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Improvisation libre
N° 270 - juin 2008
Maman est partie deux ans avant la loi sur le divorce
L’enfance n’est jamais très loin chez Léa Pool
Ginette Leroux
Il est 9h30. Un soleil d’avril qui ressemble déjà à un soleil de mai réchauffe le restaurant de l’hôtel montréalais où se tient la rencontre. J’attends mon tour. Discrètement, j’observe la femme assise à la table voisine. Tenue relaxe, sans maquillage, on remarque tout de suite ses yeux souriants qui donnent un éclairage doux et engageant à son visage. Malgré ses nombreuses années de métier, on sent le trac d’un soir de première. L’aut’journal rencontre Léa Pool, la réalisatrice de Maman est chez le coiffeur.

On sait cette femme passionnée par son métier. Que ses films sont toujours empreints d’une sensibilité à fleur de peau. La réalisation de Maman est chez le coiffeur m’intriguait particulièrement. Comment lui était venu le scénario, tellement proche de son thème fétiche, l’enfance. Pourquoi elle l’avait abordé de cette façon ? Je voulais savoir comment elle s’y était prise pour que tous les enfants cohabitent avec bonheur sur son plateau de tournage.

Comme cela se fait régulièrement, on a fait appel à Léa Pool comme lectrice externe du scénario d’Isabelle Hébert. En sa présence, la cinéaste chevronnée a lu, commenté et conseillé la jeune scénariste. Ce n’est qu’au moment du dépôt auprès des institutions cinématographiques que Lyse Lafontaine, productrice du film, lui en a proposé la réalisation. Suite à deux jours de réflexion, Léa Pool accepte le projet.

« Ce qui a retenu mon attention dans ce scénario, c’est la sensibilité qui s’en dégage, la poésie, l’humour, la tendresse, mais aussi l’aspect un peu dur de l’histoire, affirme Léa Pool. Pour un cinéaste, la réalisation de ce film pose un véritable défi, reconnaît-elle. Ces variations d’émotions qui opposent les moments durs et extrêmement éprouvants de l’histoire à des scènes très drôles constituent un défi que j’ai eu plaisir à relever », poursuit-elle.

« Si j’pars pas, j’vais mourir », lance la mère (rôle tenu par Céline Bonnier). Son patron lui propose alors un poste à Londres. Sa décision de partir sera sans appel. Cette réplique, mise dans la bouche d’une femme des années 1960, mère de surcroît, est plutôt audacieuse. Passer de la parole aux actes condamnait à la mise au ban de son entourage. Il valait mieux se soustraire aux yeux de ses parents, de ses amis et, surtout, de ses voisins. N’oublions pas que l’histoire se déroule à l’été de 1966 et que la Loi sur le divorce au Canada ne sera adoptée qu’en 1968.

Le scénario laisse supposer qu’il s’agit d’une femme forte qui, en son temps, trouvera les solutions qui s’imposent. Pour le moment, elle doit prendre du recul. Que se passerait-il si elle restait à la maison ? Des disputes sans fin dont les enfants seraient les témoins ? Prendre des distances est peut-être la meilleure façon de protéger ses enfants. « Ce sont les vacances d’été et rien ne dit qu’elle part pour de bon », constate la réalisatrice, sensible au sort des enfants abandonnés par leur mère.

Dans ce film, le spectateur n’obtiendra pas plus d’informations sur le monde des adultes que ce qu’il décèle à travers les yeux des enfants. Un point de vue différent du scénario original. « Ayant moi-même vécu ce traumatisme dans mon enfance, je crois que tout enfant perçoit, dans son milieu familial, des situations graves qu’il n’est pas en mesure de comprendre. Certains enfants sont plus susceptibles que d’autres d’être atteints », me confie-t-elle. À plus forte raison lorsqu’on est issu d’un milieu bourgeois aux valeurs morales et sociales plutôt conservatrices.

« C’est vrai que l’enfance n’est jamais très loin dans mes films. J’aime beaucoup travailler avec des enfants », me confie Léa Pool. Si on jette un coup d’œil rétroactif sur son œuvre, on constate que plusieurs de ses films mettent en scène des enfants. Lucie Laurier, âgée de 10 ans à l’époque et dont c’était le premier long métrage, avait, dans Anne Trister (1986), un rôle d’enfant rebelle. Ou encore la petite Jollianne L’Allier-Matteau qui jouait aux côtés de Valérie Kapriski dans Mouvements du désir (1993).

Au total, treize enfants se répartissent les rôles dans Maman est chez le coiffeur. Selon Léa Pool, travailler avec des enfants sous-entend une certaine dose de fermeté. Par exemple, « tu prends un whippet et, en le prenant, tu renverses le verre de lait » sont des gestes qui ne se négocient pas, m’explique-t-elle. La moitié des enfants n’avaient aucune expérience au cinéma. L’autre moitié avait joué quelques petits rôles. Aussi, il faut apprendre la « grammaire » du jeu cinématographique aux néophytes étonnés de constater qu’il arrive qu’une scène nécessite plusieurs prises.

Ces acteurs en herbe ont eu la chance de travailler avec Louise Laparé, une coach extraordinaire. Pour chaque scène, l’enfant recevait des fiches sur lesquelles étaient déclinées les diverses séquences à jouer. Où il se situait dans la scène, ce qui s’était passé avant, ce qui allait se passer après, ce qu’il devait ressentir à ce moment de l’histoire, était-il triste ou content ? Bref, tout ce qui permet d’encadrer le travail d’un comédien avant de jouer une scène.

Ces fiches sont très appréciées des papas et des mamans qui se chargent de préparer leurs enfants pour le tournage du lendemain. Le rôle des parents est essentiel dans le soutien et l’encouragement qu’ils apportent à leurs enfants-acteurs. « Ces parents ont été formidables », reconnaît Léa Pool.

Si jeunes soient-ils, Léa Pool accorde liberté et confiance à ses comédiens, deux ingrédients de base de sa recette filmique. Quoi de plus normal. « Ça ne me serait pas venu à l’idée d’imposer à un enfant une façon de faire », admet-elle. Elle croit au respect de la personnalité de chacun. Il lui arrive d’inverser un dialogue si les répliques conviennent plus à l’un qu’à l’autre. Elle n’hésite pas à changer une réplique compliquée par des mots plus familiers à l’enfant. « Dis-le dans tes mots », lui conseille-t-elle. Ces adaptations priment sur le scénario, car elles servent la crédibilité de l’histoire, le critère définitif.

Prenez le petit Hugo St-Onge-Paquin qui joue Benoît, le cadet de la famille. Cet enfant, âgé de six ans au moment du tournage, a beaucoup de talent et de concentration. « Très rare pour un enfant de cet âge-là », remarque la réalisatrice. Elle me raconte une situation cocasse où l’enfant doit jouer la peur. « Je n’ai pas peur ! » laisse tomber Hugo. Se mettant dans la peau du jeune acteur, Léa Pool tente de lui énumérer des situations dans lesquelles on ressent la peur : par exemple, avoir peur dans le noir ou encore quelqu’un qui lui a fait peur. Sans succès ! « Ah non, moi je n’ai jamais eu peur », maintient-il. Que faire ?!

« Il m’a fallu aller chercher dans son univers. Les Terminators, les game-boy par exemple. Là, se trouvait la porte d’entrée qui permettrait l’accès à cette émotion particulière, se souvient Léa Pool. On oublie souvent qu’un enfant a une très courte expérience de la vie. »

La passion d’Élie Dupuis (Coco) est la musique. Chanteur, il s’accompagne au piano lorsqu’il interprète avec talent la chanson Bang! Bang ! dans le film. Là se situe chez lui le filon qui conduit à provoquer l’émotion voulue. « Imagine que tu chantes la chanson que tu aimes le plus au monde qui te fait monter les larmes aux yeux », lui disait la réalisatrice. À chacun, une approche particulière.

Ce qui n’était pas nécessaire pour les plus expérimentés des enfants-acteurs. Marianne Fortier (qui incarne Élise sur qui repose le film) a 13 ans au moment du tournage. Malgré son jeune âge, cette actrice a une rigueur de travail très solide. On se souvient d’elle dans sa magnifique prestation d’Aurore dans le film du même nom. Maxime Desjardins-Tremblay, « un acteur qui montre une belle sensibilité », dira Léa Pool, ne nous est pas non plus inconnu puisqu’il tenait le rôle titre dans Le Ring.

On le sait, le cinéma requiert de longues heures de tournage. Il est important que les heures de travail alternent avec des moments de détente. Le tournage de Maman est chez le coiffeur s’est déroulé à la campagne (en Montérégie), un endroit magique pour des enfants, d’autant plus qu’il a fait beau tout le temps. Les changements d’éclairage ou de décor permettent en général des pauses de plus ou moins longue durée.

Une gardienne d’enfants a été engagée pour s’assurer que les enfants seraient pris en charge durant les moments d’arrêt. Une cantine extraordinaire les attendait ou une partie de ballon sur un terrain adjacent. Se délasser est important pour eux, surtout lorsqu’il arrive qu’une scène s’avère plus difficile à tourner. Deviennent-ils impatients ? « Non, dira Pool, mais il arrive qu’un enfant ne sait plus comment faire, et la réalisatrice non plus. C’est arrivé quelquefois. » Une pause de vingt minutes. L’enfant va faire un tour, s’amuse et on reprend la scène.

Après Maman est chez le coiffeur, Léa Pool délaissera le monde de l’enfance pour se tourner vers la vieillesse et le choix de mourir dignement. Elle réalisera une adaptation du roman de Gil Courtemanche Une belle mort.

Née en Suisse, Léa Pool s’est installée au Québec en 1978. Chez nous, elle a débuté une carrière de cinéaste et est devenue un des fleurons qui enorgueillit notre paysage cinématographique.

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