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Improvisation libre
N° 270 - juin 2008

Convergence, donne-nous notre pain quotidien !
Pierre Dubuc
Il y a 24 ans, soit le 1er mai 1984, paraissait le premier numéro de l’aut’journal. Trois empires familiaux se partageaient la propriété des médias écrits, soit Unimedia de Conrad Black, Power Corporation de Paul Desmarais et Quebecor de Pierre Péladeau.

La motivation première de l’équipe initiale était d’apporter un aut’point de vue dans un environnement médiatique étouffé par ce que nous considérions déjà à l’époque comme une extraordinaire concentration des médias.

Hier comme aujourd’hui, Le Devoir faisait, bien entendu, exception et il demeure le seul quotidien indépendant, mais avec un tirage limité à 2,5 % du lectorat des quotidiens.

Aujourd’hui, la concentration est encore pire. Mince consolation, Conrad Black est en prison. Mais les héritiers des familles Desmarais et Péladeau ont resserré leur étreinte sur l’ensemble du monde des communications.

Power Corporation a mis la main sur les journaux de Conrad Black et possèdent entre autres, au moyen de Gesca, La Presse de Montréal, Le Soleil de Québec, le Quotidien et Progrès-Dimanche au Saguenay, le Nouvelliste à Trois-Rivières, la Tribune à Sherbrooke, le Droit d’Ottawa et le journal Métro à Montréal.

Quant à Quebecor, il est à l’avant-garde de la convergence en ayant ajouté au Journal de Montréal et de Québec, le réseau TVA, Videotron, les clubs vidéo du même nom, le réseau des librairies Archambault et une ribambelle de magazines, d’hebdos régionaux et de publications de toutes sortes.

Les deux empires ont également étendu leurs tentacules sur la distribution et les imprimeries, par une alliance avec Transcontinental dans le cas de Power Corporation.

La pauvreté des salles de rédaction des médias électroniques – mis à part Radio-Canada – fait en sorte que les nouvelles publiées par les journaux de Power Corporation et Quebecor constituent le pain quotidien des autres réseaux radiophoniques et télévisuels. Cela leur donne un pouvoir considérable pour influencer l’opinion publique et transformer la société en fonction des intérêts qu’ils défendent par l’application, entre autres, de la Doctrine du Choc.

Dans son dernier livre The Shock Doctrine (à paraître bientôt en français), la journaliste Naomi Klein démontre, à l’aide de plusieurs exemples à travers le monde, comment la droite se sert des situations de « choc » provoquées par les coups d’État (Chili, Argentine), les guerres (Irak), les catastrophes naturelles (Katrina, le tsunami) ou les crises économiques pour imposer son programme économique et politique.

Dans de telles situations, la population se retrouve en état de « choc », sans défense et prête à accepter à peu près n’importe quoi, de la même façon que l’individu qu’on torture, soutient Naomi Klein. C’est ainsi que le programme néolibéral des Chicago Boys de Milton Friedman, avec son cortège de privatisations et de déréglementations, a été imposé à travers le monde. À cet égard, la démonstration de Naomi Klein est particulièrement convaincante.

Nous n’en sommes pas encore là au Québec. Mais la droite place ses pions. Par exemple, quand l’Institut économique de Montréal (IEDM) dévoile une étude, ses conclusions sont immédiatement reprises et commentées, souvent en première page dans les journaux de Power Corporation ou de Quebecor et aux émissions d’affaires publiques à la radio et à la télévision (Christiane Charrette, Desautels, Maisonneuve à l’écoute, Arcand, etc.). Il n’est pas inutile de rappeler que l’IEDM est dirigé par Hélène Desmarais, de la famille des propriétaires de Power Corporation, et est grassement financé par les grandes corporations.

Le matraquage médiatique sévit également à propos des questions linguistique et nationale. Quand Statistique Canada a rendu publiques des données sur le recul du français au Canada, au Québec et à Montréal, les éditorialistes et les chroniqueurs de la presse fédéraliste ont déployé une offensive tous azimuts pour faire dire aux statistiques le contraire de ce qu’elles révélaient.

Des démographes ont été mis à contribution, sans qu’il ne soit jamais mentionné qu’ils recevaient de juteux contrats d’organismes comme l’Association d’études canadiennes de McGill dirigée par Jack Jedwab.

Avec cette convergence des médias et des organismes comme l’IEDM, le Fraser Institute, l’Association d’études canadiennes de McGill et bien d’autres, la droite fédéraliste peut imposer son ordre du jour et remplir l’espace public de ses idées.

Naomi Klein nous explique dans son livre que cela n’est pas anodin, mais s’inscrit dans un plan bien précis. Elle cite Milton Friedman qui résumait en 1982 cette « doctrine du choc » : « Seule une crise – réelle ou présumée – peut produire des changements réels. Quand cette crise survient, les gestes qui sont posés dépendent des idées qui circulent à ce moment-là dans la société. C’est pourquoi, je crois que notre rôle fondamental est de développer des alternatives aux politiques existantes, de faire en sorte qu’elles soient toujours d’actualité et disponibles jusqu’à ce que ce qui est impossible politiquement devienne politiquement inévitable ».

C’est exactement la même idée que Joseph Facal développait dans sa chronique du 16 avril publiée dans le Journal de Montréal et intitulée « Le Rocher ». En réponse aux objections formulées à l’endroit des propositions néolibérales qu’il a mises de l’avant dans le Rapport sur la tarification, il écrit : « Mais ces changements surviendront tôt ou tard. Inévitablement. Qu’ils plaisent ou pas. Petit à petit, le ruisseau finit effectivement par percer le rocher. »

Le grand mérite de l’ouvrage de Naomi Klein est de nous démontrer comment la droite procède. Cette démonstration nous dicte également nos tâches. Pour préserver nos acquis sociaux, économiques, linguistiques, culturels et nationaux, il faut absolument briser cet encerclement médiatique. Et la perspective d’une crise économique rend cela encore plus urgent.

C’est l’objectif que nous poursuivons depuis 24 ans avec l’aut’journal et, depuis bientôt un an, avec notre nouveau site Internet, l’aut’journal au-jour-le-jour.

Internet, en particulier, nous offre une fenêtre dont nous devons absolument nous servir. Pendant des années, nous nous sommes butés aux limites qu’imposaient à la diffusion d’idées progressistes les coûts d’imprimerie, de distribution et postaux de la presse sur support papier.

Aujourd’hui, avec notre nouveau site Internet, nous avons fait la preuve qu’il était possible de publier plus de nouvelles et d’analyses, d’élargir le bassin de nos collaboratrices et collaborateurs et de rejoindre des internautes aux quatre coins du Québec.

Aux 20 000 exemplaires de la version papier de l’aut’journal, distribués partout au Québec, s’ajoute maintenant notre site Internet en pleine expansion qui comptabilise plus de 3 000 visites par jour, soit plus d’un million par année ! Nous vous invitons à vous inscrire sur la page d’accueil de notre site Internet dans l’espace prévu a cet effet sous le titre « L’aut’courriel » afin de recevoir chaque vendredi l’hebdo avec les titres des meilleurs articles de la semaine que nous envoyons à notre liste d’abonnés Internet.

À première vue, la droite est puissante. Elle dispose de ressources financières extrêmement importantes. Le combat semble inégal, le rapport de forces disproportionné. Mais cet avantage est fragile, car nous avons la force du nombre. Encore faut-il que ce potentiel soit organisé.

C’est l’objectif que nous nous sommes donné et auquel vous pouvez participer en soutenant financièrement l’aut’journal par un don ou par un abonnement.

Le geste peut paraître insignifiant, mais multiplié par des centaines, voire des milliers de personnes, il nous permettra de décupler nos possibilités d’intervention et de briser l’encerclement médiatique qu’exerce la droite fédéraliste.

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