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Obama et le Québec
N° 272 - septembre 2008
Benoît Pilon et Natar Ungalaaq racontent leur odyssée
Ce qu’il faut pour vivre au milieu des Blancs
Ginette Leroux
Ce jour-là, Benoît Pilon enfilait entrevue sur entrevue. Normal, son film « Ce qu’il faut pour vivre », en compétition officielle au Festival des films du monde, sortait le soir même en première mondiale. Entre deux bouchées, avec la plus grande simplicité du monde, Benoît Pilon a confié à l’aut’journal l’histoire de son film.

Benoît Pilon : Bernard Émond a écrit un magnifique scénario auquel j’adhérais complètement. J’y ai fait quelques changements. Par exemple, dans la version originale, Tivii quittait la tente et partait seul avec sa petite valise. Déjà, il se savait malade. En faisant mes propres recherches sur le sujet, j’ai constaté à quel point il était déchirant pour ces gens d’être littéralement arrachés à leur famille. La communauté au complet vivait ce drame.

J’ai senti le besoin d’ajouter la scène du bateau au début du film pour mieux comprendre cet arrachement. On voit Tivii, le personnage principal, pris au dépourvu par l’implacable diagnostic qui l’oblige à rester à bord tandis que sa femme et ses filles retournent à terre, laissées à elles-mêmes, sans ressources. À côté de Tivii, la mère d’un bébé subit le même sort. D’autres scènes ont pris place. Le choix d’effectuer ces modifications était pour moi une façon de mettre le scénario à ma main.

Ginette Leroux : Pourquoi choisir la fiction plutôt que le documentaire ?

B. P. : Ce que les gens ne savent pas, c’est que je suis d’abord un réalisateur de fiction, malgré que je sois très connu par mes documentaires. Quant j’étais étudiant à l’Université Concordia, mon premier court métrage « La rivière rit », présenté au FFM en 1987 dans le cadre du Festival du film étudiant canadien, avait remporté le prix du Meilleur film de fiction. Puis au tour de « Regards volés », un moyen métrage, récompensé à Yorkton par le Gordon Sheaf Award Best Drama en 1993. À la télévision de Radio-Canada, j’ai réalisé quinze épisodes de la télésérie « Réseaux », écrite par Réjean Tremblay qui mettait en vedette Patrick Huard (1998-1999).

G. L. : Comment en êtes-vous venu au documentaire ?

B. P. : Je suis tombé en amour… avec des gens dont j’ai eu envie de raconter la vie au moment où je les ai rencontrés. « Rosaire et la Petite-Nation », mon premier documentaire tourné en 1997, racontait l’histoire de Rosaire, mon grand-oncle qui vivait à la campagne. J’ai tout de suite adoré ce médium qui représente à la fois une grande liberté et une économie de moyens pour le cinéaste. Un sujet, une caméra (à mes débuts empruntée), des cassettes, et le tournage peut commencer. Michel La Veaux, directeur photo, mon complice depuis 15 ans, m’a suivi dans cette aventure.

G. L. : Diriger des acteurs dans un film de fiction et du vrai monde dans un documentaire exige-t-il une approche différente ?

B. P. : La direction d’acteurs est ce qui m’a conduit au métier de cinéaste. À 18 ou 19 ans, je voulais m’inscrire à une école de théâtre et apprendre le métier de comédien pour éventuellement faire de la mise en scène. L’idée de travailler avec des acteurs me fascinait. Le but ultime d’un réalisateur n’est-il pas que le jeu de ses acteurs soit vrai ? Moi comme premier spectateur, je dois croire à ce que l’acteur ou la personne devant la caméra est en train de vivre, de faire, de dire. Je dois m’assurer que son jeu sonne juste. Mon expérience de documentariste m’a beaucoup aidé dans ce sens..

G. L. : Quelle était la relation de Natar Ungalaaq avec les autres membres de l’équipe d’acteurs en dehors du plateau de tournage ?

B. P. : Toute l’équipe est montée à Québec ensemble pour la première journée de tournage en octobre. Il s’agissait de la scène où Tivii arrive au sanatorium en auto. Natar, présenté à l’équipe, a énormément impressionné tout le monde par le charisme qu’il dégage et le sourire chaleureux qu’il déploie en toutes circonstances. Ce bonhomme a séduit les acteurs autant que les électriciens, les machinistes, les maquilleuses et les coiffeurs. Tout le monde l’a aimé instantanément.

Les techniciens, habitués de travailler sur 4 ou 5 productions par année et qui savent apprécier un bon acteur, ont été éblouis par son jeu et ont vite éprouvé beaucoup de respect pour ce grand acteur discret et très concentré sur le plateau. En même temps ouvert aux autres. Tellement, qu’après le tournage, ils sont partis ensemble assister à un match de hockey.

G. L. : Qu’avez-vous appris au contact de Natar Ungalaaq sur l’échange entre les deux cultures, blanche et inuite ?

B. P. : Un cinéaste a la chance de rencontrer des gens exceptionnels, d’être au contact d’univers qu’il ne connaîtrait pas autrement. Natar Ungalaaq n’est pas qu’un grand acteur inuit, il est un grand acteur. Un grand acteur qui explose devant la caméra. Ma rencontre avec lui est une importante rencontre cinématographique. Entre nous s’est installée une communauté d’esprit très forte.

Natar Ungalaaq est aussi réalisateur. Ses connaissances techniques m’ont épaté. Nous avons eu un réel échange dans la réalisation du film. Son jeu est impeccable. J’ai pris conscience de l’envergure de l’acteur à sa façon de prendre la lumière, de travailler avec une économie de moyens. Je me suis vite rendu compte que j’avais entre les mains un acteur à qui je pouvais tout demander, un regard suffisait pour nous comprendre.

G. L. : Richard Desjardins a dit que son documentaire « Le Peuple invisible » n’avait pas eu autant d’attrait auprès du public que « L’Erreur Boréale » parce que les gens sont plus intéressés à sauver les arbres que les autochtones.

B. P. : Le film que j’ai réalisé est une histoire universelle qui parle de déracinement, de perte d’identité, de transmission d’une culture. « Ce qu’il faut pour vivre » raconte un épisode dramatique de l’histoire inuite vécue par un autochtone.

On sait qu’historiquement le contact entre notre culture et la leur s’est fait à leur détriment. Ici, il n’est pas question de chercher des coupables, les supposés « méchants Blancs ». Au contraire, le film cherche à rendre au peuple inuit sa dignité dans la souffrance qui lui a été imposée. Notre film fait voir la personne inuite dans sa beauté, sa fierté, sa dignité. Voilà en quoi « Ce qu’il faut pour vivre » diffère des autres films présentés sur le sujet. Ce film fait partie de notre histoire. De notre mémoire.t

On se souvient de son interprétation fabuleuse dans « Atarnajuat, la légende de l’homme rapide ». Il est aussi producteur et réalisateur pour la télévision à l’Inuit Broadcasting Corporation à Igloulik. Sans oublier que ses sculptures, exposées parmi d’importantes collections d’art inuit autour du monde, ne se comptent plus. Rencontré par l’aut’journal, Natar Ungalaaq a accepté de livrer quelques aspects de sa vie.

Je tiens mes talents de ma grand-mère maternelle. Bien sûr, il fallait commencer quelque part. Mes premiers essais en sculpture l’ont été sur des pierres de savon. Puis j’ai pris de l’expérience. Je me suis ensuite tourné vers la télévision. Vous savez, je suis un homme d’action. Impossible pour moi de m’asseoir sur une seule chaise. J’aime bouger, j’aime avancer. Je fais de mon mieux pour réunir tous mes talents. Je n’arrive pas à me contenter d’un seul métier. Je veux tout faire. D’ailleurs, je ne me suis jamais arrêté pour me demander ce que j’aimais le mieux faire.

G. L. : On connaît l’acteur, mais on vous connaît peu.

B. P. : Je suis né dans une toute petite île au large de Igloulik, communauté inuite du Nunavut. Au moment de ma naissance – Natar Ungalaaq est né en 1959 – , il n’y avait ni téléphone ni télévision. Il est vrai que la technologie moderne nous a maintenant rejoints. À l’heure actuelle, j’habite Igloulik, un bel endroit pour vivre. Les gens de ma communauté sont très sympathiques. Nous ne sommes pas nombreux. Peut-être est-ce pour cela que nous sommes tous des amis. Nous partageons une même culture et une même langue, l’inuktitut. Chez nous, les gens ont beaucoup de respect pour les anciens.

G. L. : Vous avez été élevé par votre grand-mère ?

B. P. : Je viens d’une grande famille, treize enfants, je crois. Très jeune, mes parents m’ont confié à mes grands-parents qui m’ont adopté. Ma grand-mère maternelle était une extraordinaire conteuse. Mes talents me viennent de cette femme qui elle-même les tenait de sa mère. Le flambeau s’est passé de génération en génération. Comme j’avais toujours rêvé de dire maman et papa, j’ai découvert avec le temps que mes père et mère étaient vivants. .

G. L. : Vous avez quitté le Grand Nord à quel âge ?

B. P. : À 17 ans après avoir complété une 9e année dans le Grand Nord, je suis allé poursuivre mes études post-secondaires à Kitchener en Ontario. On m’y a poussé, car moi, je ne voulais pas quitter mes grands-parents. Je me suis fait une idée.

G. L. : Votre arrivée dans le Sud a sûrement provoqué un choc ?

B. P. : Le choc le plus intense pour un Inuik lorsqu’il quitte le Grand Nord pour aller vers le Sud c’est le contact instantané avec une multitude de personnes. L’école de ma petite communauté, qui comptait moins de 1 000 élèves, accueillait peu d’enfants comparativement aux établissements scolaires de l’Ontario. Me trouver parmi d’autant de monde était, pour le jeune que j’étais, une expérience extrêmement troublante. À ce moment précis de ma vie, je me suis rendu compte avec consternation que le monde était très peuplé.

G. L. : Au moment de l’épidémie du début des années 1950, votre famille a-t-elle été victime de la tuberculose ?

B. P. : Mon propre grand-père. Il n’était pas un cas isolé puisque toutes les familles de la Terre de Baffin comptent un des leurs qui a été touché par cette maladie. Certains d’entre eux sont morts au loin, sans que leur famille sache où ils sont enterrés.

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