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Obama et le Québec
N° 272 - septembre 2008
Les ouvriers veulent faire quelque chose de concret
L’arrivée d’Obama marque le retour de l’identité ouvrière
Marc Laviolette et Pierre Dubuc*
Au moment où la crise économique en développement mine patiemment, méthodiquement et systématiquement les bases économiques de l’économie mondiale et plus particulièrement celles des pays-phares du modèle néo-libéral – les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Irlande – l’Histoire s’apprête à montrer la porte de sortie à toute une génération d’idéologues et de politiciens qui avaient fait leur credo de l’idéologie néolibérale.

Que les premières pages de ce nouveau chapitre historique s’écrivent en ce moment aux Etats-Unis par un candidat présidentiel noir est d’une grande importance à l’échelle mondiale et, à plus forte raison, pour le Québec qui se trouve aux portes de l’empire.

Dans son discours d’acceptation de l’investiture démocrate, Barack Obama a annoncé le changement de perspectives en réhabilitant le rôle de l’État, particulièrement en santé et en éducation. Il s’est engagé à transformer radicalement la fiscalité qui profite aux riches au détriment des pauvres, et à favoriser la syndicalisation de la classe ouvrière. Un président Obama consacrerait d’énormes ressources pour diminuer la dépendance des États-Unis au pétrole et recourir à de nouvelles sources d’énergie.

Bien qu’il ait passé douze ans à l’Université de Chicago, Obama ne s’est pas laissé influencer par le Chicago School of Economics de Milton Friedman. Son programme économique et social va à l’encontre de l’idéologie du laissez-faire, du tout au marché des Chicago Boys. Dans la plus pure tradition progressiste américaine où l’État intervient par la réglementation plutôt que par les nationalisations, Obama veut que tous les citoyens américains soient couverts par une assurance-santé, alors que 46 millions d’entre eux ne le sont pas, actuellement.

Dans L’audace d’espérer (Presses de la Cité), Barack Obama constate l’appauvrissement progressif des familles américaines depuis trente ans. Au début des années 1970, dans 70 % des foyers, la mère restait à la maison et le père seul subvenait aux besoins. Une proportion qui s’est complètement inversée. Aujourd’hui, dans 70 % des familles avec enfants, les deux parents travaillent. Cependant, constate-t-il, si l’on tient compte des dépenses occasionnées par le travail de la mère, « la famille moyenne à deux salaires a des revenus moins élevés et une situation financière moins assise que son homologue à un seul salaire trente ans plus tôt ».

Pour corriger la situation, Obama propose de lutter contre l’évasion fiscale et de changer la structure fiscale de façon à ce que les familles qui gagnent plus de 250 000 $ paient plus d’impôts et toutes les autres, soit 95 % de la population, en paient moins.

Mais Obama va au-delà de la fiscalité. Au Congrès, il a appuyé l’adoption d’une loi qui modifierait le processus d’accréditation syndicale. Le vote secret ne serait plus exigé; la simple signature de cartes d’adhésion suffirait. C’est l’adoption du modèle en vigueur au Québec. Un modèle que les jeunes libéraux, à leur dernier congrès, voulaient remplacer par le vote secret, le modèle américain! Soulignons, au passage, que nos jeunes libéraux se retrouvent en bonne compagnie avec Wal-Mart – le plus gros employeur des États-Unis avec 1,4 million de supposés « associés » – qui mène une campagne insidieuse auprès de ses employés pour qu’ils ne votent pas pour Obama. Est-il nécessaire de rappeler que la syndicalisation a créé la classe moyenne, qu’elle est la mesure la plus efficace d’une plus juste répartition de la richesse ; les pays où le taux de syndicalisation est le plus élevé étant les pays où les écarts entre riches et pauvres sont les plus faibles.

Celles et ceux qui ont suivi la convention démocrate ont peut-être été surpris d’entendre de la bouche de tous les ténors du parti autant de références à la classe ouvrière et même de voir un digne représentant des Teamsters parmi les cinq citoyens choisis pour intervenir tout juste avant le discours d’Obama devant les 80 000 personnes rassemblées au stade de Denver.

À plusieurs reprises au cours de la campagne, Obama a souligné l’importance de ce qu’il appelle « l’identité ouvrière ». Pour lui, il est clair que la majorité des ouvriers qui perdent leur emploi par suite de la délocalisation de leur entreprise ne se recycleront pas dans les services ou ne retourneront pas à l’école pour une formation qui leur permettrait de s’intégrer dans l’économie du savoir. « Les ouvriers veulent faire quelque chose de concret, ça fait partie de leur identité », a-t-il déclaré. C’est, entre autres, pour leur permettre de trouver un emploi qu’il a proposé un ambitieux programme de renouvellement des infrastructures.

Un autre aspect du programme d’Obama particulièrement intéressant pour le Québec est sa volonté de réduire la dépendance des États-Unis au pétrole étranger ainsi qu’au forage au large des côtes américaines pour orienter plutôt les efforts et les subventions fédérales vers la recherche de nouvelles sources d’énergie – le secteur éolien est déjà en pleine expansion – et la conversion de l’économie américaine à ces sources d’énergie. Obama promet 4 milliards à l’industrie automobile pour la réorganisation de ses chaînes de montage afin de produire des voitures hybrides. Il veut, pour 2015, un million de points de service avec branchement pour les voitures hybrides.

Au Québec, le SPQ Libre milite depuis sa création pour l’inscription de cet objectif de la réduction de la dépendance au pétrole en tête du programme du Parti Québécois. C’est dans cette optique qu’il a proposé – et que le Conseil national du Parti Québécois a adopté à une majorité des deux-tiers – la nationalisation du secteur éolien. Ce programme énergétique devrait s’accompagner d’un programme économique axé sur le développement du transport en commun intra et intercité. Le Québec ne produit pas de pétrole, ni de voiture, mais il a d’abondantes ressources hydro-électriques et éoliennes, une solide expertise dans la construction d’autobus, de wagons de métro, de tramways et de trains via, entre autres, la firme Bombardier.

Une liaison rapide et efficace entre les principales villes et régions du Québec permettrait de freiner l’exode vers Montréal et même d’inverser le processus avec des politiques appropriées. De plus, un tel projet économique permettrait, comme aux États-Unis, de fournir du travail aux ouvriers des secteurs industriels frappés par la concurrence étrangère et la délocalisation de leurs entreprises. Plusieurs instances du Parti Québécois ont exprimé leur adhésion à un tel programme. Il ne faudrait pas maintenant se laisser distraire par d’hypothétiques gisements pétroliers ou gaziers dans le golfe Saint-Laurent et se rappeler que les changements climatiques commandent de réduire la dépendance, non pas seulement au pétrole étranger, mais au pétrole tout court !

On a comparé le programme d’Obama à celui de Bill Clinton. Mais le contexte est complètement différent. Au plan politique, les « New Democrats » de Clinton avaient pour objectif de rompre avec la tradition social-démocrate classique du parti de Franklin Delanoe Roosevelt et de s’éloigner du mouvement syndical. Cette approche a inspiré le « New Labour » de Tony Blair et de nombreux partis sociaux-démocrates de par le monde. Mais cette « nouvelle » social-démocratie à la sauce néo-libérale a fait son temps. Elle a conduit à la destruction de la classe moyenne et à l’appauvrissement des classes populaires.

Le contexte économique et géopolitique est également différent. La domination sans partage de la super-puissance américaine à la fin de la guerre froide est aujourd’hui contestée par l’émergence d’autres puissances économiques dans un contexte de récession appréhendée et de l’enlisement des États-Unis en Irak et en Afghanistan.

Il y a bien des entraves sur le chemin de Barack Obama dont, au premier chef, les puissants intérêts du complexe militaro-pétrolier, et il est difficile de prédire s’il sera élu et si, une fois à la Maison Blanche, il les surmontera ou s’il capitulera. Mais, chose certaine, sa candidature et les espoirs qu’elle suscite permettent d’espérer pouvoir passer à la trappe toute une génération d’idéologues et de politiciens néo-libéraux et d’entreprendre le véritable renouvellement de la social-démocratie.

*Respectivement président et secrétaire du club politique Syndicalistes et Progressistes pour un Québec libre (SPQ Libre)

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