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Un vote stratégique au carré
N° 273 - octobre 2008
Pendant que les deux solitudes se muent en deux inquiétudes
L’usage de l’anglais ne cesse d’augmenter à Montréal
Charles Castonguay
Dans leur document de consultation, les commissaires Bouchard et Taylor avaient abordé de front l’inquiétude de la majorité quant à la survie du français. Dans leur rapport final, par contre, ils affirment n’avoir ajouté ce thème à leur mandat qu’après qu’il eut fait « irruption » lors des premières audiences publiques tenues en septembre 2007 à Gatineau ! Puis ils ferment la marmite, sans formuler la moindre recommandation apte à dissiper l’inquiétude des francophones.

Pour justifier l’inaction, les commissaires nous resservent le vieux truc du verre à moitié plein, à moitié vide. Leur rapport aligne une série de données rassurantes pour le français, dont plusieurs sont douteuses, suivie d’une série d’observations négatives d’égale longueur, mais n’offre aucune vision d’ensemble.

L’Office de la langue française avait employé la même tactique deux mois plus tôt. Son bilan Boucher-Bouchard présentait une logorrhée d’informations disparates, sans synthèse ni conclusion. Cela avait fait bondir avec raison les journalistes.

Au fond, l’attitude des commissaires à l’égard de la question linguistique se nourrit d’idées fixes plutôt que d’une appréciation attentive des tendances récentes. D’une part, il n’y a pas lieu, selon eux, de partager le « sentiment profond d’inquiétude » de la majorité, « étant donné le poids démographique qu’elle représente et l’influence prépondérante qu’elle exerce sur les institutions ».

D’autre part : « Il existe une inquiétude chez les Anglo-Québécois, qui ont vu leur poids démographique et politique décroître progressivement depuis 40 ans. » Ils en rajoutent, même : « la décroissance de la population anglophone, en particulier depuis 1991, a favorisé un climat d’insécurité ».

Les Deux Solitudes se seraient ainsi muées en Deux Inquiétudes. Et deux inquiétudes, ça fait une certitude : « Il n’y a donc pas de solution en vue à court terme, mais, dans l’ensemble, il n’y a pas non plus de péril véritable. »

Cela fait à nos deux commissaires une si belle jambe, que de renvoyer dos à dos les appréhensions compréhensibles de la majorité et la propagande du Quebec Community Groups Network, organisme qui a pris la relève d’Alliance Québec en matière de chantage au martyre linguistique et à l’« exode » des anglophones.

Réveille ! L’une des deux grandes nouvelles apportées par le dernier recensement c’est, nous l’avons vu, que la perte de l’importance relative de la population de langue française, en marche depuis 1986, s’est singulièrement accélérée depuis 2001. L’autre, c’est que l’effectif aussi bien que le poids de la population de langue anglaise ont cessé de décroître.

En fait, durant la période 2001-2006, la population de langue d’usage anglaise a augmenté deux fois plus rapidement que celle de langue d’usage française. Si bien que dans la région de Montréal comme dans l’ensemble du Québec, la population anglophone est, n’en déplaise à MM. Bouchard et Taylor, plus nombreuse en 2006 qu’en 1991.

Bonnes et excellentes nouvelles pour l’anglais ! Sur lesquelles les contractuels embauchés par les commissaires n’ont pas su attirer leur attention. Ici encore, voyons ce qu’aurait pu en dire mon ami Paillé : « L’examen des données de 2006 apporte des faits nouveaux. Du côté des Québécois de langue d’usage anglaise, on note avec surprise une stabilisation de leur poids. Entre 2001 et 2006, la population anglophone s’est accrue de 3,4 % dans l’île de Montréal et de 6,4 % dans la région métropolitaine. Il faudra, hélas, attendre le prochain recensement pour savoir si celui de 2006 marque un point tournant. »

Ça colle, sauf encore qu’il n’est pas besoin d’attendre 2011. Car l’anglais continuera d’exercer un pouvoir d’assimilation démesuré auprès d’une population immigrante en hausse constante, ce qui apportera un nombre toujours croissant de recrues additionnelles à la population de langue d’usage anglaise. Et le nombre d’anglophones qui quittent le Québec pour aller vivre dans une autre province a poursuivi en 2006 sa tendance à la baisse, que chaque recensement est venu confirmer depuis le référendum de 1980.

D’ailleurs, la stabilisation constatée en 2006 n’est pas vraiment une surprise non plus. À la suite du recensement de 2001, le démographe Marc Termote avait prévu, pour le demi-siècle à venir, une stabilisation du poids des anglophones au Québec, conjuguée à une baisse régulière du poids des francophones. Notons que Paillé a eu les résultats de Termote en main plus d’un an avant que « Mam’ » Boucher n’en permette la publication en mars dernier.

La réalité a dépassé la fiction : le recensement de 2006 révèle une baisse un peu plus rapide du poids des francophones que celle que Termote avait prévue. La raison en est simple. Par crainte d’être taxé de pessimisme, Termote avait faussé ses prévisions en faveur du français, en supposant que la population allophone se franciserait à un rythme tout à fait invraisemblable.

Loin, de toute façon, des prévisions autant que des faits, MM. Bouchard et Taylor préfèrent se hisser au-dessus de tout ça, dans la stratosphère des Grands Principes purs et durs. Or, la prémisse qui guide leur approche de la question linguistique est d’emblée irrecevable : « La langue représente un sujet plus épineux […] il en sera probablement toujours ainsi : la tranquillité linguistique ne sera jamais acquise ici ; en ce sens, le Québec francophone est voué à vivre dans une tension permanente. »

C’est parfait pour un temporisateur comme Jean Charest, mais c’est aux antipodes de l’engagement de Camille Laurin. Et aussi de celui de Robert Bourassa. Si, dans les années 1970, la majorité s’était résignée à l’insécurité linguistique à perpétuité, jamais se serait-on efforcé, d’abord avec la loi 22, ensuite avec la loi 101, d’imposer le français comme langue de travail ou comme langue de scolarisation des enfants des nouveaux arrivants.

La majorité doit-elle, au nom d’un pareil principe mortifère, cesser d’aspirer à la sécurité linguistique ? Et ne plus oser légiférer dans le but d’assurer la pérennité d’un Québec français ?

Certes, Bouchard et Taylor discourent sur le français comme « langue publique commune » et comme voie de formation d’une « identité collective » au Québec. Mais ils soulignent également que « la dualité francophone/anglophone est un élément permanent, structurel de la société québécoise […] il existera toujours au Québec un dualisme linguistique, une double filière sur le marché du travail et un double réseau de références identitaires ».

Étant donné, d’une part, semblable consécration d’un Québec à jamais bilingue, d’une seconde société d’accueil, plus payante et de langue anglaise, et, d’autre part, la ferveur avec laquelle les commissaires insistent – à tort – sur l’autre Grande Inquiétude, celle de voir s’étioler la population anglophone, on a franchement l’impression que Taylor a eu le dessus sur Bouchard. En l’occurrence, il aurait joué un rôle comparable à celui de Frank Scott, mentor de Pierre-Elliott Trudeau, lors de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme dans les années 1960.

Nos deux moralistes l’ont suffisamment martelé : compte tenu de son poids, la majorité n’a pas à s’inquiéter.

Mais n’est-il pas naturel, justement, que l’inquiétude pointe lorsque ce poids qui assure la sécurité de la majorité se trouve en baisse depuis le milieu des années 1980 ? Et n’est-il pas naturel, voire salutaire, que cette inquiétude s’accentue du fait que cette baisse de poids s’accélère, comme le montrent les données de 2006 ? Faut-il non seulement se résigner à vivre dans un état de tension permanente mais accepter de vivre dans un état de tension croissante ?

Quand sera-t-il permis d’agir de nouveau de façon à faire baisser la tension ? Quelle est donc cette religion du petit pain, ce culte de l’impuissance et de l’abnégation ? Quel point tournant la situation doit-elle encore franchir pour qu’il soit enfin légitime de passer de la « grande vigilance » et de la « plus grande prudence » à l’adoption de nouvelles « mesures radicales », c’est-à-dire structurantes et efficaces ?

Face aux résultats de 2006, on ne peut plus soutenir que « la conjoncture est incertaine ». Poids des francophones en chute libre et poids stable des anglophones égale un rapport de force de plus en plus favorable à l’anglais et de plus en plus défavorable au français. Le ratio francophone/anglophone au Québec reculera jusqu’à nouvel ordre.

Voilà la véritable nouveauté qu’apportent les données de 2006. Voilà une nouvelle donne qui commande autre chose que papotage et attentisme.

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