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Improvisation libre
N° 270 - juin 2008
Le portulan de la bohème
La reine de la nuit chevauchait une Vespa
Jean-Claude Germain
Au Moulin Rouge, l’heure blafarde du last call était déjà passée depuis un moment. J’étais engagé dans une conversation animée avec Pierre Maheu sur notre habituel sujet de discorde : Jean-Paul Sartre. Pierre prenait un malin plaisir à m’assener C’est du Sartre tout craché ! à tout propos. J’aurais préféré C’est du Alfred Jarry ou du Antonin Artaud ! Même le Cioran du Précis de décomposition à tout prendre !

Je me refusais à lire L’Être et le Néant qui faisait trembler tous les thomistes de ce monde et je n’avais pas l’intention de me convertir. C’est ça qu’y a de beau, tu fais du Sartre naturel ! J’étais surréaliste ! T’es plus existentialiste que tu le penses ! Le jeu était de me piquer jusqu’à ce que j’explose. Sartre et toi vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau ! Ça c’était le bouquet ! Au vrai Moulin Rouge, le pape de l’existentialisme aurait fait concurrence à Toulouse Lautrec. C’t’un nabot ! L’as-tu déjà vu en photo ?

Pierre fixait d’un air inspiré les taches de vin qui maculaient la nappe de la table. L’essence ou l’existence ? Le goût de boire ou le verre ? Lequel vient en premier ? Spontanément, j’ai répondu l’état de nos finances. Ça c’est le déterminisme historique ! À moins d’être zen – une philosophie que nous fréquenterons tous les deux à des périodes ultérieures – on ne vire pas une brosse en contemplant des verres vides. À défaut de pouvoir exercer notre libre-arbitre sans contrainte, il nous restait le hasard. Il m’attendait sur le chemin de la sortie.

En croisant la dernière tablée encore occupée, une voix nous interpelle. Avez-vous soif ? Y nous reste du vin ! Pis on va manquer de temps pour l’étancher ! L’invitation suscite une protestation vigoureuse du groupe. C’est pour la forme ! Après un échange de présentations sommaires, on est intégré à la bande. Le centre d’attention de la table est une femme.

Avec sa chevelure noire, son regard intense et insolent, c’est une reine. Fasciné, je l’observe. Ses traits sont mobiles et sa mâchoire volontaire. On rencontre plus souvent des tignasses sombres au visage ombrageux et déterminé dans la Bohème que des blondes incendiaires. Le noir de rigueur attire des louves qui ne se maquillent pas.

Le sourire de Janou est lumineux et habituellement suivi d’un rire de gorge éclatant et rabelaisien. J’ai attrapé son prénom dans le brouhaha d’un échange général sur le dernier Dominion Drama Festival dont Claude Gauvreau a été le héros et la victime. Tout le monde y va d’une pique contre les dirigeants du festival annuel, l’adjudicateur ou l’intervention de la force constabulaire. La récrimination de la reine est plus haute. Le vrai scandale, c’est pas que le juge ait été un imbécile – y comprenait à peine le français – la tragédie, c’est que personne n’a levé le petit doigt pour défendre un poète !

Le Festival est la fenêtre annuelle des jeunes compagnies, des auteurs canadiens et des comédiens prometteurs. C’est le banc d’essai pour être connu et reconnu. Ce qui a été le cas du Théâtre de Quat’sous de Paul Buissonneau avec La Tour Eiffel qui tue, de Jacques Languirand avec ses Insolites et d’Albert Millaire dans En attendant Godot.

Pour quelques productions de calibre professionnel, la majorité est le fait de troupes d’amateurs. C’est un fourre-tout qui réservera toujours le meilleur et le pire aux spectateurs, des moments d’émerveillement et des sommets de drôlerie involontaire.

Dans un sombre drame sur la Résistance française, le personnage ténébreux du résistant qu’incarne un acteur, tout aussi inepte que la pièce est sans intérêt, ouvre le deuxième acte. Il est sous le coup d’un revers de fortune catastrophique. Son réseau a été anéanti. Il fait une entrée furtive dans un éclairage nocturne. Il prend un temps dramatique trop long et attaque avec un Ça m’ennuie ! retentissant. Et la salle hilare de répondre au lapsus en bloc : Nous autres aussi !

Sans oublier au fronton du panthéon des inoubliables, une création canadienne qui s’était voulue à l’antique avec un troupeau de porteurs de torches qui parcouraient les allées de la salle en grommelant une sorte de mantra incantatoire pseudo-olympien. Les accoutrements étaient à l’avenant, le texte emphatique et le cucul prométhéen. C’est tout ce qu’il y avait de grec dans le spectacle ! Les larmes et les hoquets de rire du public auraient été aussi efficaces que des gicleurs pour éteindre ces torches qui avaient surtout attisé la peur du feu de l’adjudicateur.

Coast to coast oblige ! Les juges du Festival d’art dramatique du Dominion of Canada étaient anglais, tantôt britanniques, tantôt canadians. Si certains entendaient le français, la plupart ne poussaient pas l’intérêt jusqu’à être familier avec la dramaturgie francophone. Le titulaire de l’édition 1958 qui se tient à l’Orpheum n’est pas un cadeau ni dans une langue, ni dans l’autre.

Claude Gauvreau assiste à toutes les présentations et se charge d’adjudiquer les adjudications loufoques de l’adjudicateur d’une voix et d’un ton à chasser tous les imposteurs du temple. La critique elle-même emprunte les propos de Gauvreau pour qualifier le juge de pantin de cirque et ses remarques de sinistres bouffonneries.

La direction du Festival signifie au poète que s’il ne se tient pas coi à l’avenir, on l’invitera à quitter la salle. Le lendemain, l’amateurisme triomphant d’une production de la Cuisine des anges a raison de son silence critique. Gauvreau se lève de son siège pendant la représentation pour exprimer tout haut ce que le public pense tout bas. Vous êtes franchement mauvais ! À l’entracte, une escouade de policiers envahit la salle pour le sommer de les suivre. Sa première réaction est de leur demander pourquoi. Il n’a pas le temps d’ajouter le point d’interrogation qu’ils l’ont déjà cerné, maîtrisé, empoigné, arraché de son siège et traîné dans le hall.

Tous ceux qui ont assisté au déroulement brutal de l’opération ont ressenti le même coup de poing au plexus solaire. On aurait dit une bête traquée qu’on mène à l’abattoir ! À l’entour de moi, chacun y va de son commentaire musclé ! Un peu trop ? La reine n’est pas dupe. Ce soir-là, j’ai été la seule à crier à l’aide. Pis j’ai eu l’impression d’être une fille qu’on viole pendant que tout le monde regarde ailleurs !

Dans le brouhaha, j’avais attrapé son nom de famille. Saint-Denis ! J’ai profité d’un répit dans le ping-pong des échanges pour lui demander si elle connaissait Jean Saint-Denis. Elle m’a regardé longuement. C’était mon mari ! Il n’y avait plus qu’elle et moi.

Je prends une longue respiration et je lui déballe toute mon histoire. Le collège. Le choix entre la folie et le suicide. L’université. Gauvreau le thaumaturge. Duplessis et le cardinal Léger. Dada ! Express nowhere ! Mon intention de fonder le Théâtre Antonin Artaud dont la première pièce serait Ubu roi d’Alfred Jarry. Bref, mes lettres de créances avec un projet à la clé comme il sied à une candidature !

Je n’avais jamais plaidé ma cause avec autant de ferveur auprès de qui que ce soit. En quittant le Moulin rouge, Janou Saint-Denis m’invite à enfourcher sa monture derrière elle et je fais mon entrée officielle dans la Bohème.

La reine de la nuit chevauchait une Vespa. J’ai tout oublié du party où elle m’a conduit mais je me souviens de notre fougueuse randonnée à travers la ville endormie. La magie de l’art existe et je l’enserre dans mes bras ! Au lieu de me pincer pour m’assurer que je ne rêvais pas, je la serrais plus fort. La magicienne était bien réelle.

Je n’ai vu Jean Saint-Denis sur scène qu’une fois, au Gesù, dans La Nuit des rois du Théâtre Club de Monique Lepage. La mise en scène de Jean Doat était un prodige d’équilibre entre la fantaisie, la farce et la romance. Saint-Denis était une sorte de prince en exil, mi-ange, mi-démon blond, doté de cette qualité fort rare au théâtre, la grâce. Gérard Philippe nous en avait fait une démonstration inoubliable dans son Lorenzaccio, lors de la visite du T.N.P. (Théâtre national populaire) à Montréal. Les deux comédiens avaient un point en commun, celui d’incarner la jeunesse, celle qui meurt jeune d’être éternelle. Un curieux cocktail d’impétuosité et de spleen qui est un arrache-coeur irrésistible pour la gent féminine.

Janou était double par rapport au suicide de son mari. Elle lui en voulait bien sûr d’être parti mais surtout d’être resté aussi présent dans sa vie. Bien malgré lui d’ailleurs ! Au lendemain de sa mort, Radio-Canada avait signifié à sa veuve qu’elle ne serait plus engagée comme comédienne jusqu’à ce que l’oubli fasse son œuvre réparatrice. Pas question de troubler les téléspectateurs avec le rappel d’un incident fâcheux ! C’est comme si j’étais une publicité vivante pour le suicide ! La reine ne décolérait pas. Coupable par association ! Pourquoi pas de négligence criminelle ? Au nombre de fois où elle avait récupéré Jean Saint-Denis à la station de police pour le ramener en catastrophe à une répétition ou à un enregistrement, elle était devenue sa caution auprès de ses patrons. En fait, c’est plus simple que ça ! Pour eux, j’étais sa femme, donc la personne responsable de l’artiste dans la famille !

C’est l’esprit de l’époque. Le Québec est dirigé par un vieux garçon endurci qui gère sa Belle Province (le slogan est de l’Office du tourisme de l’Union nationale) comme un bon père de famille. Les gardiens de la paix jettent régulièrement un comédien en cellule pour le dessaouler et les papas ont toujours raison de Radio-Canada considèrent qu’il s’est suicidé par manque de surveillance de son épouse. Comme un enfant qui se fait frapper par une voiture dans la rue. Pour le paternalisme éclairé de Radio-Canada, les artistes sont des irresponsables et les femmes des épouses et des mères d’abord, accessoirement des comédiennes, des animatrices ou des journalistes. À l’université, la majorité des filles fréquentent encore les cours pour se trouver un mari docteur, pharmacien ou notaire.

Janou avait appris la mort de Jean à la radio. Plus spécifiquement, elle était dans le lit de Jean-Paul Bernier, son amant du moment, à l’instant précis où elle avait tourné le bouton pour écouter les nouvelles du matin. Dans son souvenir, les deux événements demeuraient indissociables. Une sorte de perpétuel Que faisiez-vous lorsqu’on a annoncé l’explosion de gaz qui a donné la mort à Jean Saint-Denis ?

Ni avant, ni après, elle ne s’est sentie coupable d’infidélité. Elle souffrait plutôt que sa mémoire lui propose une image qui semblait tirée d’un mélo sur l’adultère qui aurait pu s’intituler Le Châtiment de la pécheresse. La reine de la nuit s’imaginait plus facilement jouant la scène dans une pièce exaltée de Gauvreau.

Pour être moderne, il fallait avant tout faire abstrait. La peinture et la sculpture l’étaient déjà résolument. Janou rêvait d’interpréter les mots de Gauvreau en toute liberté comme le poète-peintre les avait jetés sur la toile blanche de la page.

Faire abstraction en tout de l’histoire était-elle une réaction allergique à toutes ces censures, de guerre, de religion, d’idéologie ou de parti qui marquaient l’époque et le siècle ? Dix ans plus tard, la libération culturelle choisira de s’exprimer en québécois dans la langue du pays réel.

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