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Obama et le Québec
N° 272 - septembre 2008
Les discours d’Obama et d’Hillary inquiètent les conservateurs
Harper veut devancer les élections américaines
Pierre Dubuc
Il faut tout mettre en oeuvre pour battre les Conservateurs », me lance Jean-Pierre Fortin – le nouveau directeur des TCA-Québec qui succède à Luc Desnoyers, maintenant à la retraite – rencontré le jour même où La Presse publiait un sondage donnant le parti de Stephen Harper en avance sur le Bloc au Québec. « C’est sûr que Harper veut aller aux urnes avant que la crise économique s’intensifie et, surtout, avant les élections américaines, de crainte qu’Obama l’emporte », précise-t-il.

Ma rencontre avec Jean-Pierre Fortin m’a confirmé que les élections américaines suscitent énormément d’intérêt auprès des syndicalistes québécois. Ses collègues, attablés avec nous avant l’entrevue, supputaient les chances d’Obama. On aimerait bien qu’il gagne, mais on n’ose y croire. « Les Américains sont-ils prêts à élire un Noir ? », se demande-t-on avec scepticisme.

Mais les discours d’Obama et d’Hillary Clinton – elle s’est adressée au congrès la veille de notre rencontre – étonne et plaît. « Les deux ne craignent pas de parler du monde ouvrier, de syndicalisation, de la nécessité d’un système de santé pour tous. Ce n’est pas le discours qu’on entend de nos politiciens ces temps-ci », constatent-ils.

Jean-Pierre Fortin est particulièrement intéressé par la préoccupation exprimée pour les travailleurs victimes de fermetures d’usines et pour le système de santé. « Au Québec, nous voyons les effets de l’arrêt Chaoulli de la Cour suprême. Il ne devait y avoir que trois opérations (cataracte, genou et hanche) qui pouvaient être confiées aux cliniques privées. Mais, avant de quitter son poste de ministre de la Santé pour le privé, Couillard a augmenté la liste à 56 opérations ! Chez nous, aux TCA, nous croyons qu’il faudrait invoquer la clause nonobstant pour soustraire le Québec au jugement de la Cour suprême et protéger le caractère public de notre réseau de la santé. »

Le nouveau directeur des TCA est aussi très inquiet face aux perspectives économiques et à l’insouciance des gouvernements. « Seulement au cours de la dernière année, trois des usines où nous comptions des membres ont fermé : Exceldor (volailles), 225 emplois perdus; AGC (verre plat), 250 emplois; Honeywell (aérospatiale), 200 emplois. » Ce dernier cas témoigne de l’incurie gouvernementale. « L’entreprise a obtenu des milliers de dollars en contrats militaires, mais ça ne l’a pas empêchée de fermer au Québec et déplacer sa production au Texas », s’insurge Jean-Pierre Fortin.

Au Québec, les TCA représentent toujours plus de 22 000 travailleuses et travailleurs, concentrés principalement à l’Alcan, Prévost Car, Nova Bus, Via Rail, CNCP, Bombardier et Pratt & Whitney, l’entreprise d’origine de Jean-Pierre Fortin.

« À l’époque, la compagnie s’appelait United Aircraft. J’ai été embauché en juin 1973. Six mois plus tard, en janvier 1974, nous tombions en grève », raconte-t-il en rappelant avec fierté que le long conflit de plus de 20 mois, l’un des plus célèbres de l’histoire ouvrière du Québec, est à l’origine de l’adoption par le gouvernement du Parti Québécois de René Lévesque de la formule Rand et de la Loi anti-scabs.

Jean-Pierre a été très actif dans la reconstruction du syndicat après le conflit. « Il faut savoir, précise-t-il, qu’il n’y avait plus, lorsque la production a repris, que 800 ex-grévistes sur les 2400 employés. Nous côtoyions les anciens scabs dans l’usine. Les patrons ont flairé la bonne affaire et ont suscité un mouvement pour faire révoquer l’accréditation syndicale. Nous l’avons contré de peine et de misère avec 50 % des voix et des poussières. Mais nous l’avons contré ! »

Pour effacer les vieilles plaies et mobiliser à nouveau les travailleurs, Jean-Pierre a pris en charge le comité d’information. « Avec nos bulletins d’information, nous avons montré aux travailleurs qu’ils étaient payés 1,25 $ de moins que les autres travailleurs de l’aérospatiale. C’était énorme, si on tient compte que le salaire horaire tournait autour de 6-7 $. Puis, nous avons convoqué une assemblée pour exiger la réouverture de la convention collective. Plus de 1 200 travailleurs se sont pointés, autant d’ex-scabs que d’ex-grévistes, tous unis désormais face à la compagnie. »

Identifié par l’employeur comme leader du mouvement, Jean-Pierre Fortin est congédié. Mais le tribunal du travail ordonne son retour à son poste. « J’ai été convoqué par le directeur du personnel qui m’a dit : C’est la première fois qu’on perd sur une question de congédiement. Tu me sembles un gars brillant. Si tu l’es, tiens-toi loin du syndicat ».

Le lendemain, le syndicat faisait parvenir au patron une lette annonçant sa nomination au poste de délégué d’usine. Le patron s’acharne et le congédie à nouveau. Mais l’argument ne tient pas et Jean-Pierre est réembauché. Pour signifier à la direction qu’elle va devoir mener toute une bataille si le harcèlement se poursuit, il est nommé président du comité syndical.

Par la suite, Jean-Pierre Fortin siègera au Conseil québécois de ce qui était à l’époque les TUA, les Travailleurs unis de l’automobile, affiliés au syndicat américain UAW. « Nous avions formé un conseil québécois parce que nous ne nous sentions pas à l’aise au sein du Conseil canadien, en tant que Québécois. »

En 1984, devenu président du Conseil québécois, il prend part à la lutte épique des travailleurs de l’automobile qui allait mener à la scission avec le syndicat américain et mener à la création des Travailleurs canadiens de l’automobile. « Les syndicats américains avaient fait d’importantes concessions à Chrysler et voulaient les imposer au Canada. Avec Bob White à notre tête, nous avons décidé de quitter les TUA et former les TCA. J’étais de l’équipe qui a pris cette décision historique », se remémore-t-il avec une grande fierté.

Depuis 1990, Jean-Pierre Fortin est permanent chez les TCA, d’abord pour les services aux membres, puis au recrutement. Depuis 2004, il est l’adjoint de Luc Desnoyers à qui il succède. Avec Jean-Pierre Fortin à la barre, les TCA vont continuer d’être le syndicat le plus actif au plan politique au Québec. « Dès que l’élection fédérale sera déclenchée, nous réunirons les représentants de nos sections locales pour analyser la situation et concentrer nos énergies dans les circonscriptions où notre aide sera le plus en mesure de faire élire les députés du Bloc Québécois », déclare-t-il, prêt à en découdre avec le gouvernement Harper.

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