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N° 274 - novembre 2008
La petite Aurore revit avec une larme de coulis aux bleuets
La fumée sans feu est une expérience hors du commun
Pierre Demers
J’ignore si le phénomène existe ailleurs qu’au Saguenay. Si c’est le cas, j’aimerais qu’on me le fasse savoir.

Roger Laliberté, 75 ans, a tourné à compte d’auteur (600 000 $ selon ses dires), sans aide de Téléfilm Canada qui refuse son scénario depuis dix ans, un cinquième long métrage au Saguenay, en été 2006. Il vient de lancer La Fumée sans feu en grande pompe cet automne, à la salle François-Brassard du cégep de Jonquière, le 10 septembre.

J’assistais à la première « mondiale » du film en question dans une salle occupée en grande partie par des parents et amis d’acteurs et d’actrices invités par la production et des curieux comme moi qui ont dû débourser 15 $ (sic) pour subir cette expérience hors du commun. Je n’en suis pas tout à fait remis.

Ma médication s’achève. Voici mes impressions générales de ce cinquième long métrage d’un cinéaste atypique qui s’obstine à investir ses RÉER et les revenus de ses appartements sur l’avenue Papineau à Montréal dans des projets cinématographiques qui appartiennent à une autre époque, au lieu de se faire dorer au soleil de Floride.

Comme si on continuait de tourner des films sur le modèle des mélodrames moralisateurs du temps de Renaissance Films et de Québec Productions. On n’est pas loin de La Petite Aurore, l’enfant-martyre avec une larme de coulis aux bleuets.

Ailleurs au Québec, Roger Laliberté reste un illustre inconnu. Ici aussi sans doute, pour les nouvelles générations de cinéphiles. Comme il refuse de remettre à la Cinémathèque québécoise les négatifs de ses films et encore moins une seule de leur copie, impossible de les montrer aux cinéphiles.

Il tient pourtant une place particulière dans l’histoire du cinéma d’ici. Le site internet de son dernier film offre au moins une lecture précieuse de la petite histoire de son parcours cinématographique.

C’est l’un des pionniers du cinéma pour enfants, l’ancêtre de Rock Demers et d’André Mélançon, qui tourne dès 1957 un premier long métrage pour enfants au Saguenay avec les moyens du bord, Le Diamant bleu.

Malgré les avertissements du clergé local, il persiste dans sa vocation et tourne un second film en 1961, Les Aventures de Ti-Ken inspiré d’un héros du Patro de Jonquière.

Évidemment, ces deux films sont tournés avec des techniciens et des comédiens non professionnels et de nombreux figurants de la région. Le monsieur Laliberté a sans doute un talent d’organisateur et de rassembleur pour mener à terme de tels plans de fou de cinéma.

Au milieu des années 60, il déménage à Montréal pour travailler comme monteur à Radio-Canada et y tourne un troisième long métrage pour enfants, en 1966, Les Plans mystérieux. Le film est présenté au Festival du cinéma canadien dirigé alors par Rock Demers.

Puis, presque dix ans plus tard, il revient au Saguenay pour tourner un film où il est question de drogue et de motards, Au bouttt. Le film démontre encore plus de défauts techniques que ses films pour enfants et se voit démoli par la critique. Puis c’est le silence total jusqu’en …2006.

Trente années et plus d’hésitations avant de reprendre la caméra et le Parc des Laurentides pour venir tourner ici (à 75 ans, tout de même) son cinquième long métrage, La Fumée sans feu, un autre long métrage en forme de plaidoyer pour les drogues douces, plus particulièrement le cannabis. Je connais des personnes âgées qui ne sont plus habitées par une telle passion… malheureusement.

Pour produire ce long métrage qui dénonce la prohibition et la répression contre les drogues douces, Roger Laliberté recrute tout ce qu’il peut trouver de comédiens et de comédiennes professionnels ou non du Saguenay.

Il fournit certains techniciens et trouve les autres membres de son équipe ici. Un jeune musicien polyvalent, Guillaume Thibert fait sa musique originale. Il paye tout ce beau monde de façon raisonnable sans évidemment respecter les tarifs de l’UDA. Mais comme les acteurs et actrices de la région sont plus que disponibles, ils acceptent de tourner dans un film qui va partout et nulle part.

Personne ne pourra voir le résultat du tournage avant la première « mondiale » du 10 septembre. Le réalisateur devra reprendre certaines scènes en été 2007 et forcer les comédiens et comédiennes à retrouver leur couleur de cheveux du premier tournage.

Les raccords au montage final assurés par le cinéaste lui-même finiront par en souffrir. Et on ne parle pas de la qualité douteuse de la prise de son en direct souvent retravaillée en postsynchronisation.

Le film est tourné en grande partie autour et à l’intérieur du cégep de Chicoutimi (ancien Séminaire où Laliberté a fait ses études), dans les rues transversales de la même ville et dans des intérieurs prêtés par des amis.

Un propriétaire de dépanneur chicoutimien y joue son propre rôle avec conviction, accompagné d’une caissière viêtnamienne sortie d’une ruelle montréalaise….

Tous les clichés photographiques de la région y défilent avec la bénédiction d’un cinéaste hanté par la nostalgie d’un coin de pays transformé depuis son départ vers la grande Ville… le film s’ouvre et se ferme sur la petite maison blanche …

L’expérience est plutôt pénible. On aurait pu survivre avec un bon court métrage de dix minutes sur le même sujet, soit les dangers d’interdire et de réprimer les drogues douces.

Mais deux heures de mélodrame sur le même sujet avec des acteurs plus ou moins professionnels qui récitent un texte sorti du petit catéchisme, c’est trop.

En gros, un ado qui fume du pot avec sa blonde pète les plombs après une dispute avec son père alcolo. Il dérive vers les grosses drogues, la prostitution, le crime, contracte le SIDA et se suicide en prison. Assez c’est assez. Et tout ce calvaire sur fond de famille plus ou moins bourgeoise nostalgique du Flower Power et des années 70 dans un Saguenay rempli de notables tordus.

Le son est quelconque, la caméra multiplie ad nauseam les champs et contre-champs dans les plans autant extérieurs qu’intérieurs et les comédiens sont tellement bavards qu’on a envie de leur crier de se taire et de finir leur joint dans leur coin.

Pour remplir à quelques reprises la salle du cégep de Jonquière, malgré l’interdiction des autorités de cette institution d’afficher le poster du film montrant deux ados en train de fumer un joint (sic), Laliberté s’est payé (à même son fonds de pension) une campagne de promotion dispendieuse.

Bande annonce dans les télés locales, pub radiophonique abondante lue par le gros Champagne des dizaines de fois sur les ondes de sa radio populaires et grosse tournée des médias.

Le Progrès-Dimanche du 7 septembre consacre la une de son cahier culturel à la sortie du film en rappelant la carrière régionale de Roger Laliberté et l’audace de ses propos. Toutefois, la directrice des pages culturelles du journal y joue la carte du chauvinisme sans mentionner qu’elle n’a pu voir le film.

Aucun journaliste ou chroniqueur des autres médias de la région (y compris Radio-Canada) ne portera un jugement critique quelconque sur La Fumée sans feu. Comme si on ne pouvait pas toucher à un cinéaste qui nous paye un long métrage entièrement « régional ». Le chauvinisme local a de ses exigences et limites qu’on ne peut franchir.

Admettons que Laliberté sait se faire aimer de tous. Il les paye juste assez pour les garder « de son bord ».

C’est tout de même un phénomène unique dans le paysage cinématographique national. La Fumée sans feu ne risque pas beaucoup de déborder hors du Parc des Laurentides. On va peut-être le retrouver un jour sur les tablettes des clubs vidéo dans la section « mélodrames de drogue ».

En attendant, il faut visiter le site internet que consacre le cinéaste à sa carrière de réalisateur saguenéen depuis 1957. C’est sans doute la seule réussite de cette aventure à compte d’auteur.

Si le calcul est bon, Roger Laliberté devrait revenir tourner son sixième film dans la région en 2036. Il aura alors 105 ans. J’ai hâte malgré tout.

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