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N° 271 - juillet 2008
Le portulan de la bohème
L’art de vivre comme des étoiles filantes
Jean-Claude Germain
En 1896, Edmond de Nevers désespérait du jour où Montréal posséderait enfin une bohème littéraire et artistique comme les grandes métropoles européennes qu’il avait visitées. Tous les États florissants se sont honorés de ces flâneurs, ces chercheurs, ces fabricants de valeurs non cotées à la Bourse. C’est souvent de l’œuvre de ceux-là, qui furent pendant leurs jeunes années des rêveurs et des meurt-de-faim, qu’est faite la gloire d’une nation. À la fin des années cinquante, son rêve prenait forme.

Montréal ne différait pas alors de Paris ou de New York. Sauf qu’elle l’ignorait. Les bohèmes sont faites de rencontres fortuites tard dans la nuit, d’errances de bar en bar, de coups de foudre, d’engueulades épiques sur des artistes morts et enterrés, de coups de théâtre, de canulars hilarants, de projets grandioses qui naissent sur le coup de minuit pour s’évanouir à l’aube et d’un échange ininterrompu de potins et de ragots.

Les bohèmes sont comme des obsédés qui ne peuvent pas s’empêcher de demander l’heure à tout moment. Ou comme des chefs de peloton en mission commandée qui vérifient l’état de la troupe en faisant régulièrement l’appel. Qui est tombé ? Qui est toujours vaillant ? Faire le décompte est le propre des espèces en sursis. Qui s’est découragé ? Qui se gèle encore les schnolles dans un atelier mal chauffé ?

La reine de la nuit m’initiait au langage des émotions qui s’expriment en vrac, sans apprêts et sans pudeur. Peine, colère, humiliation, espoir insensé, désespoir inguérissable, chacune et chacun existaient comme un éclair en boule dans un orage électrique. Il fallait apprendre à tout vivre dans l’incandescence de l’instant. Comme des étoiles filantes.

Le mode de vie de la Bohème était aux antipodes des secrets de famille qui étouffaient la société québécoise bien pensante. Une amie de Janou Saint-Denis devait-elle se rendre de toute urgence aux États-Unis pour se faire avorter que toute la garde rapprochée était au courant, mobilisée et mise à contribution. C’était la bonne action de la semaine. Peu importe la nature du problème, il y avait toujours quelqu’un qui connaissait quelqu’un dans la famille élargie de la vie ordinaire pour le solutionner. Nous vivions à une époque où tout se réglait par influence, un bon mot dans la bonne oreille, un échange de services ou une gratification discrète.

Les femmes artistes étaient à nulle autre pareilles. Fiévreuses, frondeuses, vives à la réplique, habitées et glorieusement libertaires, elles se nommaient Marcelle Ferron, Marcella Maltais, Rita Letendre, Kittie Bruneau et Micheline Beauchemin. Le franc-parler était de mise dans le monde des arts.

La plus belle femme que j’ai rencontrée était la compagne radieuse d’un sculpteur. La main de la nature s’était montrée attentive au dessin délicat des yeux, à la courbure des narines, à l’ourlet mutin des lèvres, au délié des mains, à la cambrure altière des fesses, au galbe des jambes. Le modelé semblait le produit d’une caresse vigoureuse et la pâte était généreuse en rondeurs délicieusement proportionnées.

Sa beauté était éblouissante et capiteuse. Si un corps peut exhaler la volupté, le sien l’exultait avec la candeur primitive d’une vahiné de Gauguin. Elle était tout simplement désir et plaisir. Un jour qu’une indiscrète lui avait demandé le secret de sa peau satinée, la déesse avait répondu avec une franchise à dénuder à tout jamais le visage surmaquillé d’Élaine Bédard : Le sperme ! Y a rien de mieux , ma belle ! Au coucher et au lever !

L’artiste sans sa muse dépérit. C’est bien connu ! Le mythe est tenace. Le désarroi disons d’un peintre en manque d’inspiration se traduisait automatiquement par une fréquentation assidue de la Hutte Suisse. Les femmes ne comprennent rien à la création ! L’approche générique est une réaction masculine classique pour noyer une peine de muse et les plaidoiries parallèles se poursuivaient généralement à la même Hutte, à quelques tables de distance.

Une fois veuve de l’objet de sa dévotion admirative, la compagne de l’artiste invitait ses amies à partager le trop-plein de la goutte qui avait fait déborder le vase. Son approche était toujours plus près du motif que de l’abstraction. Quarante heures par semaine pour faire vivre un peintre, pis retrouver toujours la même maudite toile blanche au milieu de l’atelier en rentrant le soir ! Et sa seule excuse, c’est qu’y faut que la colle de lapin sèche avant de pouvoir l’utiliser ! Après six mois, ça colle pus ! Et elle avait décollé.

Une flânerie quotidienne ne débutait pas avant quatre heures de l’après-midi. Disons à l’El Cortijo, rue Clarke, par une rencontre avec un copain de collège, le poète Yves-Gabriel Brunet, auteur d’une plaquette à être publiée chez Atys, Les hanches mauves. Son éditeur, le poète Gilbert Langevin, est d’une candeur inversement proportionnelle à l’ampleur de ses moyens financiers. Il a pondu l’organigramme d’une maison d’édition qui, par la multiplicité et la diversité de ses collections, ferait pâlir d’envie Gaston Gallimard lui-même.

La dernière fois qu’Yves-Gabriel l’a croisé, Langevin l’a pris au dépourvu en lui offrant un poste de direction dans sa maison, celui de coordonnateur des directeurs de collection. Le regard du poète du Lac-Saint-Jean est si intense et son enthousiasme si fiévreux que l’on n’ose pas freiner son utopisme galopant. Brunet admet avec amusement qu’il ressent tout le poids de sa nouvelle responsabilité, maintenant qu’il est promu coordonnateur du directeur d’une collection qui n’a qu’un livre à coordonner. Le sien !

Vers cinq heures, nous sommes plusieurs à nous rendre à l’École des Beaux-Arts. Les vernissages sont l’occasion de se mettre à la page sur ce qui s’accroche aux cimaises et de boire à l’oeil. Le mot vernissage est bien choisi. Le boire servi dans ces rencontres a presque toujours un arrière-goût de shellac. Si le vin descend du raisin, le Québérac vient en gallons comme la peinture. C’est tout dire !

Jean Faucher en profite pour m’inviter à visiter une fresque de son cru qui est en cours de réalisation dans la cafétéria des étudiants. Couvert de ce qui semble être un ciel peuplé d’insectes de toutes formes et de tous gabarits, le mur s’apparente à un tableau surréaliste de Masson ou à un dessin de Bosch ! Graveur à l’eau-forte, Faucher est une bibite rare. Quoi de plus naturel qu’il se passionne pour des bibites qui le sont encore plus que lui.

Grand fumeur de tabac anglais, le fresquiste est également un foutu tireur de pipe. Il me révèle que, sans le savoir, je contemple une bacchanale dont la luxure et la débauche feraient jouir le marquis de Sade. Tous les coléoptères qu’il a réunis pour la cause copulent à la chaîne dans toutes les positions connues et inconnues pour s’accorder les premières et les dernières faveurs. La seule pensée que les étudiants enfileront leurs lunchs, au milieu d’un déploiement obscène et frénétique d’élytres, de prothorax et de téguments, ravit d’aise l’humour noir de Faucher.

C’est singulier et tout à fait dans le ton d’une école où le silence des ateliers est parfois rompu par un modèle qui s’enfuit dans le corridor de la direction avec ses vêtements sous le bras, poursuivi par le directeur qui cherche à la retenir. Ce n’est pas ce que vous pensez ! La seule issue est un escalier qui mène à la rue. La postulante n’a guère d’autre choix que de s’arrêter pour confronter son agresseur. Touche-moi une aute fois, mon vieux tabarnac, pis ch’t’étampe !

L’ancien soldat libidineux qui fait office de directeur a l’habitude de battre en retraite en ravalant ses excuses. Il laisse l’appariteur de service trouver rapidement un local vide. C’est-tu toujours de même ? demande l’innocence en se rhabillant. C’est plus dangereux après le dîner ! répond l’expérience en la zyeutant discrètement. Décidément, elle avait tout pour poser nue dans la classe de Monsieur Charpentier !

Avec quelques compagnons qui se sont joints en chemin, la caravane débarque vers neuf heures au vernissage de l’exposition d’Armand Vaillancourt, rue de la Montagne. Le bar ouvert de la galerie Denise Delrue vient de fermer. Notre déception est de courte durée. Nous tombons au milieu d’une empoignade culturelle digne d’un combat de boxe professionnel. Avec son débit saccadé et un accent qui n’appartient qu’à elle, Marcelle Ferron crêpe le chignon de la critique en la personne plutôt pusillanime de René Chicoine. Difficile de résumer son argumentaire, mais ça revient à dire que le pauvre homme ne comprend rien, n’a jamais rien compris et ne comprendra jamais rien.

Armand Vaillancourt reprend le feu d’artifice avec un tir de barrage digne d’un séisme d’intensité 6 ou 7. À peine le mot révolution a-t-il explosé en mille étincelles que liberté l’imite ; puis, une brochette, académisme, censure et expression totale en mettent plein la vue ; et en rafale serrée, l’art appartient au peuple, solidarité, matière en fusion montent encore plus haut avant de retomber comme une pluie de lumière. Bombardé de tous côtés, le pauvre Chicoine ne sait plus où tourner la tête.

Il n’a pas eu le temps de s’orienter que Claude Gauvreau monte à son tour dans l’arène. C’est un poids lourd. Il ne frappe pas, il cogne. Chaque coup porte. René Chicoine enseigne le dessin à l’école des Beaux Arts. Et vlan ! Vous êtes le père d’une génération de peintres avortés ! Ensuite, un crochet du droit ! Avorton d’avorton vous-même ! Suivi d’un direct du gauche en pleine poire ! On ne peuple pas l’avenir avec des morts-nés, monsieur ! C’est le knock-out ! Denise Delrue est aux anges. Elle aime autant les artistes que leurs œuvres. C’est une qualité rare !

Vers trois heures du matin, c’est la fin d’une grande flânerie. Le seul restaurant où l’on peut manger un plat décent à l’Ouest est situé rue Peel, au sud de l’International News. Pour se rendre chez Peppe’s, il faut grimper au troisième étage. La cuisine est italienne et l’atmosphère méditerranéenne, avec des cieux d’un bleu électrique sur les murs, des oliveraies et une profusion de grappes de raisins joufflus à l’avant-plan.

Je suis souvent seul à manger avec un autre client. Parfois, j’arrive le premier. D’autres fois, c’est l’inverse. Je l’ai salué quelques fois d’un coup de tête sans insister. Il m’a ignoré. Je lui rends la pareille. René Lévesque n’est pas un homme engageant. Ni même civil. Il parcourt ses journaux, une cigarette aux lèvres, en buvant distraitement un café. À l’occasion, je sens son regard. Lorsque je lève les yeux du livre de Jack Kerouac qui me passionne, il m’envisage avec le même agacement que les gens de la rue ressentent face aux artistes qui arborent une barbe et des cheveux longs.

C’est un homme pressé. Il n’a aucune patience pour les querelles artistiques des figuratifs et des abstraits. Serons-nous anecdotiques ou universels ? Guido Molinari aimait citer le mot qui lui était venu à l’esprit au sortir d’une entrevue éprouvante avec monsieur Lévesque : Quel Bé-ô-tien !

Il est amusant de penser que presque vingt ans plus tard, nous serons toujours assis à des tables différentes, comme chez Peppe’s ! Son gouvernement s’est révélé l’un des plus insensibles que nous ayons connu envers les arts. Je ne parle pas des discours de circonstance ou des grandes messes culturelles. Parlons des actions concrètes. J’en sais quelque chose. À l’époque, j’ai eu à défendre la dramaturgie québécoise et à négocier pour l’Association des directeurs de théâtre. Tout Duceppe, Pelletier, Palomino ou Germain que nous ayons été, il a toujours refusé de nous rencontrer. Il n’avait pas de temps à perdre.

L’art n’a pas le temps d’attendre que les bœufs poussent la charrue de l’histoire. Le rêve est impérieux ! Le projet exaltant ! L’avenir palpable ! Rien n’est moins sûr ! Rien n’est plus certain ! Place à sa beauté ! Place à l’ivresse ! Place à l’émerveillement de toutes les jeunesses ! Place au cœur rouge de toutes les Bohèmes !

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