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N° 271 - juillet 2008
L’effet de la Loi 101 s’arrête aux portes du cégep
La langue des études a un lien indéniable avec celle du travail
Charles Castonguay
La toute première question de l’auditoire m’a pris de court : « Pensez-vous qu’on devrait appliquer la loi 101 au cégep ? »

Je venais de démontrer comment la loi 101 avait haussé jusqu’à près de 80 % la part du français vis-à-vis de l’anglais comme nouvelle langue d’usage à la maison chez la minorité d’allophones qui arrivent au Québec âgés de moins de 15 ans sans produire, cependant, un effet semblable parmi la grande majorité, soit ceux qui arrivent à un âge plus avancé. Il m’a bien fallu répondre qu’étendre la loi 101 aux études collégiales contribuerait sûrement à réduire davantage l’anglicisation des allophones au profit de leur francisation.

C’était il y a une dizaine d’années. L’idée peut s’appuyer aujourd’hui sur des données additionnelles, éparpillées dans divers travaux que le Comité de suivi de la situation linguistique a examinés, à l’Office de la langue française, entre 2003 et 2007.

En 2005, nous avons reçu du ministère de l’Éducation plusieurs tableaux destinés à un fascicule en préparation sur la langue d’enseignement. L’un d’eux montrait que la proportion d’étudiants allophones qui s’inscrivaient dans les cégeps anglais était passée de 80 % en 1981 à 54 % en 1992.

La tendance s’est toutefois arrêtée là. De sorte que de façon globale, un peu plus de 50 % des étudiants allophones s’inscrivent encore aujourd’hui au cégep anglais et un peu moins de 50 %, au cégep français. En définitive, les dispositions de la loi 101 touchant les études primaires et secondaires n’exercent pas un effet d’entraînement suffisant, parmi les enfants allophones, pour faire du français la langue « normale et habituelle » de leurs études collégiales.

Malgré l’intérêt que lui avaient manifesté les membres externes du comité, ce tableau est absent du bilan rédigé en majeure partie à contrat par Pierre Bouchard, après sa retraite de l’Office, et publié le 5 mars dernier par « Mam » Boucher.

Il est également absent du fascicule « Langue de l’enseignement » qui, finalement, est paru le même jour. D’après sa préface, « ce fascicule a été préparé par M. Michel Paillé, chercheur autonome, sous la supervision de M. Pierre Bouchard, directeur de la recherche à l’Office ». Il aurait dû alors paraître en 2006, car Bouchard a pris sa retraite de l’Office après Paillé mais bien avant 2008. Lorsqu’en 2006 nous demandions à Bouchard pourquoi ce fascicule n’avait pas encore été rendu public, nous recevions la même réponse que pour tant d’autres travaux : « C’est rendu au bureau de la ministre ».

Le Comité de suivi n’a pas seulement été « flushé » de la préparation du bilan. Jusqu’au 5 mars 2008, comme tout le monde, nous avons été tenus dans l’ignorance des versions finales de la plupart des travaux que nous avions évalués depuis 2003. L’Office éliminait ainsi toute possibilité de commentaire critique de notre part.

Ce scénario a également permis à Paillé, ce même 5 mars, d’accuser publiquement le Comité de suivi, et moi-même en particulier, d’avoir manœuvré de manière à retarder la publication de la dernière douzaine de travaux associés au bilan. Ce qui a préparé le terrain pour « Mam » Boucher qui a tenté de faire diversion en reprenant les mêmes accusations loufoques, le 8 avril, en réponse aux questions de la Commission parlementaire de la culture.

Un jour, j’ai demandé à mon ami Paillé ce qu’il comptait faire à la retraite. « Je vais faire des contrats », m’a-t-il répondu. Je ne croyais pas qu’il s’abaisserait à faire des « contrats » comme celui-là.

D’autres données qui éclairent la question des cégeps se cachent dans des travaux tels que publiés par l’Office. Par exemple, l’enquête à l’origine de l’étude « Langue de travail dans les grandes entreprises du Québec » demandait notamment dans quelle langue les répondants avaient fait la plus grande partie de leurs études pertinentes pour leur métier ou profession. Les résultats ont conduit les auteurs à conclure que « la langue des études pertinentes à l’exercice d’un métier ou d’une profession a un lien indéniable avec la langue de travail ensuite utilisée sur le marché du travail ».

Des quatre tableaux statistiques connexes, celui sur les travailleurs immigrés allophones dans la région métropolitaine de Montréal est particulièrement éloquent. Parmi ceux qui ont fait en français les études pertinentes à leur emploi, 72 % travaillaient principalement en français, 7 % en anglais et 18 % aussi souvent en français qu’en anglais. Parmi ceux qui ont fait leurs études pertinentes en anglais, 51 % travaillaient principalement en anglais, 20 % en français et 22 % à égalité en anglais et en français.

Le lien est en effet indéniable. Et l’information, pertinente. Or, pas un mot là-dessus dans le bilan Boucher-Bouchard.

Le bilan demeure bouche cousue, encore, sur un troisième point décisif enfoui parmi les travaux publiés. Le fascicule « Langue de travail » fait ressortir, au moyen des données de recensement, un lien tout aussi indéniable entre langue de travail principale et adoption d’une nouvelle langue d’usage à la maison, différente de la langue maternelle. En particulier, parmi les travailleurs allophones qui adoptent l’anglais ou le français comme nouvelle langue d’usage à la maison, « près des deux tiers de ceux qui travaillent en français utilisent le français à la maison tandis que près de 90 % de ceux qui travaillent en anglais parlent cette langue au foyer ».

Pour un allophone, donc, étudier en français prépare à travailler en français. Et travailler en français dispose à adopter le français plutôt que l’anglais comme nouvelle langue d’usage à la maison. Et à élever ses enfants éventuels dans la même langue, contribution insigne à l’avenir du français au Québec. En revanche, étudier en anglais prépare à suivre une autre filière.

Je pourrais ainsi étoffer aujourd’hui ma réponse d’il y a dix ans. Depuis une quinzaine d’années, près de 80 % des élèves allophones font leurs études primaires et secondaires en français mais un peu moins de 50 % des étudiants allophones s’inscrivent au cégep français. Étendre la loi 101 au cégep hausserait d’abord la proportion d’allophones qui font leurs études collégiales en français. Ce qui, en toute vraisemblance, exercerait ensuite un effet haussier sur la proportion d’allophones qui travaillent en français. Ce qui, à son tour, ferait de même pour la part du français vis-à-vis de l’anglais comme langue d’adoption au foyer. Et, donc, pour le renouvellement démographique de la population francophone.

Aucune des observations relevées ci-dessus à l’appui de cette démonstration ne se trouve dans le bilan. La mafia en place s’est assurée d’évacuer tout ce qui pouvait donner prise à une volonté d’agir sur ce point. De même que sur d’autres points, d’ailleurs.

L’Assemblée nationale a confié à l’Office le mandat de faire un bilan de la situation linguistique à tous les cinq ans. Cependant, certains se sont montrés plus préoccupés de suivre la consigne politique de l’heure et d’arrondir leurs fins de mois que de mettre en évidence les observations pertinentes à la réflexion sur la politique linguistique qui convient au Québec.

Comme le disait Bourgault : « Personne n’est jamais mort pour la langue mais il y en a beaucoup qui en vivent ».

Résumons. On peut dire grosso modo qu’à l’heure actuelle, environ la moitié des allophones étudient au cégep en anglais, fréquentent l’université anglaise, travaillent en anglais et, sans doute, choisissent, dans le milieu de vie montréalais, de s’angliciser et d’élever leurs enfants en anglais au lieu de se franciser et d’élever leurs enfants en français.

On peut laisser les choses comme elles sont. Quitte à voir la population anglophone croître plus rapidement que celle de langue française, comme on l’a vu entre les deux derniers recensements. Autrement dit, à voir le Québec devenir, graduellement, de moins en moins français et de plus en plus anglais.

Ou bien on peut intervenir de nouveau pour faire davantage du français la langue « normale et habituelle » de l’enseignement et du travail, comme le voulait la Charte de la langue française. Et, du même coup, la langue « normale et habituelle » d’adoption à la maison parmi les nouveaux arrivants, assurant ainsi le statut majoritaire de la population de langue française. Ce qui était également une considération de tout premier ordre dans le Livre blanc qui annonçait la Charte en mars 1977.

Que le débat commence.

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