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L'escouade des éditorialistes prend la relève
N° 199 - mai 2001

Je donne ma langue au dictionnaire
Jean-Claude Germain
Au Québec, quand on a rien à dire, on parle de la langue. Et lorsqu'on veut tout dire, on parle encore de la langue. En fait, peu importe ce qu'on a à dire, on parle toujours du fait qu'on parle. On peut même dire que, dans toute l'histoire du monde, jamais peuple ne s'est autant émerveillé du fait qu'il parlait que le peuple québécois.

Et qui plus est, du fait qu'à chaque fois qu'un Québécois ou une Québécoise ouvre la bouche pour parler, 300 millions d'anglophones nord-américains ne comprennent rien à ce qu'ils disent.

300 millions d'Anglos, ben carrés, ben tassés, ben cordés, entre quatre murs, dla foutine à corniche, ça remplit une maison ! Ou un cabinet d'écrivain 0 un mot fancy pour désigner la table de cuisine.

300 millions de non-lecteurs

Avez-vous déjà songé au fait qu'à chaque fois qu'une ou un auteur prend la plume pour écrire au Québec, chaque fois qu'il ou elle trace un mot sur la page blanche, elle ou il est conscient que 300 millions d'Anglais ne les liront pas. 300 millions d'Anglos ben carrés, ben tassés, ben cordés autour d'un dactylo ou d'un ordinateur, ça fait du monde à messe ! C'est une présence qui se fait sentir par son omni absence.

On peut même ajouter qu'à une époque où on aime définir les gens par ce qu'ils ne sont pas – les non-fumeurs, les non-invités, les non-motorisés, les non-salariés – les écrivains québécois sont sans doute les écrivains qui vivent, en permanence, avec le plus large public de non-lecteurs au monde. Au Québec, le tirage d'un bouquin n'est pas uniquement de mille exemplaires, il faut également préciser qu'il n'a pas été tiré à 300 millions de copies.

C'est un peu le même scénario pour le cinéma, le théâtre ou la chanson. On s'inquiète toujours de ceux qui ne lisent pas nos livres, qui ne voient pas nos films, qui n'assistent pas à nos pièces de théâtre ou qui n'écoutent pas nos chansons. À un point tel que ceux et celles qui lisent nos livres, voient nos films, assistent à nos pièces et écoutent nos chansons finissent par avoir l'impression d'être inexistants. Ou enfin que, pour être reconnus, ils se devraient d'exister 300 millions de fois plus.

Le Manuel d'initiation

Loin de moi l'idée de nier le fait qu'au Québec, les auditeurs et les lectrices existent bel et bien. Mais, à l'échelle des Amériques, leur présence est discrète. Comme celle du français, d'ailleurs, qui, dans ce contexte, prend plus souvent qu'autrement l'allure d'une société secrète plutôt que d'une langue.

Or, qui dit société discrète ou secrète, implique, de facto, un rituel d'initiation, lequel est habituellement inscrit et conservé dans les pages d'un livre, qui porte le nom de la fonction, le Manuel d'initiation.

On ne s'intègre pas au Québec, on est initié au Québec, comme c'est le cas pour la plupart des pays du monde. Aux États-Unis, c'est la Déclaration d'indépendance; en Chine, le Livre rouge de Mao, c'étaient les Cinq Livres de Confucius; aux Indes, les Rig-védas; en Angleterre, la Magna Carta ? Et au Québec ?

Je vous le donne en mille. Au Québec, le manuel d'initiation est un dictionnaire ! Un dictionnaire de la langue française. Vous en doutez ? Le Québec est le pays où, annuellement, on achète le plus de dictionnaires per capita dans le monde. Le Larousse ou le Robert de l'année sont aussi attendus que le beaujolais nouveau.

On reproche parfois aux Québécois de ne pas lire de livres. C'est une erreur ! La critique qu'on peut leur faire est plutôt de n'en consulter qu'un seul 0 le dictionnaire ! Un livre magique dont la fonction première est de les rassurer constamment sur le fait qu'ils ne sont pas en train de perdre leur langue ou leur donner, à toute heure du jour ou de la nuit, la preuve que la langue qu'ils parlent n'a pas cessé brusquement d'être française.

Avez-vous peur des dictionnaires?

Devrais-je caractériser la relation du Québécois ou de la Québécoise avec la langue ? Je répondrais 0 tout est dans l'attitude de chacun face au dictionnaire. D'abord, il y a ceux et celles – c'est la grande majorité de ses utilisateurs – qui considèrent un dictionnaire comme un pénitentiel, une sorte d'équivalent linguistique du Manuel à l'usage des confesseurs de jadis, où on pouvait trouver une liste exhaustive de tous les péchés possibles et imaginables.

Dans l'esprit de ces fidèles, la pleine possession de la langue française s'identifie à un état de grâce, rarement atteint, mais perpétuellement menacé par les occasions de péché. Le dictionnaire est là pour aider à démasquer et repousser toutes les invitations à commettre des fautes, vénielles ou mortelles.

Pour ces défenseurs de la vertu, le dictionnaire est l'instrument de cette absolue correction linguistique, sans laquelle, nous assure-t-on, aucune culture n'est digne de subsister.

Avant d'être un véhicule ou un outil, la langue française est souvent perçue comme une cause et une foi. Elle n'est ni donnée, ni acquise pour personne. Il faut s'y convertir, ce qui, par la suite, la rend si précieuse pour ses catéchumènes.

Pour les incroyants, c'est-à-dire tous les autres, qui se sentent jugés et condamnés sans appel par le dictionnaire, le Saint Livre des Écritures est synonyme d'aliénation.

Cela dit, si, à la barre des témoins, on proposait aux Québécois de prêter serment, sur un Robert plutôt que sur une Bible, ils y penseraient deux fois plutôt qu'une, avant de se parjurer.

Le dictionnaire des écrivains

Le deuxième usage du dictionnaire – beaucoup moins répandu – est surtout le fait des écrivains. Pour eux, le dictionnaire a cessé d'être un jardin des supplices pour devenir un répertoire des sensations, un agrandissement du rayon des sentiments et une multiplication des goûts.

Pour lors, le dictionnaire n'est plus un manuel d'initiation à la langue mais aux diverses expériences que traduisent les mots. C'est un évangile pour élargir la conscience et un passionnaire pour multiplier les plaisirs.

En somme, chaque fois qu'on ouvre les pages d'un dictionnaire, il faut garder à l'esprit cette page sublime où Rabelais raconte qu'un jour, lors d'un voyage aux confins de la mer glaciale, Gargantua, qui navigue dans le brouillard, au milieu des icebergs, est soudainement assailli, de toute part, par des sons, des cris, des voix et des mots entiers qui semblent flotter sur l'océan.

Interloqué, le géant interroge familièrement son entourage. «Céquoicé ça ? » Seul le pilote peut lui fournir une explication du phénomène. Il s'agit là, selon lui, d'une averse de paroles gelées en l'air qui ont attendu le retour du soleil printanier pour se faire entendre à nouveau.

Pour les saisir à la volée, il suffit de tendre le bras ou de dresser un filet et, ensuite, pour les écouter, de les faire fondre dans le creux de la main. La légende raconte que c'est de cette première récolte de paroles gelées qu'est né l'usage de les inscrire dans un livre et de les classer par ordre alphabétique.

Les écrits restent, les paroles s'envolent

Toutes les traditions ont noté le caractère fugace de la parole. Quatre chevaux attelés ne peuvent amener dans la bouche des paroles imprudentes, ont observé les Chinois.

Les Grecs n'en pensent pas moins. La main ne peut rattraper la pierre qu'elle vient de lancer, ni la bouche la parole qu'elle vient de proférer.

De nos jours, l'arrêt sur image permet de geler la pierre ou la parole à un point donné de leur course et, en inversant le déroulement des plans ou des sons, de les ramener à leur point de départ. Néanmoins depuis les Romains, les écrits restent et les paroles s'envolent.

Si vous demandez à un auteur de théâtre ce qui est le plus difficile à écrire, il vous répondra invariablement 0 les silences. De toute évidence, Cervantès fait état de la même expérience de l'écriture lorsqu'il lance gaillardement dans Don Quichotte 0 Que le papier parle et que la langue se taise ! En somme, l'écrit est une médiation entre le non-dit et l'indicible et, à son mieux, le monologue intérieur de la parole.

Un sphinx de jello

À quel titre universitaire ou religieux, n'étant ni grammairien, ni linguiste, ni trappiste, puis-je me permettre de parler du silence, de la parole et du Saint Livre québécois ?

Je tire mon autorité du Soviet suprême en la matière, je suis cité dans un dictionnaire. Au pays du Saint Livre, c'est la seule reconnaissance littéraire qui compte.

Imaginez un peu l'état dans lequel j'étais le jour où j'ai reçu un exemplaire du Dictionnaire du français Plus par messager, avec un mot de l'éditeur qui m'invitait à voir la page 897, pour prendre connaissance de ma contribution à l'évolution de la langue. C'était la consécration, la gloire, l'apothéose.

Enfin, je vous laisse en juger, en vous rappelant que, dans un dictionnaire, il n'y a pas plus de petits mots qu'au théâtre, il n'y a de petits rôles. Je cite l'article in extenso, parce que je fais partie de l'extension.

JELLO - n. m. Gelée à saveur de fruits, préparée à partir d'une poudre commerciale à base de gélatine et de sucre. Du jello au citron, par exemple. Par extension. Substance gélatineuse. Il fige dans le néant tout en continuant d'osciller doucement de la tête comme un sphinx de jello. (Jean-Claude Germain, Mamours et conjugat. 1979) - De Jell-O, marque déposée.

Pour la petite histoire, la comparaison s'appliquait initialement à Robert Bourassa qui ne pouvait laisser passer une journée sans faire ses longueurs de piscine. Pour garder la forme, disait-on. À moins que ce ne fut pour retrouver sa substance gélatineuse ? Pour répondre à cette question, il faudrait que je sois cité dans une encyclopédie.

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