L'aut'journal
Le samedi 25 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Obama et le Québec
N° 272 - septembre 2008

La longue marche qui mène de Montgomery à Washington
Pierre Dubuc
Que Barack Obama ait choisi de prononcer son discours d’acceptation de l’investiture démocrate le jour du 45e anniversaire du célèbre discours « I Have a Dream » de Martin Luther King marque la continuité dans la lutte pour l’émancipation des Noirs.

Ce combat, qui s’est appuyé à chaque tournant de l’Histoire sur la mobilisation du peuple noir, a toujours été éminemment politique. Le président Abraham Lincoln avait déclaré que son objectif ultime était de sauver l’Union et non de sauver ou détruire l’esclavage. Ce n’est que sous la pression du mouvement des abolitionnistes dirigé par l’ex-esclave Frederick Douglas et la nécessité d’enrôler les Noirs dans l’armée nordiste pour triompher du Sud qu’il proclama l’Émancipation des Noirs.

Après l’assassinat de Lincoln, les présidents Andrew Johnson et Rutherford B. Hayes mirent fin à l’alliance entre les industriels du Nord et les esclaves libérés du Sud ; ils rendirent leurs terres aux propriétaires fonciers plutôt que de les partager entre les Noirs affranchis et les Blancs pauvres et redonnèrent le pouvoir politique aux ennemis d’hier de la Confédération sudiste.

Les Noirs qui avaient profité de leur nouveau statut d’hommes libres et de citoyens pour élire des leurs aux différents postes électifs ne cédèrent pas le pouvoir de plein gré. Il fallut le retrait des troupes nordistes et l’action terroriste du Ku Klux Klan pour imposer les Black Codes et les mesures ségrégationnistes Jim Crow. La Cour suprême des États-Unis entérina le tout en reconnaissant, avec l’arrêt Plessy vs Ferguson (1896), la légalité des institutions « séparées mais égales ».

Ce n’est qu’en 1954 que la Cour suprême invalide la décision précédente avec l’arrêt Brown vs Board of Education et juge anti-constitutionnelle la pratique des écoles séparées. C’est en s’appuyant sur cet arrêt qu’un groupe dirigé par Martin Luther King organise en 1955, autour de l’arrestation de Rosa Parks, qui avait refusé de céder sa place à un homme blanc dans un autobus de Montgomery, un boycott du système de transport de la ville qui dure 381 jours et propulse le pasteur King à la tête du mouvement des droits civiques et en fait une figure nationale.

À la veille de l’élection présidentielle de 1960, King s’invite sur le terrain politique et rencontre les deux candidats, Kennedy et Nixon. Les deux sont tièdes à son égard. Mais, au cours de la campagne électorale, alors que King est en prison pour avoir réclamé d’être servi dans un restaurant en Georgie, Kennedy loge un appel à sa femme, Coretta King. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre et on assiste à un changement d’orientation politique phénoménal au sein de la communauté noire. Jusque-là fidèle au Parti républicain de Lincoln, elle votera cette fois à 70 % pour le démocrate Kennedy, assurant ainsi sa victoire dans six États-clefs, et lui permet de remporter une élection des plus contestées.

Au cours des années suivantes, le mouvement des droits civiques prend une ampleur considérable dans le Sud des États-Unis avec des sit-in, des manifestations, des affrontements violents avec les forces de l’ordre des États du Sud. Un nouveau média, la télévision, transmet d’un bout à l’autre des États-Unis et de par le monde entier les images de manifestants apôtres de la non-violence attaqués par des chiens policiers et repoussés par le jet de puissants boyaux d’arrosage.

Nous sommes en pleine guerre froide et Kennedy ne peut que constater l’utilisation que l’URSS fait usage de ces images, particulièrement en Afrique auprès des leaders et des populations d’États nouvellement indépendants. Cependant, il garde King à distance. Une alliance trop évidente lui aliénerait le Sud où le Parti démocrate règne depuis la fin de la guerre civile.

C’est donc presque à son corps défendant que John F. Kennedy propose l’adoption du Civil Rights Bill qui invalide les lois Jim Crow et la discrimination raciale. Mais Kennedy est assassiné en 1963 et il reviendra au président Johnson de faire adopter la loi en 1964.

Bien qu’originaire du Texas, Lyndon B. Johnson est un progressiste en matières sociales et un anti-raciste. Il a fait partie de l’équipe du New Deal de Franklin D. Roosevelt et il n’a pas signé en 1956 le Southern Manifesto, un document opposé à l’intégration raciale et à l’arrêt Brown de la Cour suprême signé par 101 membres du Congrès. Il met tout son poids pour faire adopter le Civil Rights Bill, tout en sachant que cela risque fort de faire perdre aux Démocrates leurs appuis dans le Sud.

Mais cela ne se produira pas aux élections de 1964. Profitant de l’état de grâce consécutif à l’assassinat de Kennedy, L. B. Johnson gagne avec 61 % des suffrages, la plus importante majorité dans l’histoire des États-Unis. 96 % des Noirs lui accordent leur vote.

Son adversaire républicain est le sénateur Barry Goldwater de l’Arizona. À la convention du parti Républicain qui l’a choisi, il n’y avait que 14 délégués Noirs sur 1308, soit à peine 1 %, le plus bas taux de l’histoire du parti Républicain.

Malgré leur défaite, les Républicains réussissent à faire élire dix représentants dans les anciens châteaux-forts démocrates que sont les États de la Georgie, du Mississipi, de la Caroline du Sud et de l’Alabama. En Californie, 65 % des électeurs votent en faveur de la Proposition 14 dont l’objectif est d’invalider une loi lors d’un référendum contre la discrimination raciale dans l’habitation. Son principal promoteur est un acteur qui deviendra en 1966 gouverneur de la Californie et en 1980, président des États-Unis : Ronald Reagan.

À cette élection de 1964, Martin Luther King incite les Noirs à s’inscrire et à voter, mais il refuse de prendre officiellement parti pour L. B. Johnson. Il veut garder ses distances parce qu’il n’appuie pas la guerre au Viêt Nam.

Après l’élection, King reprend les mobilisations pour l’inscription des Noirs sur les listes électorales. Une marche est organisée entre Selma – où à peine 1 % des habitants noirs peuvent voter – et Montgomery, sur une distance de 80 km, au cours de laquelle les manifestants doivent affronter les forces de l’ordre sudistes et les racistes blancs. Pour la première fois, la marche réunit des Noirs et des Blancs de toutes les régions des États-Unis. Elle forcera l’adoption du Voting Rights Bill, qui rend illégales les pratiques électorales discriminatoires en vigueur dans le Sud.

King portera alors son action dans les villes du Nord où des émeutes ont éclaté et accordera de plus en plus d’importance à la lutte contre la pauvreté et contre la guerre. Mais son mouvement s’étiole. Les Blancs agissent comme si la lutte pour les droits civiques était terminée. Ils quittent le mouvement et concentrent leurs énergies sur l’opposition à la guerre. LBJ rompt avec King à cause de sa position sur le Viêt Nam et donne mandat au FBI de J. Edgar Hoover de perturber les activités de King. Les riches fondations coupent les fonds. La Cour suprême, son alliée d’hier, veut le faire emprisonner.

Des dissensions voient le jour dans le mouvement noir. À un pôle, l’aile modérée ne suit pas King dans son opposition à la guerre. À l’autre extrême, un nombre de plus en plus important de militants, écoeurés de se faire tabasser, jugeant les progrès insuffisants, réfutent l’idée même d’intégration et adhèrent aux idées du nationalisme noir de Malcolm X, assassiné en 1975, mais dont l’autobiographie posthume est encensée par les grands médias américains. Le Black Panther Party, fondé comme tiers-parti politique au Mississipi, se transforme, une fois importé dans les villes du Nord, en organisation d’auto-défense des Noirs.

King s’oppose au séparatisme noir, faisant valoir que les Noirs ne forment que 10 % de la population américaine, qu’ils ne sont majoritaires nulle part et que les forces policières et la garde nationale sont toujours contrôlées par les Blancs.

Constatant la fin de la complicité avec le Parti Démocrate et les institutions fédérales contre les potentats sudistes, la rupture de l’alliance avec les libéraux du Nord, qui concentrent leur action uniquement sur l’opposition à la guerre, et l’intelligentsia blanche maintenant entichée du « Black Power », Martin Luther King, s’inspirant de l’expérience de l’alliance des Noirs et des Blancs pauvres au sein du People’s Party à la fin du XIXe siècle, propose de mettre à nouveau sur pied une telle coalition en y intégrant les Indiens et les immigrants. Il organise à cette fin un sommet avec 78 leaders non-noirs et planifie, en prenant appui sur la grève des éboueurs de Memphis, d’organiser une marche sur Washington pour la justice sociale, contre la pauvreté et la guerre au Viêt Nam. C’est au cours des ces préparatifs qu’il sera assassiné à Memphis, le 4 avril 1968.

Aujourd’hui, dans un contexte fort différent, Barack Obama incarne à nouveau pour plusieurs le rêve intégrateur de Martin Luther King. À la tête d’une nouvelle coalition populiste, il affronte directement sur le terrain électoral la droite républicaine qui n’a jamais accepté les Civil Rights Act et Voting Rights Act et qui multiplie les obstacles au vote des Noirs avec des moyens raffinés (radiation systématique des électeurs des listes) dignes des Black Code et des législations Jim Crow. Nous n’en connaissons pas l’issue mais son caractère explosif n’échappe à personne et l’onde de choc se fera sentir jusqu’au Québec où le mouvement des droits civiques a eu un impact considérable sur la lutte de libération nationale.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.