L'aut'journal
Le dimanche 21 juillet 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Power Paul premier
N° 274 - novembre 2008

Le néolibéralisme a perdu, la gauche n’a pas gagné !
Pierre Dubuc
Le néolibéralisme, comme idéologie, a vécu. La meilleure preuve en est cette lettre signée par plus d’une centaine de professeurs de l’Université de Chicago pour protester contre la décision de l’institution de donner le nom de Milton Friedman à un centre de recherche de 200 millions $.

Dans leur pétition, les signataires accusent Friedman et ses théories d’avoir conduit l’économie mondiale au bord de l’abîme.

C’est avec une satisfaction non-dissimulée que, partout à travers le monde, les critiques du néolibéralisme voient les Claude Picher, Alain Dubuc, Nathalie Egrably et leurs semblables dans les différents pays déculottés par l’effondrement des marchés financiers. Tous ces chantres de la privatisation et de la déréglementation, tous ces partisans de l’État minimal et du tout au marché renient en catimini leur credo passé et se convertissent en douce en partisans de l’intervention étatique pour sauver de la débâcle les institutions financières.

Depuis le coup d’État au Chili en 1973, Friedman et ses disciples – les Chicago Boys – en sont venus progressivement à imposer leur idéologie à l’échelle de la planète, surtout après avoir reçu l’appui enthousiaste des gouvernements Thatcher et Reagan. Leur tâche a été facilitée par la destruction du mur de Berlin en 1989 et l’écroulement de l’Union soviétique qui ont laissé la gauche, privée de ses repères idéologiques classiques, sans voix pendant des années.

En proclamant qu’il fallait « créer de la richesse avant de la partager », les classes dirigeantes des différents pays ont accumulé des fortunes colossales, en repoussant toujours à plus tard la redistribution promise. Selon une récente étude de l’OCDE, les inégalités ont augmenté dans les trois quarts des pays membres de l’organisme. L’étude révèle que le Canada est l’un des trois pays où les 20 % des plus riches se sont le plus enrichis depuis le milieu des années 1990. Le Canada fait aussi partie d’un groupe de pays où les revenus des 20 % des plus pauvres ont diminué.

Déboussolé, acculé à la défensive, la gauche s’est gardée de nommer le phénomène qui se déroulait devant ses yeux. Des représentants de la droite ont fait preuve de moins de retenue. Warren Buffet, première fortune mondiale, n’hésitait pas à déclarer : « La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la remporter » (The New York Times, 26 novembre 2006).

Certains ont rétorqué que c’était une victoire à la Pyrrhus. Que la crise actuelle était en quelque sorte la revanche des pauvres, de la classe moyenne, étranglée par l’endettement, incapable de rembourser ses hypothèques. Peut-être. Mais c’est une bien mince consolation, car rien ne permet aux classes ouvrière et populaire de pavoiser. La descente aux enfers n’est pas terminée. Les fonds de pension – qui gèrent des salaires différés – ont perdu 100 milliards au cours de la dernière année, soit près de 20 % de leur valeur. Cela n’est pas étranger au fait qu’un nombre de plus en plus grand de Canadiens diffèrent le moment de la retraite, selon une étude de Statistique-Canada.

Le nouvel interventionnisme de l’État n’est pas synonyme d’une meilleure redistribution de la richesse. Au contraire. L’État accourt avec ses milliards au chevet des institutions financières, opérant un extraordinaire transfert de richesses en faveur d’une poignée de bien nantis. Soulignons que les dirigeants de ces institutions n’avaient pas manqué de retirer leurs billes avant la dégringolade boursière. Le chroniqueur financier Michel Girard de La Presse a révélé, après avoir analysé les transactions des initiés des six grandes banques canadiennes, qu’une soixantaine de banquiers ont liquidé des actions de leur banque pour une valeur globale de 55 millions de dollars avant le carnage boursier du mois de septembre (La Presse, 6 octobre 2008).

La palme à ce chapitre revient à Lawrence S. Bloomberg de la Banque Narionale qui a liquidé un bloc de 278 690 actions de la Banque Nationale, pour une valeur brute de 13,9 millions de dollars. M. Montalbano de la Banque Royale s’est départi d’un bloc de 200 000 actions de la Banque Royale, pour une valeur globale de 9,7 millions.

Et ce n’est là sans doute que la pointe de l’iceberg. Dans une entrevue accordée au Globe and Mail (12 septembre 2008), l’ancien directeur de la Banque du Canada, David Dodge, avouait que lui et plusieurs autres dirigeants de banques centrales à travers le monde savaient depuis 2003 ce qui se préparait.

La crise actuelle sera l’occasion d’une formidable poussée vers une plus grande concentration de la richesse entre quelques mains. Déjà, comme l’a démontré Michel Chossudovsky, la banque JP Morgan Chase, contrôlée par la famille Rockefeller, et la Bank of America ont consolidé leur contrôle sur le paysage bancaire américain.

Un autre indice inquiétant de l’arnaque en cours est le rôle clef que joue la firme américaine Goldman Sachs dans la « gestion » de la crise financière. Le secrétaire d’État américain Henry Paulson vient de chez Goldman Sachs. Il en va de même de Marck Carney, le nouveau gouverneur de la Banque du Canada. Viennent également de Goldman Sachs, Mario Draghi, gouverneur de la Banque d’Italie; John Thain, principal dirigeant de Merrill Lynch avant son acquisition par la Bank of America dont il est venu un des dirigeants; Robert Steel, président de Wachovia avant sa fusion avec la banque Wells Fargo; Robert Rubin, dirigeant de la banque Citigroup, ancien secrétaire d’État au Trésor et un des principaux conseillers de Barack Obama.

En même temps, la récession fait mal aux finances publiques et des gouvernements, dont celui de l’Ontario, annoncent déjà des déficits. Le fédéral et le Québec emboîteront bientôt le pas et ces déficits sont annonciateurs de compressions dans les programmes sociaux.

Un nouveau discours est en train de s’articuler pour justifier les prochaines coupures et l’aide de l’État aux banques et aux institutions financières, mais également aux entreprises. Il sera distillé par les mêmes organismes, les mêmes médias, les mêmes journalistes qui, hier, faisaient « l’éloge de la richesse » en prônant l’État minimal.

Les forces progressistes et syndicales ont devant eux le défi de bien identifier l’articulation de ce nouveau discours et de le tailler en pièces avant qu’on réussisse à l’imposer. Au cours des prochains mois, des centaines de personnes vont perdre leur emploi. D’autres vont devoir reporter à plus tard leur retraite ou retourner sur le marché du travail pour subvenir à leurs besoins.

La gauche doit humblement reconnaître qu’elle n’a pas gagné la lutte idéologique contre le néolibéralisme et que cela explique la faiblesse de la mobilisation populaire, syndicale et politique contre les politiques néolibérales. En fin de compte, c’est la vie réelle qui en a démonté les ressorts et a renvoyé cette idéologie dans les poubelles de l’Histoire.

Nous ne pouvons nous payer une telle insuffisance devant la crise en développement qui, une fois que sera constaté l’échec inévitable de la concertation mondiale en cours, entraînera l’adoption de mesures protectionnistes et aiguisera les risques d’affrontement entre les pays. Soyons assurés d’une chose, ce ne sont pas dans les budgets militaires qu’on va couper. Pour nous préparer à cet affrontement, il faudra bien le nommer. Et, pour le faire, nous pouvons nous référer sans gêne à Warren Buffet.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.