L'aut'journal
Le jeudi 18 juillet 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Obama et le Québec
N° 272 - septembre 2008
Le maire Doré a eu sa fenêtre, Tremblay aura son quai
Prions pour que les bateaux de croisière sauvent la Baie !
Pierre Demers
Dimanche 31 août, sur le quai d’escale en construction à la Baie. C’est mollo. Les mêmes curieux et visiteurs que d’habitude flânent sur la promenade parmi les roulottes aménagées par les entrepreneurs en grande partie de l’extérieur, qui se partagent les 33M$ du chantier.

On prépare l’installation de la passerelle qui reliera les 133 pieux foncés dans la baie depuis des mois. Des pieux gigantesques pour soutenir une passerelle démesurée de 370 mètres, aussi « longue que la tour Eiffel » lit-on sur les panneaux d’information qui circonscrivent le chantier. En se penchant la tête, on se croira à Paris…

Il faut bien que les gens comprennent un peu ce qui se passe là. Les autres peuvent aller consulter le site internet du projet (www.toutlemondeabord.com) qui propose des images du fameux quai et des données techniques.

C’est le site de Promotion Saguenay, un fonds alimenté par les taxes municipales et contrôlé par le maire et ses acolytes pour mener à terme les « ambitions » de la ville. Le projet du maire de Saguenay, un beau bateau monté pour faire plaisir aux gens de la Baie qui n’en finissent plus de voir fermer leurs usines.

Se fiant à ses amis du port de Québec et aux chiffres de la revue Commerce (en 2007, l’industrie des croisières comptait 15,7 millions de passagers générant 35 milliards de retombées économiques ; en 2011 on prévoit 20 millions de passagers pour 100 milliards de retombées), le maire a tout mis ses œufs dans ce projet.. Sky is the limit !

La manne devra également retomber du côté de la Baie à la condition que son quai d’escale pour les bateaux de croisières soit prêt et conforme aux exigences de ces gigantesques hôtels flottants.

Déjà, on sait que le quai ne sera pas prêt à temps pour la première visite du Eurodam Holland American prévue le 9 septembre et trois autres fois par la suite avec un arrivage de nouveaux touristes.

L’autre navire qui viendra à la Baie, le Royal Primary Princesss Cruisers accostera lui aussi quatre fois du 17 septembre au 27 octobre. Ce n’est pas encore cette année que le maire pourra célébrer sur son quai d’escale de 33M$.

En fait tout est en place pour 2009 – tiens, une année d’élections municipales…– pour voir défiler les gros bateaux de croisières dans la Baie et se bousculer les touristes de New York et d’ailleurs sur le fameux quai. Une autre coïncidence électorale du maire de Saguenay qui règne sur sa ville comme un grand capitaine.

Que pensent les gens de la Baie du bateau du maire ?

Il y a ceux qui croient dur comme fer que l’avenir de la Baie passe désormais par ce quai d’escale qui va attirer des milliers de touristes ici et sur toute la région. Comme ce membre du club des modélistes du Saguenay qui commande à distance sa goélette miniature avec un confrère entre les piliers du chantier.

« On a toute ici pour les touristes. Un beau fjord, une belle rivière, des centres d’achats et plein de commerces. Ils vont aimer ça, c’est sûr. Si on ne fait rien pour se sortir du marasme économique, personne va nous aider. Ici, c’est plus beau qu’à Québec. Là, ils ont juste les plaines et le château Frontenac. Nous, on a la nature à perte de vue. Il nous manque un peu d’infrastructures pour les recevoir. Moi, si j’étais propriétaire d’une maison juste en face du quai comme ici, je virerais ça en commerce vite fait. Les gens ne sont pas assez rapides. Ils attendent de voir ce que ça va donner avant d’investir dans des petits commerces le long du quai. Il faudrait qu’ils se grouillent plus. »

Les gagnés à la cause du maire et aux bateaux de croisières sont plutôt discrets. On affiche sensiblement les mêmes raisons pour défendre le projet à la Baie. On croit que ça va faire connaître la ville et qu’ainsi les gens vont cesser de déprimer, surtout depuis que la Consol a fermé ses portes, licencié 600 travailleurs et fauché ce qui restait des bâtiments.

Le chantier attire déjà des curieux. C’est bon signe. Mais ce sont surtout les mêmes curieux retraités et les voisins qui repassent inlassablement dans le coin pour vérifier l’étendue des … dégâts.

Parmi les pessimistes rencontrés ce dimanche après-midi-là à la Baie, des amateurs de vélo et de plein air qui voient leur terrain de jeu passablement amoché par cette construction qui n’en finit plus de monter et de grandir.

L’un de ceux-ci me fait les remarques suivantes. « L’hiver, on fait du ski, de la planche sur ce site. L’été, on y fait de la voile. Ils viennent de nous amputer d’une surface essentielle pour nous. Pourquoi tout investir ces 30M$ dans le béton, l’acier (Sur le site, on peut lire que les matériaux injectés dans la baie, 6 400 mètres cubes de béton, 600 tonnes d’acier d’armature et 360 tonnes d’acier de construction) et rien dans l’aménagement de plages, de pistes cyclables, de terrains de jeux ! Les amateurs de plein air n’y trouvent pas du tout leur compte. »

Les gens de la Baie découvrent lentement, en voyant monter le quai, toute la place qu’il occupera dans le paysage. Ils commencent à se demander si ça vaut la peine pour une industrie touristique très saisonnière (un gros mois en automne jusqu’ici et, par la suite, quelques autres petites semaines grugées à la fin de l’été) de gaspiller ce qu’ils ont de plus précieux, leur environnement.

Évidemment, il y a les retombées économiques qu’on leur fait miroiter (68,8 millions $ et 473 personnes/année, dit le site et la pub du maire) à l’approche des touristes qui s’engloutissent dans les bus et les taxis dès leur arrivée sur la terre ferme.

Les petits commerces autour se préparent doucement. Les frigos du Café Bistro Victoria débordent de moules et de frites, la Crémerie du Fjord a ajouté à son palmarès dix autres parfums.

Près de la Rivière-à-Mars, on a nourri les ours tout l’été pour qu’ils puissent se pointer le bout du nez quand les croisiéristes arriveront. Pour ce faire, on a détourné un sentier pédestre qui faisait le bonheur des amateurs de plein air. Industrie touristique oblige. Les artisans ont gonflé leur inventaire de bleuets en céramique. La fromagerie Boivin ne sait plus où remiser son stock de fromage en crottes.

Une autre catégorie de citoyens rencontrés, cette fois-ci au centre commercial de la place, les galeries de la Baie, demeurent ambivalents quand ils commentent le projet du maire.

Deux dames s’expriment ouvertement. « Dans notre entourage, on connaît personne qui s’est trouvé une djobbe avec les croisières. Ce sont des travailleurs de l’extérieur qui montent le quai. Quand les touristes arrivent, ils débarquent tous dans les centres commerciaux et les boutiques. Mais ils ne restent pas longtemps. Ils viennent et partent avec la marée qui dure six heures. C’est pas tellement bon pour les restaurants et les hôtels. Et puis, ils ont tout gratuit à bord de ces gros bateaux-là. Ils viennent voir notre nature, mais on est en train de la massacrer avec le quai qui prend toute la place. On se demande si ça vaut vraiment le coup de monter ce quai ? L’hiver, il va rouiller comme nous-autres. »

Les gens de la Baie se rendent compte à quel point maintenant le quai d’escale défigure leur paysage coutumier. Il est un peu tard pour le défaire. Surtout qu’il n’est pas encore terminé. On attend toujours la manne de touristes prévue en 2009, l’année des élections municipales.

On attend même l’arrivée du Queen Mary 2, on attend que les $$$ américains arrivent en bateau de New York… On attend l’avenir en y croyant dur comme fer. Le maire aussi. Mais lui c’est un spécialiste de la foi. Pas les gens de la Baie.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.