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Obama et le Québec
N° 272 - septembre 2008
Le recul du bilinguisme au Québec est un attrape-nigaud
Deux millions de francophones se déclarent déjà bilingues
Charles Castonguay
Mm. Bouchard et Taylor avaient posé dans leur document de consultation la question fondamentale : l’inquiétude pour la survie de la majorité francophone au Québec est-elle fondée ? Ils se sont cependant contentés d’affirmer alors que « d’importants indices de francisation sont en hausse », sans offrir grand-chose d’autre à l’appui que des propos rassurants – mais faux – sur la stabilité du poids des francophones entre 1986 et 2001.

J’ai reconnu là la griffe jovialiste du démographe Victor Piché, seul contractuel nommé dans ce document. C’est pourquoi j’avais suggéré de rendre publics les rapports d’experts à mesure que les commissaires les recevraient, afin qu’on puisse juger de leur qualité. Pour toute réponse, on m’a confié que le démographe Michel Paillé travaillait aussi pour la commission. Je me suis alors résigné au pire.

De fait, les médias ont monté en épingle une fuite étonnante. Dans leur rapport final, les commissaires allaient, semble-t-il, fustiger la majorité francophone pour un supposé blocage envers l’apprentissage de l’anglais. Quelle fausse piste ! Le recensement de 2001 avait déjà compté plus de deux millions de Québécois francophones qui se déclaraient bilingues.

La nouvelle s’est néanmoins avérée. Paru le 22 mai dernier, le rapport Bouchard-Taylor sermonne rondement les « Québécois d’origine canadienne-française » dont la « mémoire écorchée » par le « long combat » pour sauver le français « risque de se retourner contre l’apprentissage de la langue anglaise. Or, l’anglais qu’il faut apprendre et parler aujourd’hui, ce n’est pas celui de Lord Durham [mais] celui qui permet d’accéder à toutes les connaissances et d’échanger avec tous les peuples de la terre […] Cette question mérite la plus grande attention : sinon, c’est une génération de jeunes Francophones qui risque d’être injustement pénalisée […] les Francophones québécois […] n’ont guère le choix de s’y engager, sous peine d’un énorme appauvrissement. »

En vérité, c’est là un discours de lords Durhams qui s’ignorent. Mais passons sur la naïveté des commissaires quant aux visées impérialistes derrière l’actuelle offensive de l’anglais dans le monde. Sur quels faits concrets se fonde donc, au juste, cet échafaudage psychanalytique ?

C’est Paillé qui a sonné l’alarme. Selon son rapport d’expert signé le 16 janvier 2008 mais publié seulement, lui aussi, le 22 mai, « L’examen [des] données [du recensement de 2006] selon la langue maternelle apporte des faits nouveaux. Du côté des Québécois de langue maternelle française, on note avec surprise une régression du bilinguisme […] le recul du bilinguisme chez les francophones est de 2,7 points dans l’île de Montréal et de 2,4 points dans la région métropolitaine […] Les données brutes […] ne permettent pas d’expliquer pourquoi ces changements sont survenus. Il faudra hélas attendre le prochain recensement, voire des enquêtes approfondies, pour savoir si le recensement de 2006 marque un point tournant. »

Foutaise. Lors de la diffusion des données de 2006, le 4 décembre 2007, Statistique Canada a consacré deux pages de son document d’analyse à avertir les utilisateurs qu’un courriel avait incité les francophones bilingues à se déclarer unilingues au recensement, afin de prévenir une réduction des services fédéraux en langue française. Le document précise que le regain douteux de l’unilinguisme français s’est manifesté jusque dans des provinces où le taux d’anglicisation des francophones poursuit pourtant sa tendance à la hausse.

De toute évidence, le recul du bilinguisme des francophones enregistré en 2006 tant au Québec qu’en Ontario et au Nouveau-Brunswick est un attrape-nigaud.

Les analystes Ghislaine Lapierre et Marc Rioux ont néanmoins relayé la bourde de Paillé dans un mémo aux commissaires daté du 27 février 2008. Ce n’est que beaucoup plus tard, soit le 24 avril, que Lapierre et Rioux ont ajouté à leur mémo une note pour saisir les commissaires du caractère suspect de l’information en cause. Ils y font enfin état de l’avertissement de Statistique Canada au sujet du sabotage des données sur le bilinguisme par un courriel subversif. Les commissaires n’auraient donc été mis au parfum qu’une fois terminée la rédaction de leur rapport final, le 30 mars.

La fausse alarme déclenchée par Paillé aura malheureusement détourné l’attention d’une autre évolution, celle-là authentique. Les médias l’avaient relevée dès la diffusion des données de 2006 : le poids des francophones au Québec est désormais en chute libre.

Voilà une vraie raison de s’inquiéter. Le poids des francophones détermine en grande mesure si la majorité québécoise restera apte à intégrer les immigrants.

C’est ce que Paillé aurait dû souligner à double trait. Pastichons, pour voir : « L’examen des données de 2006 selon la langue maternelle apporte des faits nouveaux. Du côté des Québécois de langue maternelle française, on note avec surprise une régression de leur pourcentage. Le recul du poids des francophones est de 3,4 points dans l’île de Montréal et de 2,6 points dans la région métropolitaine. Il faudra hélas attendre mon prochain contrat – euh, le prochain recensement – pour savoir si le recensement de 2006 marque un point tournant. »

Ça colle. Sauf qu’avec la hausse actuelle du niveau d’immigration, pas besoin d’attendre 2011 pour savoir ce qu’il en sera.

Un suivi rigoureux des données démontre d’ailleurs que la tendance à la baisse s’est installée depuis vingt ans déjà. Le poids des Québécois de langue maternelle française dans l’ensemble de la province, par exemple, a baissé de 0,5 point de pourcentage durant 1986-1991, de 0,4 en 1991-1996 ainsi qu’en 1996-2001 et de 1,8 entre 2001 et 2006. Dans la région métropolitaine de Montréal, les baisses correspondantes sont de 0,8 point, de 0,6, de 0,2 et de 2,6.

Autrement dit, si l’on soigne la comparabilité des données, le poids des francophones n’est jamais demeuré stable de 1986 à 2001, comme le prétendait le document de consultation Bouchard-Taylor.

Il n’a jamais connu non plus des hauts et des bas entre 1991 et 2006, comme le veut Paillé qui se limite dans son rapport à aligner machinalement des données, sans recul critique. Sans tenir compte du nombre d’allophones non énumérés qui fluctue d’un recensement à l’autre, ni du biais en faveur du français causé par les changements apportés au questionnaire en 2001, ni de l’inclusion dans la région métropolitaine de Montréal en 2006 de sept municipalités périphériques additionnelles, à 96 % francophones.

Le poids des francophones a encore moins évolué à la hausse entre 1986, 1991, 1996 ou 2001, comme l’ont déclaré à diverses reprises Jacques Henripin, Jack Jedwab, Victor Piché, Calvin Veltman ou Réjean Lachapelle, démolinguiste en chef à Statistique Canada, à l’occasion tantôt du référendum de 1995, tantôt de la commission Larose, tantôt des attaques de l’avocat Brent Tyler contre la loi 101.

À ce propos, pendant la campagne référendaire de 1995 l’avocat Julius Grey avait susurré un argument particulièrement ratoureux pour voter NON : « Les préoccupations linguistiques ne suffisent plus pour justifier la souveraineté […] à moins d’une chute dramatique dans le pourcentage de francophones à Montréal. »

Entrez, mais entrez donc dans ma cage à homards !

Si l’on attend que la chute du poids du français devienne « dramatique » aux yeux de Julius et consorts, il sera trop tard. Trop tard pour stopper le recul du français. Et trop tard pour revenir à la souveraineté.

À en juger par la manière dont leur document de consultation laissait entendre que les francophones n’ont pas à s’inquiéter, on se doutait bien que Bouchard et Taylor allaient se ranger dans le camp des négationnistes. Cela s’est aussi avéré. À leurs yeux, il ne faut pas s’en faire avec la chute abrupte du poids des francophones en 2006.

Ils brossent en effet dans leur rapport final un tableau de la situation linguistique qui, selon eux, « ne révèle pas de changements brusques, profonds ».

Toujours prompts à culpabiliser la majorité, ils précisent qu’il ne faut pas céder à un « état d’alarme », aux « paniques stériles » ou aux « visions catastrophistes ». Et surtout pas envisager de « mesures radicales » comme d’étendre la loi 101 au cégep.

À la diffusion des données de 2006 le 4 décembre dernier, les médias ont tout de suite vu plus juste qu’une commission qui a coûté des millions.

À suivre.

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