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Québec gagnant !
N° 275 - décembre 2008
À Montréal, le rapport du français à l’anglais a fléchi de 5 %
Le libre choix ne profite qu’au cégep anglais
Charles Castonguay
On s’emploie depuis quarante ans à rehausser le statut du français. Qui par la loi canadienne de 1969, qui par la loi 101. La première vise à mettre le français sur un pied d’égalité avec l’anglais. La seconde, à assurer au français un statut supérieur. Toutes deux demeurent loin d’atteindre leur objectif.

Comparer le statut du français avec celui de l’anglais n’est pas nécessairement compliqué. Prenons la région de Montréal où la compétition entre les deux langues est la plus intense. Entre 2001 et 2006, le poids de la population de langue d’usage française y a chuté de 70,9 à 69,1 % tandis que le poids de celle de langue d’usage anglaise a légèrement augmenté, passant de 17,3 à 17,4 %. Le rapport du français à l’anglais sur ce plan a fléchi de 3 % en cinq ans. Dans l’île de Montréal, le recul est de 5 %.

La cause principale de ce recul est le pouvoir d’assimilation démesuré de l’anglais. Pour le voir, comparons le statut du français et de l’anglais au foyer.

Dans la région métropolitaine, l’anglais attire une majorité des allophones qui choisissent de parler une nouvelle langue à la maison. Il y existe aussi une anglicisation nette des francophones, de l’ordre de 20 000 anglicisés au foyer.

De sorte qu’au recensement de 2006, la population parlant l’anglais comme langue principale à la maison compte 178 000 personnes de plus que celle de langue maternelle anglaise, comparativement à un gain correspondant de 124 000 nouveaux locuteurs usuels pour le français. Le rapport entre ces excédents revient à un ratio de 144 personnes additionnelles parlant l’anglais au foyer pour 100 parlant le français.

Certains objecteront que bon nombre des cas d’anglicisation comptés en 2006 étaient en marche ou déjà réalisés avant l’adoption de la loi 101. Réplique : bon nombre des cas de francisation comptés en 2006 étaient en marche ou déjà réalisés à l’étranger, avant que les allophones en cause n’aient immigré au Québec.

Nous savons que la langue de travail est un puissant déterminant de la langue d’assimilation. Quel est en 2006 le bilan dans ce domaine où, davantage que dans l’intimité du foyer, le choix de la langue est contraint par un environnement à majorité francophone ? Pour 250 000 travailleurs de langue maternelle anglaise, la région de Montréal compte 481 000 personnes qui travaillent principalement en anglais, ce qui représente un excédent de 231 000 utilisateurs additionnels. L’excédent correspondant pour le français est de 173 000. Cela revient à un ratio de 133 travailleurs additionnels anglicisés du point de vue de leur langue de travail, pour 100 francisés.

Nous savons également que la langue des études pertinentes à l’exercice d’un métier ou d’une profession a un « lien indéniable » avec la langue de travail. Nous avons vu aussi que le bilan France Boucher et Pierre Bouchard a escamoté l’information touchant ce lien névralgique. Voyons d’abord les études collégiales, domaine où l’idéologie canadienne du libre choix règne en maître.

En janvier 2005, le Comité de suivi de la situation linguistique, à l’OQLF, a examiné plusieurs indicateurs proposés par la direction de la recherche du ministère de l’Éducation. Nous avions trouvé très parlant un tableau qui montrait qu’au Québec, la majorité des étudiants allophones s’inscrivaient au cégep anglais : de 1989 à 2003, la proportion se maintenait entre 53 et 59 %. Le tableau montrait aussi que les francophones étaient beaucoup plus nombreux au cégep anglais que les anglophones au cégep français.

Nous n’avons jamais revu ce tableau clé. Il ne figure pas dans le fascicule intitulé « La langue de l’enseignement », signé par Michel Paillé, que l’OQLF a publié plus de trois ans plus tard, le même jour que son bilan Boucher-Bouchard. Le tableau ne se trouve pas non plus dans ce bilan. L’OQLF en a évacué tout ce que le Comité de suivi avait trouvé de significatif et qui risquait de susciter un débat sur le renforcement de la loi 101.

L’étude d’expert préparée par M. Paillé pour MM. Bouchard et Taylor ne met pas plus ces données de l’avant. Leur rapport n’en fait donc pas état. Non plus que l’avis du CSLF à sa ministre « responsable », paru fin juin dernier.

En recoupant différents tableaux de Paillé, on peut néanmoins reconstituer ce tableau d’ensemble de la situation. Voici ce que cela donne pour les années 2004 à 2006. En moyenne, pour 4 463 nouveaux inscrits de langue maternelle anglaise, le Québec compte annuellement le double, plus exactement 9 038, en nouveaux inscrits au cégep anglais. Cela représente en moyenne un excédent annuel de 4 575 étudiants. Les chiffres correspondants pour le français sont de 38 570 inscrits francophones, langue maternelle, et un total quasi identique de 38 929 étudiants inscrits au cégep français, pour un excédent annuel de 359. Le ratio entre les excédents est de 1 274 étudiants additionnels au cégep anglais pour 100 au cégep français.

C’est comme si la quasi-totalité des étudiants allophones choisissaient le cégep anglais. En réalité, 54 % des allophones se sont inscrits durant ces années au cégep anglais, contre 46 % au cégep français. Ces derniers ne font cependant que compenser un nombre équivalent d’étudiants francophones qui s’inscrivent au cégep anglais. Quant aux anglophones qui étudient au cégep français, ils sont fort peu nombreux.

Au total, donc, le libre choix ne profite qu’au cégep anglais. Cette information essentielle n’est nulle part mise en évidence dans tout ce que l’année 2008 nous a apporté comme bilan, rapport ou avis.

Hypertrophie excessive du réseau collégial anglais qui pousse à l’anglicisation démesurée de la langue du travail et du foyer. À un Québec de plus en plus anglais et de moins en moins français.

Durant les années 2004 à 2006, l’excédent des étudiants dans les universités québécoises de langue anglaise en regard de leur clientèle « naturelle », de langue maternelle anglaise, est en moyenne de 24 074 par année, contre 9 796 pour le français. Un ratio de 246 surnuméraires qui étudient en anglais pour 100 qui étudient en français.

Avantage à l’anglais, donc, aux études postsecondaires, au travail, au foyer et, maintenant, sur le plan démographique. Pas mal pour une minorité que d’aucuns prétendent exsangue.

Il y a plus. En octobre 2007, le Comité de suivi a approuvé pour publication une étude portant sur les attitudes linguistiques des Montréalais en 2004. Plus précisément, sur leur perception d’une personne qui parle français comparativement à une autre qui parle anglais. L’étude n’est pas parue avec les autres en mars dernier. Et le bilan Boucher-Bouchard n’en dit pas un mot. Son chapitre « Attitudes et comportements », qui aurait dû traiter de cette recherche, ne fait qu’aligner des données sur la langue de consommation des médias et des produits culturels.

« Contribution à l’étude des perceptions linguistiques » de Mme Elke Laur est enfin parue au creux de l’été dans le site Web de l’OQLF. Pas dans la collection « Suivi de la situation linguistique » pour laquelle elle avait été approuvée mais comme « note méthodologique » dans la moins prestigieuse série « Langues et Sociétés ». Tout pour l’enterrer.

Cette analyse du statut comparé du français et de l’anglais ne se réduit pas à une simple note méthodologique. Elle va au vif du sujet. Elle démontre, notamment, qu’« en moyenne une personne va être évaluée plus favorablement si elle nous parle en anglais ». Autrement dit, l’anglais détient encore à Montréal un statut social supérieur à celui du français. D’où l’avantage de l’anglais aux études postsecondaires, au travail et au foyer. D’où aussi la nouvelle tendance démographique vers un Québec plus anglais et moins français.

« Vos fonctionnaires ne vous disent pas toute la vérité sur la situation du français », avais-je dit à Louise Beaudoin, ministre responsable de l’application de la Charte de la langue française. C’était à Québec en août 1996. Je présentais un mémoire dans le cadre d’une consultation sur un projet de loi modifiant la loi 101. J’y critiquais un bilan de la situation préparé par un comité mené par Pierre Bouchard et Pierre Georgeault, directeurs de la recherche à l’Office et au Conseil de la langue française. Comité qui, avant de finaliser son bilan, avait « remercié » ses deux membres externes, Michel Plourde et Josée Legault.

Lucien Bouchard avait des problèmes à l’époque avec son miroir. Cela a finalement débouché sur le « bouquet de mesures » de Mme Beaudoin. Qui s’est vite fané.

Le gouvernement a changé depuis, mais pas l’appareil étatique ni le contrôle politique de l’information sur la langue. On vient de nous jouer le même scénario. Avant de finaliser le rapport Boucher-Bouchard, on a remercié le Comité de suivi. Ou « nettoyé la soue », dans le langage propre à « Mam » Boucher. Puis Bouchard et Taylor ont appelé de leurs vœux un « train de mesures » pour renforcer la position du français. Le CSLF est ensuite accouru avec un avis qui recommande ce que la ministre responsable avait déjà annoncé. On a enfin scellé le tout avec un love-in gouvernemental-patronal exaltant l’approche incitative à la francisation de la langue de travail, et une campagne de Fierté française.

À quand la manif ?

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