaires de George W. Bush.

La maladie est annoncée en même temps que le remède

La chute des valeurs boursières du 16 février avait été prédite la veille lors de la fermeture de la Bourse. Les analystes ont déclaré lors des nouvelles de fin de soirée qu’une « correction » majeure de la valeur des actions des entreprises de haute technologie était « inévitable ». La presse financière avait laissé entendre préalablement que l’industrie de la Défense américaine pourrait prendre un coup dur si la nouvelle administration Bush réduisait ses achats d’armes auprès de ses principaux fournisseurs.

Quelques jours auparavant, la compagnie Lockheed Martin (LMT) – la plus grande société d’armement – avait annoncé des compressions majeures dans sa division de production de satellites en raison de la « faiblesse de la demande » sur le marché commercial des satellites. Un porte-parole de la compagnie avait néanmoins réassuré Wall Street, confirmant l’intention de Lockheed de prendre « la bonne direction » en transférant ses ressources financières du secteur commercial civil vers le secteur beaucoup plus rentable de production de systèmes d’armement de pointe.

Depuis des semaines, les grandes sociétés d’armement menaient des activités intenses de lobbying auprès de la nouvelle administration à Washington. Le jeudi 12 février, le président Bush a promis de revoir les dépenses militaires sur la base d’une « révision globale du secteur militaire ». Selon le New York Times du 12 février, le président Bush a déclaré qu’il « prévoyait rompre avec l’orthodoxie du Pentagone et créer une nouvelle architecture pour la défense de l’Amérique et de nos alliés, en investissant dans de nouvelles technologies et des systèmes d’armement plutôt que dans des améliorations marginales dans les systèmes dans lesquels l’industrie américaine de l’armement a déjà investi des milliards de dollars ».

Les raids justifient l’augmentation du budget militaire

Le 14 février, rapporte le Bulletin’s Frontrunneur, Bush confirmait « une augmentation de 2,6 milliards $ du budget du Pentagone comme acompte sur les projets futurs de recherche et de développement de nouvelles technologies militaires ».

Deux jours plus tard, les forces aériennes américaines bombardaient Bagdad.

Les raids militaires constituaient le feu vert pour Wall Street. Il s’agissait désormais pour les marchés financiers de prendre au sérieux la promesse de Bush de « revitaliser la défense nationale ». Si l’administration Bush en avait décidé autrement, les actions de Lockheed Martin inscrites à la Bourse de New York auraient pu subir le même sort que celles de Nortel. En fait, alors que les actions des entreprises civiles de haute technologie cotées sur l’indice Nasdaq ont plongé, les actions de Lockheed Martin ont clôturé en hausse de 1,6 %.

Entre-temps, Lockheed Martin avait déjà pris les dispositions nécessaires afin de construire l’avion à réaction de haute technologie Raptor F-22 à un coût estimé à 60 milliards $ en Géorgie. Il ne manquait plus que l’approbation finale de l’administration Bush. Pourtant le journal The Atlanta Journal and Constitution rappelait le 16 février que « le Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld était un partisan du F-22 avant de se joindre à l’administration Bush, et des représentants de Lockheed ont déclaré jeudi (soit le 15 février, la veille des bombardements sur Bagdad) qu’ils étaient confiants que Rumsfeld défendrait la mise en chantier de l’avion ».

Ce qui est bon pour la Défense est bon pour l’Amérique

Le message envoyé aux marché financiers était clair comme de l’eau de roche 0 le marché était en baisse pour les actions de la haute technologie civile telles que Nortel, Dell Computers et Hewlett Packard, mais le marché de l’industrie de la Défense -– avec Boeing, General Dynamics, Lockheed Martin, Northrop-Grunman et Raytheon (les « Cinq Grands » de la Défense nationale) – demeurait « sûr » et « prometteur », c’est-à-dire « un bon placement pour votre argent ». Les analystes de Wall Street ont décrété sans sourciller qu’« avec le focus mis par l’administration sur la Défense, on peut désormais entrevoir avec optimisme que l’industrie de la Défense va cette année encore se surpasser sur les marchés boursiers », comme le rapportait le Nightly Business Report du 16 février.

Le mot d’ordre est lancé 0 les analystes financiers de Wall Street conviennent qu’en dépit du ralentissement de l’économie américaine, les actions de la Défense constituent « un abri sûr contre l’implosion des entreprises dot-com ». De façon plus générale, on émet l’hypothèse que le nouveau budget de la Défense de Bush sera « bon pour les affaires ». Il n’est pas surprenant que les fonds de pension et les investisseurs institutionnels soient déjà en train de modifier la structure de leurs portefeuilles.

Guerre et globalisation 0 le nouveau point « G » du néolibéralisme

La guerre et la globalisation marchent main dans la main. La militarisation fait partie intégrante des politiques néolibérales. L’augmentation du budget de la Défense contribue à enrichir les « Cinq Grands » producteurs d’équipement militaire tout en privant de ressources financières les programmes civils comme la santé, l’éducation et l’aide sociale, sans parler de la reconstruction des infrastructures urbaines américaines en pleine décomposition.

Alors que la production militaire monte en flèche, la récession frappe les secteurs de l’économie américaine qui produisent des biens de consommation et des services. En d’autres mots, seule l’économie civile est frappée. L’économie américaine est de plus en plus axée sur la croissance du complexe militaro-industriel ainsi que sur la vente de biens de luxe (voyages, loisirs, voitures de luxe, etc.) pour un marché restreint et ceci constitue en quelque sorte le projet du pouvoir financier et, bien sûr, de la classe politique, et cette évolution se fait au détriment des citoyens.

La « diplomatie des missiles »

Les bombardements sur Bagdad avaient certainement pour but d’intimider les pays qui veulent mettre fin aux sanctions contre l’Iraq. Mais, de façon plus générale, la « diplomatie des missiles » a pour objectif de renforcer la domination politique et économique américaine sous le couvert de ce qu’on appelle par euphémisme le « libre marché ».

La « main invisible » du marché ne fonctionnera jamais sans le poing invisible. McDonald ne peut prospérer sans McDonnell Douglas, le fabriquant du F-15, comme l’écrivait Thomas L. Friedman dans son Manifesto for the Fast World publié dans le New York Times Magazine du 28 mars 1999.

La machine de guerre américaine est conçue pour appuyer la conquête de nouvelles frontières économiques. Au Moyen-Orient, dans les Balkans et en Asie centrale, la puissance militaire américaine se positionne directement et par le biais de l’OTAN, non seulement pour appuyer les intérêts des conglomérats pétroliers anglo-américains, qui œuvrent main dans la main avec les grandes sociétés d’armement, mais également dans le but de coloniser l’ex-Union soviétique et les pays asiatiques. Entre-temps, les dépenses militaires qui montent en flèche abreuvent le complexe militaro-industriel aux dépens des besoins des civils.

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