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Improvisation libre
N° 270 - juin 2008
Près des deux tiers des automobilistes utilisent des lave-autos
Le ménage commence par la syndicalisation des laveurs
Paul Martineau
La plupart des automobilistes californiens, y compris les politiciens et les inspecteurs en normes du travail, le savaient depuis longtemps. Les milliers de lave-autos de l’État qui proposent un lavage intérieur et extérieur complet à la main pour aussi peu que 5 $ ont beau promettre une auto « super-propre », le fait est qu’ils ont plus souvent qu’autrement recours à des procédés « pas très nets » pour maintenir leurs tarifs aussi bas.

Malgré leur petite taille, ces lave-autos brassent de grosses affaires, et sont constamment achalandés. Les Américains adorent leurs voitures, et aiment aussi la garder propre. Un sondage réalisé en 2005 pour l’Association internationale des lave-autos révélait que près des deux tiers des automobilistes des États-Unis recourent aux lave-autos. Une large proportion d’entre eux y retournent de quatre à six fois par année. En Californie, le pays des autoroutes à huit voies de large et des décapotables, la fréquence pourrait être encore plus élevée qu’ailleurs.

La majorité des lave-autos américains sont automatisés et ne nécessitent presque aucune main d’œuvre. Mais dans le sud de la Californie, l’industrie s’appuie plutôt depuis les années 1990 sur l’afflux constant d’immigrants illégaux latino-américains, prêts à manier la guenille pour faire briller la mécanique, contre un salaire de misère.

Profitant de cette main d’œuvre vulnérable et extrêmement bon marché, les employeurs peuvent offrir des tarifs particulièrement bas. Les autorités de l’État savent depuis longtemps que les lave-autos emploient des immigrants illégaux (ils seraient 18 000 à travailler dans ces commerces, dans la portion sud de l’État seulement) qu’ils payent une fraction du salaire minimum.

Peu nombreux, dépassés par le nombre de commerces impliqués, confrontés à des employés sans-statut qui mentent par peur d’être expulsés du pays, les inspecteurs gouvernementaux n’ont jamais réussi à mettre de l’ordre dans l’industrie. Les avis divergent aussi à savoir si la volonté politique y était vraiment…

Les travailleurs des lave-autos californiens endurent donc des conditions parmi les pires qu’on puisse trouver au É.-U.. Des témoignages d’employés recueillis par le syndicat des Métallos montrent jusqu’où peut aller l’abus des employeurs.

« En été, il se met à faire tellement chaud dans le tunnel… ils ne nous donnent pas d’eau ni d’endroit pour se rafraîchir, raconte Carlos Cuestas. Si nous voulons boire, nous devons acheter une boisson dans les machines distributrices. Mon patron a même récemment augmenté le prix des boissons. Certains gars ne peuvent se permettre d’acheter dans les machines, alors ils ne boivent pas. »

« Les produits chimiques qu’on utilise sont vraiment forts et rendent la respiration difficile, dit Silvia Molina. Je dois acheter de nouveaux souliers après quelques semaines parce que l’acide y brûle des trous. La peau de mes mains est tout le temps craquelée et rouge. Je ne porte pas de gants quand je lave des voitures parce que le patron n’en fournit pas. »

Prêts à tout pour se faire une place aux États-Unis, les laveurs sont souvent réduits à quémander des pourboires parce qu’ils n’ont pas de salaires. Selon une enquête du Los Angeles Times publiée en anglais et en espagnol, ce système n’accorde aux travailleurs que des revenus aussi faible que 1,63 $ l’heure, alors que le salaire minimum est de 8 $.

Mais tout pourrait changer maintenant que le puissant syndicat des Métallos a décidé de « nettoyer » l’industrie californienne du lave-auto, qu’il accuse carrément d’avoir réintégré l’esclavage aux États-Unis par ses pratiques illégales en matière d’emploi.

Appuyés par la centrale syndicale AFL-CIO ainsi que par une multitude de groupes communautaires, d’organisations d’aides aux immigrants et de religieux, les Métallos ont annoncé récemment un blitz d’organisation et de mobilisation syndicale sous le thème d’une « Campagne pour des lave-autos propres ».

Selon le L.A. Times, les organisations syndicales ont constaté ces dernières années que les immigrants illégaux étaient au pays pour rester, et qu’il valait mieux les accueillir dans leurs rangs pour hausser le niveau de vie de tous les travailleurs au pays.

« Malgré l’opposition de certains membres de la base, les leaders syndicaux qui rejetaient autrefois les immigrants illégaux les voient maintenant comme un moyen de raviver un mouvement syndical diminué », écrivait le journal lors de l’annonce de la campagne à la fin mars.

Les Métallos se sont inspirés d’autres syndicats qui ont connu des succès inespérés au cours des dernières années en recrutant parmi les immigrants illégaux latino-américains, par exemple chez les concierges où les aides domestiques du secteur de la santé.

Toujours selon un dossier du L.A. Times, les organisateurs syndicaux ont commencé il y a plus d’un an à approcher les travailleurs des lave-autos, en se dissimulant entre des rangées de voitures pour distribuer de la documentation et convaincre les employés d’assister à des réunions du soir.

Plusieurs ont été expulsés par la police ou les employeurs, mais les travailleurs se présentaient tout de même en nombre croissant aux réunions.

« Les patrons pensent que vous êtes de pauvres immigrants dociles et ignorants. Prouvez-leur qu’ils ont tort », disaient les organisateurs lors de ces assemblées. Les syndicalistes avaient d’abord adapté leur discours pour leur « clientèle-cible » latino-américaine, en invoquant la mémoire de héros comme le révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata.

Mais rapidement, ils ont remarqué qu’ils avaient encore plus de succès en laissant parler les leaders naturels surgis du rang des laveurs d’autos. Le L.A. Times cite l’un d’eux : « Nous devons nous faire entendre. Compañeros, à la guerre, on perd certaines choses, mais on en gagne aussi », lançait l’homme à ses collègues.

L’objectif du syndicat des Métallos pour cet été est de syndiquer un premier noyau de travailleurs. Les consommateurs seront rapidement informés et les militants inciteront la population à faire affaire avec des commerces syndiqués. Parallèlement, des lignes de piquetage et des campagnes d’information cibleront les pires employeurs, ceux qui refuseront d’accepter la syndicalisation et de respecter les lois du travail ainsi que le salaire minimum.

Le syndicat a déjà annoncé en conférence de presse sa première cible : il engagera la bataille contre la famille Pirian, propriétaire de huit lave-autos dans le comté de Los Angeles, en y dressant ses premières lignes de piquetage. La famille est reconnue comme un employeur particulièrement abusif.

Les activistes veulent aussi que la population délaisse les lave-autos qui facturent moins de 8 $ pour un lavage à la main, et incitent les automobilistes à poser aux employés la question aux travailleurs avant de leur confier la voiture : « Cuáñto gana usted ? » ou « Combien gagnez-vous ? »

La campagne d’information vise à faire réaliser aux consommateurs qu’ils se rendent complices d’une véritable renaissance de l’esclavage en faisant affaire avec certains lave-autos.

« Pendant des années, les employés de lave-autos ont été traités comme les nouveaux esclaves des temps modernes, travaillant souvent sans salaire, sans protection pour leur sécurité, sans journées de maladie, et sans soins de santé. Donc, pour ces travailleurs, cette campagne vise plus haut que leur offrir l’occasion d’une vie sans pauvreté. Elle vise à leur donner à eux et à leurs enfants le droit de survivre comme êtres humains », explique Maria Elena Durazo, la secrétaire-trésorière de l’AFL-CIO pour la région de Los Angeles, dans le document explicatif sur la campagne.

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