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Power Paul premier
N° 274 - novembre 2008
Une première depuis 1844
L’anglais en hausse, le français en baisse
Charles Castonguay
Le sociologue Calvin Veltman est un de nos grands gourous en matière de suivi de la situation des langues au Québec. « La guerre linguistique est finie : le français a gagné ! » a-t-il claironné dans La Presse du 23 octobre 1999. Il a dû en fumer du bon.

Dans Vitalité du français, léthargie de l’anglais, étude qu’il a rédigée après le recensement de 2001 pour Brent Tyler, avocat de toutes les causes visant à affaiblir la loi 101, Veltman ne touche plus terre. Il se demande « jusqu’à quel point la communauté anglo-québécoise continuera son déclin tel qu’observé, avant que ne se produise un effondrement plus général et relativement rapide [qui mènera à] une communauté anglo-québécoise en phase terminale […] Est-ce qu’il y a un point de non-retour pour le groupe anglo-québécois ? Nul ne le sait, mais il faut bien y réfléchir… »

Les francophones n’ont manifestement pas le monopole des prophètes de malheur !

Veltman peut aller se rhabiller. Le recensement de 2006 a rappelé lequel du français ou de l’anglais est léthargique et lequel pète le feu.

Encore faut-il avoir l’esprit ouvert pour le voir. Les commissaires Bouchard et Taylor y sont restés résolument aveugles.

Avant eux, « Mam » Boucher s’était empressée, avec l’aide de Pierre Bouchard, ex-directeur de la recherche à l’OQLF, de livrer un portrait biaisé des données de 2006. Leur bilan de mars dernier étouffe le caractère dramatique de la chute du poids des francophones ainsi que la progression du poids de la population de langue d’usage anglaise. Il ne souligne pas non plus que la croissance des effectifs de langue anglaise est une première depuis le recensement de 1971 – ce que Statistique Canada avait pourtant bien mis en relief à la diffusion des données de 2006. Surtout, le bilan Boucher-Bouchard évite de faire ressortir qu’au Québec, un poids de l’anglais en hausse conjugué à un poids du français en baisse, est une première depuis au moins 1844.

Jouons un peu à notre tour au Bonhomme Sept-Heures. Les toutes premières années du XXIe siècle ont-elles marqué un « tipping point », un point de renversement, après quoi la situation bascule vers un Québec de plus en plus anglais et de moins en moins français ?

C’est pour qu’on ne l’achale pas avec des questions comme ça que Jean Charest a nommé « Mam » Boucher à l’OQLF. Il n’a même pas profité du creux de l’été pour la remplacer, ce qui en dit long sur l’engagement de Charest envers le français.

Coup de théâtre ! M. Conrad Ouellon, président du Conseil supérieur de la langue française (CSLF), s’offusque du non-bilan de l’OQLF. Il se fait fort de présenter à la ministre responsable un avis – qui tombe après la Saint-Jean, dans l’indifférence estivale. Sa synthèse de la situation ne dit mot de la chute spectaculaire du poids des francophones en 2006. Ni du nouvel essor de l’anglais. Ses recommandations sentent le réchauffé. Lui aussi a été nommé par Charest.

Pourtant, d’un recensement à l’autre, le renversement de la situation s’inscrivait de plus en plus clairement dans les groupes d’âges des populations de langue maternelle anglaise et française. Leur profil selon l’âge exprime fidèlement leur vitalité intrinsèque. Comparons par exemple le profil pour l’anglais dans la région métropolitaine de Montréal, en rouge, avec celui pour le français, en bleu.

Le profil rouge est bien campé, gras dur, porteur d’avenir. Le bleu, par contre, est déséquilibré et déficitaire à sa base. Pour le français, le déficit entre les enfants de 0-4 ans et les adultes de 30-34 ans, les plus susceptibles d’être leurs parents, est de l’ordre de 20 %. Il n’y a pas, pour l’anglais, de déficit correspondant entre les générations. L’ensemble du Québec présente une situation semblable.

Cet avantage « lourd » de l’anglais sur le français n’a pas de raison démographique : depuis un quart de siècle, les populations anglophone et francophone sont également sous-fécondes. La différence entre les profils relève plutôt du statut social déficient du français vis-à-vis de l’anglais à Montréal, qui se traduit par le pouvoir d’assimilation démesuré de l’anglais.

Par rapport aux populations anglophone et francophone en présence, l’anglais exerce sur les allophones un pouvoir d’attraction six fois supérieur à celui du français. La région métropolitaine comporte aussi en 2006 une anglicisation nette de 20 000 francophones. Les allophones et francophones anglicisés élèvent leurs enfants en anglais. De langue maternelle anglaise, ces enfants s’ajoutent à la base du profil rouge et compensent entièrement la sous-fécondité anglophone.

Les enfants des allophones francisés ne renflouent pas au même degré la base du profil bleu. Si le français et l’anglais exerçaient un pouvoir d’attraction proportionnel à leur poids démographique respectif, le profil rouge et le profil bleu seraient pareils. Ce n’est pas du tout le cas.

Le démographe Jacques Henripin, autre éminent expert de l’écurie Brent Tyler, prétend que, malgré le pouvoir d’assimilation disproportionné de l’anglais, les francophones maintiendront leur poids parce que les anglophones quittent le Québec en surnombre. Le hic, c’est que ce genre de victoire par défaut dépend des départs anglophones. Or depuis le référendum de 1980, les anglophones se font plus rares parmi les Québécois qui déménagent ailleurs au Canada. Leur poids parmi les sortants est passé de 65 % en 1976-1981 à 40 % en 2001-2006. Il suffit que le Québec connaisse des pertes migratoires assez faibles au profit du reste du Canada pour que l’avantage lourd de l’anglais fasse voir son effet. C’est ce qui vient de se produire en 2001-2006.

Comment mettre la prédominance du français à l’abri de la conjoncture migratoire interprovinciale ? Le dérapage du dernier lustre démontre que la sursélection d’immigrants francisants ou francisés est insuffisante à cette fin. La campagne de « fierté francophone » que vient de lancer la ministre St-Pierre le sera encore moins.

L’avantage lourd de l’anglais sur le français en matière d’assimilation vient de renverser une tendance deux fois séculaire. L’appareil étatique s’est arrangé pour qu’on ne le remarque même pas.

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