L'aut'journal
Le samedi 25 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Power Paul premier
N° 274 - novembre 2008
L’intégration est une expérience qui ne se vit pas à sens unique
La Génération 101 se soucie peu de l’inquiétude identitaire
Ginette Leroux
Pour survivre, une nation doit partager trois choses : une même histoire, une même langue, une même culture. Trois choses qui, tout récemment, faisaient partie du nous québécois. Les nouveaux immigrants qui partagent désormais notre langue ne partagent pas notre culture et, pour la vaste majorité, encore moins notre histoire », précise d’entrée de jeu Claude Godbout dans son documentaire « La génération 101 ».

Pour les nouveaux immigrants, l’intégration à la culture québécoise va-t-elle de pair avec la maîtrise du français ? Autrement dit, la loi 101 qui oblige les immigrants à scolariser leurs enfants en français a-t-elle une emprise suffisamment forte sur ces derniers pour les inciter à s’identifier à la société québécoise ?, se demande le réalisateur

Godbout met en scène un face à face entre deux générations d’immigrants issus de la loi 101. D’un côté, de jeunes adultes aux opinions bien tranchées, les deux pieds solidement ancrés dans la culture québécoise; de l’autre, des adolescents nouvellement arrivés qui maîtrisent le français et qui poursuivent leur scolarité dans les écoles secondaires montréalaises. Contrairement à leurs aînés, ces derniers ont un pied soudé à leur culture d’origine et l’autre mal assuré dans leur pays d’accueil. Leur parcours identitaire laisse songeur pour qui croyait à l’efficacité et aux efforts sans cesse renouvelés de la loi 101.

Akos Verboczy, Farouk Karim, Ruba Ghazal et Daniel Russo Garrido prennent la parole au nom des jeunes adultes. Les trois premiers, nés à l’extérieur du Québec, sont de fervents défenseurs de la loi 101 et la politique est devenue leur pain quotidien. Il en va autrement pour Daniel Russo Garrido qui, pourtant, est né à Québec d’un père paraguayen et d’une mère mexicaine. Comme rappeur, il se veut citoyen du monde et, comme tel, il préfère réciter ses textes en langue espagnole plutôt qu’en français lorsqu’il se produit en spectacle.

Akos Verboczy, maintenant commissaire d’école, raconte ses premiers pas en sol québécois.

Ayant quitté sa Hongrie natale le vendredi, il était en classe le lundi matin. C’était, selon lui, d’une importance capitale pour sa mère. « Je ne m’attendais pas à me retrouver dans une classe d’accueil dès mon entrée à l’école, mais plutôt dans une classe normale régulière avec plein de petits Canadiens. » Que des étrangers à ses côtés sont les premières images qu’il a eues de l’école québécoise. Sans compter que monsieur Nicolaï Nicolevitch, le professeur qui l’a accueilli, a vite montré ses origines roumaines en prononçant sans problème son nom de famille. « Je me suis vite senti chez moi et en sécurité », se souvient-il.

Il était « chez lui » mais pas nécessairement dans un contexte favorable à son intégration à la société québécoise, comme en témoigne cette anecdote troublante sur le Quebec bashing rapportée par Akos.

« Une troupe de danse folklorique vient donner un spectacle à l’école, raconte Akos. Suite à la danse créole, les Haïtiens applaudissent. Même mouvement chez les Grecs qui profitent d’une danse provenant de leur pays d’origine. Vient ensuite une danse folklorique québécoise. Les danseurs sont copieusement hués par les élèves. »

Pour dissiper le malaise ressenti à la fois par les artistes et par quelques enseignants, le directeur ira dans chacune des classes pour s’assurer qu’un événement semblable ne se produira plus. Si les Québécois ne sont pas présents dans l’école, ils le sont dans la société. Un respect minimum doit être rendu à la société d’accueil, répétera-t-il tout au long de sa tournée.

À l’école, Akos s’est lié d’amitié avec Farouk Karim. Ce dernier, né à Madagascar de parents indiens, s’est présenté aux dernières élections sous la bannière péquiste. Il raconte que son père leur a donné le goût de la politique. «  Tu vas voir, c’est Robert Bourassa qui va faire l’indépendance », leur disait son père, confiant en l’avenir du Québec.

Pour sa part, Daniel Russo Garrido tient des propos pour le moins étonnants. Bien qu’il soit né au Québec, le jeune homme se pose en critique sévère de la société québécoise actuelle.

« Oui, les Français sont les premiers arrivés, mais il y avait du monde avant », dit celui qui croit que l’histoire du Québec doit être revue et corrigée à la faveur du contexte de l’immigration actuelle. « Les Québécois, dit-il, comme s’il n’en était pas un, sont six millions, mais on est six milliards d’immigrants potentiels dans le monde. Je ne pense pas que dans cinquante ans les Québécois seront dans des réserves, mais je crois qu’on est beaucoup qui débarquent et on va continuer à débarquer », poursuit le jeune qui surfe sur la mode du moment d’une jeunesse qui n’en a que pour « l’ouverture sur le monde ».

Le film s’intéresse également aux tout nouveaux arrivants. On remarque clairement qu’ils sont partagés lorsqu’on les interroge sur la possibilité d’y faire leur vie. Pour certains, garçons ou filles sans distinction, la réponse est sans équivoque : c’est oui. D’autres hésitent, invoquent différents scénarios. Si les occasions sont meilleures ailleurs… Dans une autre province du Canada… Si je réussis à bâtir ma vie ici… .

Pour d’autres encore, le dilemme est tenace. « C’est pas qu’on veut pas s’intégrer, mais on peut pas », dit celui qui demande tous les soirs à sa mère de lui parler du pays qu’il a quitté à l’âge de 5 ans. Un autre qui a reçu une éducation sévère de ses parents critique celle d’ici. « Devant mon père, je ne vais pas employer de gros mots. Le Québécois de souche, lui, ne se gêne pas. Chez lui, ça passe. Chez nous, ce serait la fin du monde. Ici, les parents sont les amis de leurs enfants. Chez nous, l’autorité, c’est mon père. Ça m’arrange. Je ne risque pas de lâcher mes études, sinon je vais à la poubelle direct. »

« Dans les années 1960 et 1970, on reprochait aux immigrants de s’intégrer à la minorité anglophone, rappelle Godbout. Trente ans plus tard, ils ont tissé avec les Québécois des liens indéniables mais fragiles. L’intégration est une expérience qui ne se vit pas à sens unique. Une bonne part de la génération 101 se soucie peu de l’inquiétude identitaire des Québécois. Ils se veulent citoyens du monde. À nous de faire en sorte qu’ils se sentent davantage d’ici que d’ailleurs. »

Dans un cours de philosophie à l’école secondaire Saint-Luc, à Notre-Dame-de-Grâce, la professeure demande que chacun se range d’un côté ou de l’autre selon qu’il se croit complètement intégré à la société québécoise ou non. Ce n’est que lorsqu’elle retire le mot « complètement » que plusieurs changent de camp, répartissant quasi également le groupe d’élèves.

« Si nos parents étaient nés ici, purs Québécois, dit une jeune fille faisant partie des non-intégrés, ils comprendraient la situation d’ici et nous parleraient de ce qui se passe ici. Comme ils sont nés ailleurs, ils veulent nous apprendre ce qui se passe dans notre pays d’origine pour qu’on garde le contact. Je crois que nos parents sont des obstacles. Dans deux générations, est-ce que ce sera différent ? Peut-être, peut-être pas. Ce que nous ont appris nos parents, on va le transmettre à nos enfants », résume-t-elle.

À la lumière de ces propos, ne faudrait-il pas consacrer plus de ressources à l’intégration des parents si nous voulons compter plus de Farouk, de Akos et de Ruba dans le Québec d’aujourd’hui et de demain, une terre d’accueil séduisante pour des gens en quête d’une vie meilleure.

La génération 101, Réalisation de Claude Godbout, Euréka Productions, 2008

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.