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Québec gagnant !
N° 275 - décembre 2008
Le fruit d’une économie mondiale de main-d’œuvre à bon marché
Les invendus s’accumulent comme les chômeurs
Michel Chossudovsky
La crise financière s’aggrave au risque de perturber gravement le système international de paiements. Cette crise est bien plus grave que la Grande Dépression. Tous les grands secteurs de l’économie mondiale sont touchés. De récents rapports suggèrent que le système des lettres de crédit ainsi que le transport maritime international sont potentiellement en danger.

Le « plan de sauvetage » bancaire, envisagé dans le cadre du fameux Troubled Asset Relief Program (TARP), n’est pas une « solution » à la crise, mais la « cause » de plus de débâcles.

Le « plan de sauvetage » contribue au processus de déstabilisation de l’architecture financière. Il transfère de grandes quantités d’argent public entre les mains de financiers privés, au détriment du contribuable. Il conduit au dérapage de la dette publique et à une centralisation sans précédent du pouvoir bancaire. Qui plus est, l’argent du renflouage est utilisé par les géants financiers pour garantir leurs acquisitions à la fois dans le secteur financier et dans l’économie réelle.

En contre-partie, cette concentration sans précédent de puissance financière accule à la banqueroute des pans entiers des secteurs industriels et des services, provoquant la mise au chômage de dizaines de milliers d’employés.

L’économie réelle est en crise. L’augmentation du taux de chômage qui en résulte entraîne la baisse des dépenses de consommation, qui se répercute à son tour sur le niveau de la production des biens et services. Aggravée par la politique macro-économique néolibérale, cette spirale descendante cumulative aboutit à une offre excédentaire de marchandises.

Les entreprises ne peuvent vendre leurs produits puisque leurs employés, mis au chômage, n’ont plus les moyens de les acheter.

Les stocks de biens invendus s’accumulent. Toujours plus de travailleurs deviennent chômeurs. Des milliers d’entreprises en faillite sont chassées du paysage économique. Tôt ou tard, la production s’écroulera.

Les bas salaires et le chômage généralisé entraînent un déclin mondial du niveau de vie. C’est le fruit d’une économie mondiale de main-d’œuvre à bon marché, largement caractérisée par les usines d’assemblage à faible salaire dans les pays du tiers-monde. La crise actuelle élargit les contours géographiques de cette économie de main-d’œuvre à bon marché, provoquant l’appauvrissement de grands pans de population (dont la classe moyenne) dans les pays supposément développés. Aux États-Unis, au Canada et en Europe de l’Ouest, le secteur industriel entier est potentiellement en danger.

Nous sommes devant un long processus de restructuration économique et financière. Dans sa phase initiale, débutant dans les années 1980, à l’ère Reagan-Thatcher, des entreprises, des exploitations agricoles familiales et de petites entreprises ont été détruites ou délocalisées.

Dans les années 1990, le boum des fusions et des acquisitions a conduit à la consolidation simultanée de grandes entités corporatives, à la fois dans l’économie réelle et dans les services bancaires et financiers. Aujourd’hui, on voit que la concentration du pouvoir bancaire se fait au détriment des grandes entreprises.

Le trait caractéristique du phénomène actuel, c’est non seulement la capacité des géants financiers (grâce à leur contrôle décisif sur le crédit) à créer le chaos dans la production de biens et de services, mais aussi à saper et à détruire les grandes sociétés de l’économie réelle.

Les faillites surviennent dans tous les principaux secteurs d’activité : fabrication, télécommunications, vente au détail, centres commerciaux, compagnies aériennes, hôtels et tourisme, sans parler de l’immobilier et de la construction, et des victimes de la débâcle du prêt hypothécaire à risque (subprime).

Les données officielles ne décrivent ni la gravité de la crise ni ses effets dévastateurs sur le marché du travail, puisque beaucoup de pertes d’emplois ne sont pas signalées.

Cependant, il y a des affaires extrêmement rentables et lucratives qui naissent à partir des faillites. En effet, qui prend le contrôle des droits de propriété des grandes corporations industrielles en faillite ?

Avec l’effondrement des valeurs boursières, le prix de l’action des sociétés cotées subit une importante chute, qui affecte immédiatement la solvabilité et la capacité de ces sociétés à emprunter ou à renégocier leur dette (qui se base sur la valeur cotée de leurs actifs).

Les spéculateurs institutionnels, fonds spéculatifs (hedge funds) et autres, en tirent profit. Ils provoquent l’effondrement des sociétés cotées grâce à la vente à découvert et autres opérations spéculatives. Ils profitent ensuite de leurs gains de la spéculation à grande échelle.

Selon un rapport publié dans le Financial Times, il est évident que l’effondrement de l’industrie automobile des États-Unis est en partie le résultat de la manipulation : « General Motors et Ford ont perdu 31 pour cent, à 3,01 dollars, et 10,9 pour cent, à 1,80 dollars malgré l’espoir d’un possible plan de sauvetage par Washington de l’industrie au bord de la ruine. La chute est survenue après que la Deutsche Bank ait fixé un prix cible de zéro pour GM. » (Financial Times, 4 novembre 2008)

Les financiers se livrent à une débauche de magasinage. Les 400 milliardaires étasuniens de Forbes attendent le moment propice. Dès qu’ils auront consolidé leur position dans le secteur bancaire, les géants financiers, dont JP Morgan Chase, Bank of America, et autres, se serviront de leurs gains inattendus et l’argent du plan de sauvetage qui leur est fourni dans le cadre du TARP, pour étendre leur contrôle sur l’économie réelle.

La prochaine étape consiste à transformer les actifs liquides, à savoir la richesse, en papier monnaie, en acquisitions dans l’économie réelle. Les cibles de ces acquisitions sont les nombreuses industries très productives et les entreprises du secteur des services acculées à la faillite ou dont la valeur boursière s’est effondrée. Les gestionnaires de portefeuille ramassent les morceaux.

Nous faisons face à une relation malsaine entre l’économie réelle et le secteur financier. Les conglomérats financiers ne produisent pas de marchandises. Ils font essentiellement de l’argent grâce aux transactions financières. Ils utilisent comme un levier le produit de ces transactions pour prendre le contrôle des véritables sociétés de l’économie réelle, qui produisent des biens et des services pour la consommation des ménages.

Les nouveaux propriétaires de l’industrie sont des spéculateurs institutionnels et des manipulateurs financiers. Ils deviennent les nouveaux capitaines de l’industrie, non seulement en déplaçant les structures de propriété préexistante, mais aussi en installant leurs copains dans les fauteuils des gestionnaires des entreprises.

Le sommet financier du G-20 à Washington le 16 novembre confirme le consensus Washington-Wall Street. Bien que proposant officiellement un projet de restauration de la stabilité financière, dans la pratique l’hégémonie de Wall Street reste intacte. Nous nous dirigeons vers un système monétaire unipolaire dominé par les États-Unis, soutenu par leur supériorité militaire.

Les artisans du désastre financier, grâce à la Gramm-Leach-Bliley Financial Services Modernization Act (FSMA) de 1999, ont été investis de la tâche d’apaiser la crise qu’ils ont eux-mêmes créée. Ils sont à l’origine de la débâcle financière.

Le sommet financier du G20 ne remet pas en question la légitimité des fonds spéculatifs et des divers instruments du négoce des dérivés. Le communiqué final comporte un engagement imprécis et vague « pour mieux réglementer les fonds spéculatifs et créer davantage de transparence dans les titres adossés à des créances hypothécaires, dans le but de stopper la glissade économique mondiale. »

La solution à cette crise peut venir uniquement d’un processus de « désarmement financier, » qui remette vigoureusement en question l’hégémonie des institutions financières de Wall Street, notamment leur contrôle sur la politique monétaire. Le « désarmement financier » nécessiterait aussi le gel des instruments du commerce spéculatif, le démantèlement des fonds spéculatifs et la démocratisation de la politique monétaire. L’expression « désarmement financier » a été inventée à l’origine par John Maynard Keynes dans les années 1940.

www.mondialisation.ca

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